Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 4

Chapter 43,624 wordsPublic domain

Enfin le Gouvernement d'Espagne se déterminant à réprimer tant d'abus, fit partir trois bons Vaisseaux de guerre, avec ordre de passer l'Hyver à Carthagène. Ils s'y joignirent à quelques autres Vaisseaux venus de la Havana; & c'est à cette petite Flotte qu'on a donné le nom de _Guarda de las Costas_. Ayant bien-tôt rencontré cinq Bâtimens Hollandois qu'elle attaqua vigoureusement, les Hollandois firent une défense si desesperée, qu'un de leurs Vaisseaux n'étant plus en état de résister, ils prirent le parti de le couler eux-mêmes à fond. Cependant les autres ne pûrent éviter d'être pris, & leur cargaison fut estimée à 100000 pistoles. Pour achever cette tragédie, seize Marchands Espagnols qui se trouverent parmi eux, furent conduits à Carthagène, & pendus avec la derniere rigueur.

Les environs de Carthagène, & l'Isthme même, à la réserve du seul endroit où la Ville est située, sont marécageux; ce qui rend l'air fort mal sain dans quelques saisons, & produit quantité de maladies. Le climat est humide & pluvieux. Cependant il est encore moins pernicieux pour la santé, que celui de Porto-bello, parce qu'il n'est pas si chaud, ni si humide; & dans d'autres tems de l'année, le séjour de la Ville est fort agréable. On y est exposé seulement à la _calenture_, dont il n'y a que les Indiens qui se garantissent, entre ceux qui se montrent à l'air du soir, qu'on nomme le Serein. Ainsi les Gardes qui veillent la nuit ne peuvent guéres l'éviter.

Tout le Païs d'ailleurs est pauvre, stérile, montagneux, & ne produit guéres que des arbres fort élevés. Rien n'est si sec que le terroir. Il demeure sans culture, parce qu'il seroit trop difficile d'en tirer parti. On y trouve aussi peu d'or que de bled; mais les Espagnols s'y procurent de l'or par leur commerce avec quelques Nations paisibles, que leur éloignement n'empêche point de venir trafiquer dans les Villes frontieres de la domination d'Espagne. Quelques Montagnes fournissent de la raisine & des gommes aromatiques, du _sang de dragon_, qui est un baume odoriferant d'un grande vertu, & d'autres liqueurs qui distillent du tronc des arbres.

Les Habitans des cantons voisins de Carthagène sont les plus fiers & les plus intraitables de tout le Païs. Jamais les Espagnols n'ont pû les faire entrer dans aucun traité, ni dans aucune association de commerce. Ils n'y ont trouvé que des ennemis cruels, toujours disposés à les attaquer, & qui ne font pas difficulté d'empoisonner leurs fléches pour en rendre les blessures incurables; si adroits d'ailleurs à se servir de leur arc, qu'ils tuent d'un coup de fléche aussi sûrement que les Espagnols d'un coup de mousquet. La plûpart ont été détruits dans divers combats, ou se sont retirés plus loin dans les terres; mais les Espagnols ont tiré peu d'avantage de leur victoire, parce que le Païs demande un grand nombre d'Habitans pour le cultiver, & plus encore pour le défendre. Aussi seroit-il peu capable de défense s'il étoit attaqué avec vigueur, & surtout si l'on se ménageoit l'assistance des anciens Habitans, qui seroient charmés d'en chasser les Espagnols à toute sorte de prix.

Suivant les Observations du Pere Feuillée de l'année 1705, qui ont été vérifiées par celles de Dom Juan de Herrera en 1722, 1723 & 1724, la longitude de Carthagène à l'Occident de Paris est de 77. degrés 46. minutes 15. secondes, & par conséquent de Londres 75 d. 21. m. 15. s. La latitude observée la même année par Feuillée, étoit de 10. degrés 30. m. 35. s. Mais Herrera dans ses calculs des années 1709 & 1719, n'a trouvé que 10. degrés 26. m. 35. s. Cette Observation paroît la plus exacte, parce que suivant celle de Feuillée à Bocachica, dont il trouva que la latitude étoit de 10. degrés, 20. m. 24. s. il se trouveroit dix minutes de différence entre la Ville & Bocachica, ce qui feroit dix milles géographiques; tandis qu'il est certain que Bocachica & la Ville ne sont éloignées que de sept milles & demi. Suivant les Cartes de Pople & de Moll, la latitude de Carthagène est de 10. degrés 34. m. & la longitude de 76. degrés 35. m. C'est une erreur d'un degré 14. m. dans laquelle ces deux Auteurs sont tombés par précipitation, ou par ignorance.

