Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 3

Chapter 33,728 wordsPublic domain

Nous passâmes la nuit dans les plus agréables idées du monde, & l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous permit pas de fermer un moment les yeux. À peine vîmes-nous les premiers rayons du jour, que nous préparant à regagner la terre, nous faisions déja disposer la Chaloupe, lorsque nous découvrîmes entre la terre & nous, une prodigieuse quantité de Bateaux qui nous parurent chargés de Nègres. Quoique la confiance fût établie sur de si bons fondémens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques précautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre que toutes les armes fussent préparées. Nous n'avions que dix mauvaises pièces de Canon, quoique le Vaisseau fût percé pour trente. Mais nous ne manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Nègres s'approchant à mesure que le jour s'éclaircissoit, nous remarquâmes qu'ils étoient tous armés d'Arcs & Fléches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant été tentés par nos présens, ils avoient fait réflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se rendre maîtres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrivée s'étant répanduë jusqu'à des Habitations plus éloignées, d'autres Nègres, ou leur Roi même, s'étoient hâtés de descendre la Rivière pour avoir part au butin.

Ils n'étoient plus qu'à la portée du fusil. La Mer étoit tranquille, & tous nos signes d'amitié n'empêchant point qu'ils ne se serrassent fort adroitement pour avancer, il ne nous resta plus aucun doute que leur dessein ne fut d'en venir à l'attaque. Dans cet embarras, le Capitaine se fiant peu à la défense de trente deux hommes, qui composoient notre Équipage, contre une troupe de sept ou huit cens Barbares, espéra de les épouvanter par le bruit. Il fit faire une décharge générale de notre artillerie, & quoiqu'il nous crévât quatre pièces de Canon dès le premier coup, cet expédient fit un effet merveilleux. Les Barbares, qui vraisemblablement n'avoient jamais eu aucune connoissance des armes à feu, furent si consternés de ce bruit & du mêlange de la fumée & des flammes, que la précipitation de leur fuite rendit témoignage à leur crainte. Nous en vîmes tomber quelques-uns dans la Mer, & ne pouvant attribuer leur chûte à nos balles, puisque l'ordre étoit de ne pas tirer vers eux, nous n'en accusâmes que leur frayeur. Toutes nos allarmes se changérent en risée; mais après cette avanture, nous conclûmes que soit par la défiance des Sauvages ou par la nôtre, nous devions renoncer à tout espoir de renouer avec eux, & nous éloigner d'une Côte où nous ne pouvions rien obtenir par la force. Ce ne fut pas néanmoins sans avoir pris toutes sortes de connoissances & de mesures maritimes pour nous assûrer quelque jour le pouvoir d'y revenir.

Un vent de terre fort impétueux aida bien-tôt notre résolution. Il devint si violent à neuf heures du matin, que nous fûmes obligés de caller toutes nos voiles, & de nous abandonner pendant tout le reste du jour à la fureur de l'orage. Notre grand mât fut brisé avec un fracas épouvantable. L'obscurité s'étant répanduë de bonne heure, nous tremblâmes à l'entrée de la nuit pour le sort de notre Vaisseau, dans une Mer sans bornes & sans fond. Si nous avions eu quelque reproche à nous faire dans notre commerce avec les Nègres, nous aurions regardé une tempête si furieuse, comme un châtiment. Le vent changeoit à chaque instant, sans rien perdre de sa violence. Notre Vaisseau étant sans cesse couvert par les flots, & les secousses que nous éprouvions continuellement étoient si terribles, que la seule agitation de l'air ne nous permettoit pas de tenir une chandelle allumée. Nous passâmes près de dix heures dans cet affreux état, n'attendant qu'une mort inévitable. La lumiére du jour diminua un peu l'horreur de notre situation; mais elle ne changea rien à l'impétuosité du vent, qui continua de faire son jouet de notre Vaisseau pendant cinquante-quatre heures. Tout l'art de nos Matelots s'étant épuisé dans leurs premiers efforts, rien n'étoit si triste que de voir, & le Capitaine & tout l'Équipage, couchés le visage contre le plancher du Vaisseau, roulant quelquefois les uns sur les autres, ou se chocquant à chaque secousse que le Vaisseau recevoit des flots, & n'espérant plus que du Ciel l'assistance qui ne pouvoit nous venir d'aucun secours humain. Personne ne pensant à manger ni à boire dans une si terrible extrêmité, je fus peut-être le seul qui eut l'attention de prendre quelque liqueur forte & d'en faire avaller à ma femme & à mes enfans. J'avois été obligé de les lier aux piliers de ma Cabane, sans quoi ils auroient couru mille fois risque de se tuer contre les planches, ou l'un contre l'autre.