À ce Mémoire, le Capitaine ajoûta une Relation fort curieuse de la prise de Carthagène en 1585 par le Chevalier Drake. Il la tenoit de son pere, qui servoit alors dans la Flotte Angloise, & qui avoit écrit les évenemens dont il avoit été témoin.

Les Hollandois ayant offert à la Reine Elisabeth de la reconnoître pour leur Souveraine, cette grande Princesse fit de sérieuses réflexions sur leurs offres, & considérant les troubles que l'Espagne avoit suscités dans ses États depuis le commencement de son règne, la haine mortelle des Espagnols pour ses Sujets & pour sa Religion, les ressentimens particuliers dont leur Roi étoit animé contr'elle, & les violences qu'il avoit exercées nouvellement en faisant saisir dans ses Ports les Vaisseaux & les marchandises des Anglois; enfin plus excitée encore par les ambitieux desseins de Philippe II, elle résolut, de l'avis de son Conseil, de recevoir les Hollandois sous sa protection, & de les assister de toutes ses forces suivant l'engagement des anciens Traités. Mais elle refusa la Souveraineté de leur Païs, & formant au contraire des vûës beaucoup plus nobles, elle entreprit de les rétablir dans leur ancienne liberté. Comme il s'agissoit d'abord de les délivrer de l'oppression des Espagnols, elle leur envoya un secours de six mille hommes, & ne doutant point que cette démarche ne fut regardée en Espagne comme une déclaration de guerre, elle se crut obligée pour garantir ses propres États, de mettre une Flotte en Mer, qui attirât d'un autre côté l'attention des Espagnols.

Cette Flotte étoit composée de vingt Voiles, tant Vaisseaux que Piraces, & portoit à bord 2300. hommes, sous le commandement du Chevalier Drake, qui fut honoré tout à la fois du titre de Général & d'Amiral. Ses Officiers de terre étoient Christophe Carlisle, Lieutenant Général; Antoine Powell, Sergent Major; Mathieu Morgan & Jean Samson, Marechaux de Champ. Les Capitaines se nommoient Antoine Plat, Édouard Winter, Jean Goring, Robert Pen, Georges Barton, Jean Marchant, Guillaume Ceril, Walter Biggs, Jean Haman, & Richard Slanton. Les noms des Vaisseaux & de leurs Capitaines étoient, Martin Frobisher, Vice-Amiral, commandant le Primrose; François Knolles, Contre-Amiral, commandant le Gallion Leicester; Thomas Venner, l'Elisabeth Bonaventure; Édouard Winter, l'Aid; Christophe Carlisle, le Tygre; Henry White, le Seadragon; Thomas Drake, le Thomas; Thomas Scely, le Minion; Samuel Cagley, le Talbot; Robert Crosse, le Bond; Georges Fortescue, le Bonner; Édouard Carelesse, le Hope; James Erizo, le White Lyon; Thomas Maon, le Francis; Jean Rivers, le Vantage; Jean Vaughan, le Drake; Jean Varneg, le George; Jean Martin, le Benjamin; Richard Gilman, le Stout; Richard Hawkins, le Duk; James Bitfield, le Swallow.

Le 12. de Septembre toute la Flotte mit à la voile du Port de Plimouth, pour gagner la Côte d'Espagne. Elle y fit quelque butin aux environs de Vigo, d'où elle passa au Cap Verd. Elle y brûla San-Jago ou Plaga, Capitale d'une Isle du même nom. Ni le Gouverneur, ni l'Évêque, ni personne de la Ville, ne parut pour demander grace; ce que les Anglois attribuerent au remord que les Espagnols conservoient d'avoir massacré cinq ans auparavant avec autant de lâcheté que de perfidie, le Capitaine Guillaume Hawkins de Plymouth, & tous ses gens. Ces barbares avoient raison de craindre encore notre ressentiment pour la cruauté qu'ils avoient exercée à l'égard d'un petit garçon de la Flotte, dont ils s'étoient saisis. Après lui avoir coupé la tête, ils lui avoient arraché le coeur, & mis en pièces tous ses membres: ce fut pour tirer vangeance d'une action si cruelle, que les Anglois brûlerent non-seulement la Ville, mais toutes les maisons du Païs, & qu'ils mirent en plusieurs endroits, sur-tout à l'Hôpital, que le feu avoit épargné, des Affiches qui rendoient témoignage du crime & du châtiment.

Delà, ils prirent directement la route des Indes Occidentales; mais la maladie se mit quelques jours après dans leurs troupes, & leur fit perdre un grand nombre de Soldats. C'étoit une fiévre ardente, qui les emportoit en peu de jours, & qui leur laissoit après leur mort des taches dans toutes les parties du corps, comme celles de la peste. Ils l'attribuerent au mauvais air, & ceux qui eurent le bonheur d'en revenir, sentirent long-tems après un affoiblissement considérable dans leurs forces, & particulierement dans leur mémoire. N'ayant pas laissé de continuer leur course, ils passerent par l'Isle de la Dominique & par celle de Saint Christophe, d'où ils se rendirent à Hispaniola. C'étoit le premier jour de l'an: ils le célébrerent par l'incendie d'une partie de la Capitale, après avoir inutilement proposé aux Espagnols de payer une rançon pour s'exempter de cette perte; & les vingt-cinq mille ducats qu'ils donnerent ensuite pour sauver le reste de la Ville, n'empêcherent point les Anglois d'emporter tout le butin qu'ils y avoient déja fait.

Ils passerent ensuite au continent de l'Amérique méridionale, & s'approcherent de la Côte de Carthagène à la portée du mousquet. N'ayant point trouvé de résistance à l'entrée du Port, le Vice-Amiral & les Capitaines des Barques & des Pinaces reçurent l'ordre d'attaquer le premier Fort qui la défend, & le Général débarqua ses troupes vers le soir à quelque distance. Il marcha le long du rivage avec beaucoup de silence, & s'étoit déja avancé fort heureusement à deux milles de la Ville, lorsqu'il rencontra un corps de cent Cavaliers qu'il attaqua brusquement, & qui tournerent le dos à la première décharge de la mousqueterie Angloise. Dans le même instant il entendit quelques volées de canon. C'étoit le signal dont le Vice-Amiral étoit convenu avec lui, pour l'avertir qu'il avoit commencé l'attaque du Fort; mais cette entreprise étoit plus difficile qu'on ne s'y étoit attendu. Le Fort, quoique petit, étoit en état de faire une vigoureuse défense; & l'endroit le plus étroit du Canal, qui fait l'entrée du Port, étoit traversé par une chaîne qui en bouchoit le passage. Ainsi le bruit du canon ne servit qu'à donner l'allarme aux autres parties de la Côte.

Cependant le Général avoit continué d'avancer, & n'étoit plus qu'à un demi mille des murs de Carthagène. Il trouva que le passage se rétrecissoit tout d'un coup, & n'avoit plus cinquante pas de largeur. D'un côté c'étoit la Mer, & de l'autre le grand Bassin qui forme le Port. Il observa la Place, qui étoit environnée d'un mur de pierres & d'un fossé, flanqué de différens ouvrages. Il n'y avoit qu'un seul chemin pour les chevaux & les voitures, & les Habitans l'avoient déja bouché avec quantité de tonneaux remplis de terre. Il étoit défendu d'ailleurs par six grosses pièces de canon. Les Habitans en firent une décharge à l'approche des Anglois. Ils firent avancer en même-tems deux grandes Galeres, montées chacune d'onze pièces de canon, qui jouoient sur l'Isthme en travers; outre trois ou quatre cens Mousquetaires qu'elles avoient à bord. Ils en avoient posté aussi trois cens sur terre pour garder ce passage.