Enfin le Ciel, qui ne vouloit mettre que notre constance à l'épreuve, nous délivra de la plus horrible tempête dont on puisse prendre l'idée dans l'histoire ou dans les récits des Matelots. Mais en revenant de cette espece de mort, nous nous trouvâmes aussi embarrassés que des gens qui ne feroient qu'arriver à la vie. La plûpart de nos instrumens de marine étoient brisés, jusqu'à notre Boussole qui ne se trouvoit plus en état de nous servir. Cependant l'état où nous étions passés nous paroissant délicieux après celui dont nous étions sortis, nous pensâmes moins à régler notre route qu'à prendre les alimens qui nous étoient devenus si nécessaires, & à réparer les dommages du Vaisseau. Pendant cinq jours & cinq nuits que dura, ou la tempête, ou cette espéce de délassement que nous prîmes après nos peines, en continuant de suivre, comme au hazard, la direction du vent; nous crûmes qu'une navigation si aveugle & si violente, n'avoit pû manquer de nous faire parcourir une bonne partie du Globe. Cependant vers le midi du sixiéme jour, un de nos Matelots ayant crié qu'il voyoit la terre, d'autres gens de l'Équipage qui avoient fait le Voyage d'Angleterre en Amérique nous assûrérent que la terre qui se présentoit effectivement devant nous étoit une des Isles Canaries, nommée Ferro. Nous sondâmes aussi-tôt, & nous trouvâmes trente brasses. L'état de notre Vaisseau nous faisant juger tout lieu du monde propre à le rétablir & à nous reposer, nous ne balançâmes point à tourner nos voiles vers la terre. Un grand nombre d'oiseaux que nous commençâmes à voir autour de nous, acheva de nous rendre le courage. Nous n'étions plus qu'à deux lieuës de l'Isle, lorsque nous découvrîmes un Vaisseau, qui paroissoit en avoir fait le tour, pour gagner apparemment, comme nous, le Port que nous cherchions. Nous ayant découvert en même-tems, il arbora aussi-tôt le Pavillon Anglois; & voyant le nôtre, que nous fîmes paroître au moment, il nous salua de deux coups de Canon, que nous ne pûmes lui rendre dans le désordre où étoit notre artillerie. Mais notre Capitaine, qui étoit bien aise de prendre langue avant que d'entrer dans l'Isle, me proposa de descendre dans la Chaloupe, & d'aller faire ses excuses à nos Compatriotes, que nous crûmes aussi maltraités que nous par la tempête. J'acceptai volontiers cette commission. Le Vaisseau qui venoit à nous étoit Marchand comme le nôtre. Il se nommoit la Trinité, & le Capitaine M. Flint. Sans avoir souffert autant que nous, il avoit besoin de quelques réparations, qui lui avoient fait choisir l'Isle de Ferro, plûtôt que celle de Canarie, dans l'espérance de s'y radouber à meilleur marché. Nous entrâmes ensemble dans la Rade, qui est naturellement sûre & commode, & qui pourroit le devenir encore plus avec quelque secours de l'art. La Bourgade qui en occupe les bords, n'est composée que d'Artisans, de Pêcheurs & de Vignerons; l'Isle n'a guères d'autres propriétés que de porter d'excellent raisin & d'autres fruits. Elle est sans Rivière, & même sans aucune source d'eau, du moins si ce n'en est pas une que l'Arbre qu'on nous fit voir, & d'où l'eau coule continuellement dans des réservoirs dont on ne nous permit point d'approcher. Les Habitans prétendent que cette eau descend d'une Nuée que nous vîmes effectivement au-dessus de l'arbre, & qui se résout continuellement sur les feuilles d'où elle coule dans les réservoirs. Ils donnent à cet arbre le nom de Saint. La grosseur du tronc paroît être d'environ dix pieds. Il est d'une hauteur médiocre; mais la circonférence de ses branches est fort étenduë; & son fruit, qui est une espèce de gland, nous parut d'un excellent goût. Cependant le soin qu'on a d'en écarter les Étrangers, nous fit croire que cette eau merveilleuse qu'on fait descendre du Ciel, vient de quelque source dont on a déterminé le cours vers le pied de l'Arbre, ou qui en sort naturellement.