Toute cette artillerie fit un feu terrible sur les Anglois; mais le Lieutenant Général Carlisle prenant avantage de l'obscurité, marcha le long de la Côte, & trouvant l'eau qui commençoit à baisser, il se mit facilement à couvert des coups de feu. Tous les Anglois ayant ordre de ne pas tirer avant que d'être arrivés aux murs de la Ville, ils s'avancerent jusqu'à la barricade des tonneaux sans s'être servis de leurs mousquets. Mais aussi-tôt qu'ils y furent arrivés, ils renversérent impétueusement la barricade, & faisant leur décharge sur l'ennemi, ils en vinrent tout d'un coup aux picques & aux épées. Les Espagnols se virent forcés de tourner le dos & d'abandonner le passage. On les poursuivit si furieusement, qu'ayant recommencé deux fois à faire face, ils furent poussés, sans avoir le tems de respirer, jusqu'à la grande Place de la Ville; & desespérant enfin de pouvoir résister plus long-tems, ils sortirent de la Place pour rejoindre leurs femmes & leurs enfans, qu'ils avoient eu la précaution d'envoyer à la campagne.

Ils avoient élevé à l'entrée de chaque ruë d'autres barricades de terre, avec une espece de retranchement qui coûta quelque chose à forcer. Mais ceux qui les défendoient s'étant bien-tôt dispersés, les Anglois y perdirent peu de monde. Ils avoient posté aussi dans des lieux avantageux un grand nombre d'Indiens, avec leurs arcs, & ces fléches empoisonnées, dont la moindre blessure étoit mortelle. Ces Barbares nous tuerent quelques Soldats. Au long des ruës, les Espagnols avoient planté dans la terre une infinité de pointes de fer, qui étoient empoisonnées comme les fléches des Indiens; mais nos Officiers s'en étant apperçus firent marcher leurs gens sur le bord de la Mer, qui baigne la Place jusqu'au pied des maisons; desorte que ces odieuses inventions, si contraires aux loix de la guerre, ne furent pernicieuses qu'à un petit nombre d'Anglois. Ce soin qu'ils avoient eu de se préparer avec tant de précautions, venoit d'un avis qu'ils avoient reçu de l'approche de notre Flotte vingt jours avant notre arrivée; ce qui avoit même donné assez de loisir aux Habitans pour mettre tous leurs effets à couvert.

Dans cette action les Anglois firent prisonnier Dom Alonzo Bravo, qui commandoit à la première barricade. Ne trouvant plus d'ennemis à combattre, ils passèrent six semaines dans la Place. Mais dans cet intervalle, ils furent repris de la calenture, mal dangereux que les Espagnols même attribuent à l'air, & qui se gagne le soir au serein. Les tristes effets de cette maladie empêchèrent le Chevalier Drake de suivre le dessein qu'il avoit d'aller à Nombre de Dios, & de gagner ainsi par terre la fameuse ville de Panama, où il espéroit de trouver assez de richesses pour se dédommager des fatigues du Voyage. Pendant le séjour qu'il fit à Carthagène, il traita les Habitans avec beaucoup de civilité; & le Gouverneur, l'Évêque, avec quantité d'autres personnes de distinction, ne firent pas difficulté de lui rendre les mêmes politesses.

Cependant il arriva aux Anglois un accident qui leur apprit à ne jamais faire trop de fond sur les apparences de l'amitié, dans un Païs subjugué par la force. Une de nos sentinelles, qui avoit son poste sur le plus haut clocher de la Ville, ayant un jour découvert deux petites Barques qui s'avançoient sur la Mer, quantité d'Officiers & de Matelots entrèrent aussi-tôt dans deux Pinaces, pour aller au-devant d'elles & s'en saisir, avant qu'elles pussent être informées que nous nous étions rendus maîtres de la Ville. Malgré toute la diligence des Anglois, les deux Barques avoient déjà reçu quelque signal qui les avoit averties du danger. Elles gagnèrent le rivage en voyant approcher nos Pinaces, & leur Équipage se cacha aussi-tôt dans les bruyères, avec quelques Espagnols de qui elles avoient reçu le signal. Nos Anglois voyant les Barques vuides, y entrèrent témérairement, & se tinrent à découvert sur le pont, où ils furent salués d'une décharge de mousqueterie, qui leur tua deux Capitaines, Wancy & Moon, avec cinq ou six de leurs gens. Les autres ne se trouvant point assez forts pour se vanger sur le champ de cette perfidie, & la plûpart étant des Matelots qui n'avoient pas même apporté leurs armes, parce qu'ils avoient crû que leur canon suffisoit pour forcer les deux Barques, retournerent à la Ville, & n'y remporterent que le chagrin de leur perte.

Les Espagnols, suivant l'usage auquel ils ne manquent jamais, de s'obstiner trop long-tems contre toutes sortes de propositions, & d'accepter ensuite servilement toutes les conditions qu'on veut leur imposer, refusérent d'abord de convenir d'une somme pour racheter la Ville. Mais lorsqu'ils nous virent résolus de la brûler, & que cette ménace fut même exécutée dans quelque partie, ils consentirent à payer cent dix mille ducats pour sauver le reste. Ainsi quoique Carthagène ne fût pas la moitié aussi considérable que Saint Domingue, nous en exigeâmes une rançon beaucoup plus grosse, parce que l'excellence de son Port, la nature de son commerce & les richesses de ses Habitans, en font une Place beaucoup plus importante; l'autre n'étant guéres habitée que par des gens de Robbe ou des personnes sans emploi, comme la résidence du Conseil suprême, où ressortissent toutes les Provinces du Continent, & toutes les Isles.

La somme ayant été payée suivant les conventions, nous quittâmes la Ville; mais ce fut pour nous rendre à l'Abbaye voisine, qui est située proche du Port, & défenduë par un bon mur de pierres. Nous y mîmes une garnison, en représentant aux Espagnols que ce lieu n'avoit point été compris dans la capitulation. Ils sentirent que nous les surpassions en adresse, & ne s'éloignerent point de payer une nouvelle rançon; mais ils y vouloient comprendre un Fort voisin, quoique nous demandassions séparément mille livres sterlings pour chacune de ces deux Places. Leur dessein sans doute étoit de nous éprouver; cette difficulté leur coûta cher, car le Chevalier Drake ennuyé de leur lenteur, fit sauter le fort par le moyen d'une mine. Les Espagnols publiérent dans ce tems-là, qu'outre des sommes inestimables en or & en argent, nous leur avions enlevé 230. pièces d'Ordonnance; mais il n'y en avoit point alors un si grand nombre dans la Ville. Il est certain, par nos propres calculs, que dans toute cette expédition, nous n'en tirâmes que 240. de toutes les Villes dont nous nous permîmes le pillage.

Notre Flotte étant remontée ensuite à l'embouchure du Port, s'arrêta près d'une Isle extrêmement agréable, remplie d'Orangers & d'autres arbres, qui étoient couverts des fruits les plus délicieux. Ils étoient plantés si régulierement, que l'Isle entiere, dont le circuit est d'environ trois milles, ne paroissoit composée que de Vergers & de Jardins. Ce ne peut être la même Isle dont on a parlé dans la description, où est à présent le Fort de San-Josepho.

Le Chevalier Drake ayant fait renouveller les provisions d'eau à toute sa Flotte, d'un excellent puits qui se trouvoit dans la même Isle, se remit en Mer le 31 de Mars. Deux jours après, on s'apperçut qu'un grand Vaisseau que nous avions pris à S. Domingue, chargé de marchandises & bien monté d'Artillerie, commençoit à faire eau de toutes parts, ce qui nous obligea de retourner à Carthagène, où nous employâmes dix jours à transporter sur un autre Vaisseau cette riche Cargaison. Ensuite remettant à la voile, nous prîmes notre route vers le Cap de S. Antoine, qui fait la pointe la plus occidentale de l'Isle de Cuba, où nous arrivâmes le 27 d'Avril.