Pendant qu'on travaillent à réparer les deux Vaisseaux, M. Flint nous apprit les circonstances de son Voyage, & celles de la tempête qu'il avoit essuyée. Il venoit des parties méridionnales de l'Amérique, où il étoit allé de Carthagène pour recueillir des sommes considérables qui lui étoient dues dans divers Ports. Comme il avoit fait un long séjour à Carthagène, il nous communiqua des Observations si curieuses sur la situation de cette fameuse Ville & sur l'état de son commerce, que l'intérêt commun à tous les Anglois de connoître un des principaux centres de leurs affaires, me fit souhaiter de prendre une copie de ses Mémoires. Je la placerai ici, telle qu'il eut la bonté de me l'accorder.

MEMOIRE

Sur la Situation & le Commerce de Carthagène

Carthagène, que les Espagnols prononcent _Cartahena_, reçut ce nom en 1502 de Rodrigo de Bastides qui la découvrit, & qui trouva quelque ressemblance entre son Port, & celui de la Carthagène d'Espagne.

Ce Port est formé pat une Isle, (appellée aujourd'hui _Varu_, dont le nom étoit autrefois _Carex_ ou _Caresha_, & Cadego dans sa première origine,) & par une Péninsule qui se joint au Continent, par une Isthme ou une Langue de terre fort étroite, de la longueur d'environ cinq milles & demi. La Péninsule, qui s'appelle _Nave_, a près de quatre milles de long; leur Côte s'étend du Midi à l'Occident, & du Nord à l'Est. C'est au Midi de la Péninsule qu'est située l'Isle, elle est séparée de la terre au Nord-Est par un passage fort étroit, qui s'appelle _Passa a Cavallos_, ou Passage des Chevaux; & d'un de ses coins au Nord-Ouest, sort une Langue de terre, qui s'avançant dans la Mer l'espace d'environ deux milles, s'étend jusqu'à la distance de deux cent pas de la Péninsule de Nave; c'est l'intervalle de cette distance qui fait la bouche du Port, & que sa petitesse a fait nommer _Bocachica_, ou la petite bouche. Le Port a quatre lieuës de longueur, du Nord au Midi; sa largeur est de cinq milles, du Couchant à l'Est: mais elle n'a pas toujours cette étenduë, elle est d'abord réduite à l'espace d'un mille, par la Péninsule qui vient à s'élargir; ensuite elle redevient large de trois milles, dans un endroit où l'Isthme se rétrécit; & deux milles plus loin, lorsque l'Isthme se change en une grande langue de terre, elle n'a pas plus de trois cent pas; de-là, elle s'ouvre encore pendant un mille & demi; après quoi quelques petites Isles rendent les passages fort étroits: elle diminue par degrés l'espace d'un autre mille, & se change ensuite en un boyau qui continue pendant deux milles entre des terres marécageuses, quoiqu'il recommence à s'ouvrir encore vers sa fin. Ce Marais & ce boyau portent le nom de _Marais & de Lac de Canapoté_.

Le Port, qui s'appelle _Laguna_, ou Lac de Carthagène, est un des meilleurs Ports des Indes Occidentales, & même du Monde entier; il est spacieux, & capable de contenir plusieurs Flottes considérables, qui peuvent s'y remuer librement, quoique les Vaisseaux dont la charge est pesante, soient obligés de jetter l'ancre à une grande distance de la Ville, qui a une fort bonne clé. Aussi est-ce dans ce Port que les Galions passent l'hyver, lorsqu'ils s'arrêtent à leur retour de Porto-Bello, & qu'ils prennent leur Cargaison pour retourner en Espagne; c'est par cette raison qu'il est si bien fortifié. On y voit plusieurs petites Isles, surtout au long des Côtes.

Carthagène est divisée en haute & basse Ville. La Ville haute, qui est proprement la Cité, est bâtie dans l'Isthme; elle s'y étend environ trois quarts de mille. Dans cet endroit il tend au Nord-Est & au Sud-Ouest, sur un mille de largeur; après quoi faisant un coude d'un mille & demi au Sud-Ouest, il reprend ensuite au Sud-Est, environ l'espace d'un demi mille; mais immédiatement au-dessus & au-dessous de la Cité, il n'est étendu que de quelques pas plus qu'elle. En un mot la Cité couvre toute la largeur de l'isthme, & commence à l'entrée du Canal; de sorte qu'au Nord-Ouest elle est arrosée par la Mer, & à l'Est par le Canal, dans lequel la Mer entre aussi du Port.

De l'autre côté du Canal est la basse Ville, nommée _Xiximani_, ou suivant la prononciation Espagnole _Hibimani_. Par contraction on écrit & l'on prononce _Xemani_, mot Indien, qui signifie un Fauxbourg. Elle est ainsi au Sud-Est de la Ville haute, ou de la Cité, & elle n'a pas la moitié de sa grandeur.