Carthagène s'est vengée depuis ce tems-là des Anglois, non-seulement par la ruine du Commerce des Chaloupes, mais en prenant sur eux l'Isle de la Providence, que les Espagnols ont nommée _Santa Catalina_. Cette Isle est à 36 lieuës vers l'Est de la Côte de Honduras; à 70 Nord-Nord Ouest de Porto-Bello; & sa latitude est 13 deg. 15 min. de sorte qu'elle est située merveilleusement pour causer beaucoup d'incommodité aux Espagnols. Quoiqu'elle ait peu d'étenduë, nous n'avons point de Plantations en Amérique dont nous puissions tirer plus d'avantages, & notre intérêt doit nous faire conserver le défit de nous en remettre en possession. Les Boucaniers s'en sont saisis deux fois depuis que nous l'avons perduë, & la trouvoient aussi très-favorable à toutes leurs entreprises; mais les Espagnols ne les ont pas laissés long-tems maîtres d'un lieu, d'où ils pouvoient faire à tous momens des invasions sur leurs Côtes, & causer de l'embarras aux Galions dans leur route de Porto-Bello à Carthagène.

Je ne prévoyois point en tirant la copie de ce Mémoire, qu'il dût jamais contribuer ou nuire à ma sûreté. L'envie de m'instruire étoit mon unique motif, & ce fut elle encore qui me fit commencer dès le même jour à faire exactement le Journal de mon Voyage. Je commis seulement une imprudence en gardant à part le Mémoire de Carthagène, & l'on me fit connoître dans la suite qu'il m'auroit été moins dangereux, si j'eusse pris soin de le mêler comme indifféremment dans mon Journal.

Après avoir pris huit jours de repos aux Canaries, nous retournâmes vers l'Afrique avec le premier vent favorable. Sans nous être ouverts particulierement aux Anglois que nous quittions, nous les avions trouvés mieux instruits que nous, sur la partie de l'Afrique dont nous avions déja parcouru les Côtes. Leur Pilote, qui avoit fait plus d'une fois la même route, nous donna des lumiéres que nous regretâmes de n'avoir pas euës plûtôt, & qui nous servirent encore dans la suite de notre Navigation. Mais nous leur cachâmes soigneusement le butin que nous avions fait parmi les Nègres; & les espérances que nous emportions pour l'avenir. Quoique nous n'eussions trouvé personne à Ferro qui sçût distinguer mieux que nous la qualité des Métaux, quelques essais que nous avions faits secretement ne nous laissoient aucun doute de la réalité de notre or, & notre Capitaine méditoit déja divers moyens de retourner plus heureusement à la source.

Nous eumes dès le lendemain la vûe du Cap de Boyador, & continuant notre route sans avancer plus près du Continent, nous prîmes seulement la résolution, en passant pour la seconde fois au long de la même Côte, d'observer plus exactement que jamais les lieux où nous avions abordé. Il ne nous fut pas difficile de les reconnoître, & celui qui attiroit encore tous nos désirs nous parut tel que nous l'avions gravé dans notre mémoire. Nous ne doublâmes point cette heureuse pointe, sans être vivement tentés de nous exposer aux hazards d'une nouvelle descente; & pendant quelques momens que nous conservâmes cette pensée, nous prîmes plaisir à nous flatter, qu'il ne nous seroit pas impossible d'enlever le reste des Lingots, avant que les Nègres eussent le tems de se reconnoître. Mais notre petit nombre, & la nécessité de laisser du moins la moitié de nos gens à la garde du Vaisseau, réfroidirent cette chaleur. D'ailleurs, comme si le Ciel eût voulu nous fortifier contre une tentation si dangereuse, le vent nous servit si favorablement à ce passage qu'ayant duré quatre jours avec la même force, nous fîmes malgré nous plus de 300 lieuës dans un espace si court. Nous fûmes ensuite arrêtés pendant neuf jours par un calme si profond, que la Mer paroissoit immobile. Quoique nous nous crussions fort éloignés de la terre, il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions quelques oiseaux qui s'approchoient de nous à la portée du fusil; nous en tuâmes quelques-uns, que les Matelots allerent prendre dans la Chaloupe, avec le secours des Rames. Nous dissipâmes encore l'ennui d'un si long retardement par l'amusement de la Pêche. Enfin le dixiéme jour, il s'éleva au Nord un orage violent qui nous fit craindre une nouvelle tempête; mais qui se termina bientôt par une affreuse pluye.