Après la découverte de ce Port les Espagnols y aborderent souvent, & firent la guerre aux Indiens, mais sans y former d'Établissement, quoiqu'ils l'eussent entrepris plusieurs fois. Enfin l'année 1527 Dom Pedro de Eredia eut ordre d'y bâtir une Ville, & la commença; elle fut achevée huit ans après par Georges Robledo.

Xemani est d'une fondation plus récente, car le Colonel Beeston n'en parle point dans son Voyage de Carthagène en 1671, & ce silence s'accorde fort bien avec les plus anciens Mémoires qu'on a de cette Place; où l'on observe que de la Cité l'on passoit aux Marais de Canapoté sur un Pont, ou sur une sorte de Chauffée longue de deux cent pas, où l'on avoit pratiqué deux arches, pour le passage du flux & du reflux.

Carthagène est une très-belle Ville, & la plus belle après México, de toute la Partie Orientale de l'Amérique. Elle est composée de cinq grandes ruës, dont chacune a près d'un demi mille de longueur; les maisons sont de pierre, & fort bien bâties. Une ruë plus longue & plus large que toutes les autres, traverse la Ville entiere, & forme une grande Place au centre. On y compte cinq Églises, outre la Cathédrale qui s'éleve au-dessus de tous les autres Édifices, & qui ne renferme pas moins de richesses dans son sein, qu'elle étalle de magnificence au dehors; onze Maisons Religieuses de l'un & de l'autre sexe; une magnifique Maison de Ville, & un Édifice qui ne l'est pas moins pour la Douane. En un mot les Bâtimens y sont généralement d'une beauté extraordinaire. Elle est fort peuplée, pour une Ville Espagnole d'Amérique; on fait monter le nombre des Habitans à plus de vingt-quatre mille, dont plus de quatre mille sont Espagnols, & le reste Nègres & Mulâtres; tous si aisés, qu'ils passeroient pour riches dans tout autre lieu du monde.

Elle est aussi fortifiée par l'art que par la nature: le rivage sur lequel elle est située est défendu par sa disposition naturelle, & par quantité de Rocs, qui ne permettent point aux gros Vaisseaux d'en approcher. Le Port n'est pas moins sûr; l'entrée en est gardée par un Fort, qui porte comme elle le nom de _Bocachica_, & qui se nomme aussi le Fort de S. Louis. Il est à gauche, dans l'endroit où le Canal est le plus resserré; & vis-à-vis l'entrée, c'est-à-dire dans le Port même, à la sortie du Canal, est une Isle avec un autre Fort, nommé S. Joseph. Sur le rivage, environ trois quarts de mille au-dessus du Port, on trouve encore deux Forts, l'un nommé S. Philippe, & l'autre S. Jacques; & sur la Langue de terre, dont on a parlé, à trois milles de la Cité, est un autre Fort, beaucoup plus considérable & presque inaccessible, qu'on appelle _El fuerte de Santa Cruz_, & _Castillo grande_. Il n'y peut aborder qu'un petit nombre de Bateaux, & l'accès en est impossible du côté de la terre parce qu'il est environné de Marais, & d'un large Fossé que l'eau de la Mer remplit. Vis-à-vis de ce Fort, sur une pointe de terre qui sort du Continent, on trouve encore un Fort nommé _Mançanillo_, ou _la petite Pomme_, par allusion à certaines pommes qui servent à cacher du poison. Enfin l'on compte un septiéme Fort, appellé _Pastillo_, qui défend du même côté l'étroit passage de Xemani.

Malgré tant de Fortifications, on a pris plus d'une fois Carthagène; il est vrai que les Espagnols les ont encore augmentées depuis la derniere Paix, & qu'ils en ont grossi les Garnisons; de sorte qu'on ne trouveroit pas aujourd'hui la même facilité à s'en rendre maîtres, que les François trouverent dans l'Expédition de M. de Pointis. Carthagène passe aujourd'hui pour la plus forte Place de l'Amérique, après celle de la Havana; elle n'a jamais été foible, puisque c'est la première Ville que les Espagnols ayent fortifiée dans le Nouveau Monde. Elle étoit déjà défenduë par des Redoutes lorsqu'elle fut prise par le Chevalier François Drake; on y voyoit à peu de distance un Couvent de Francisquains, capable de résistance, & deux Forts bien entretenus. Cependant Gage observe que de son tems, elle étoit moins forte que Porto-Bello. La haute Ville & celle de Xemani sont aujourd'hui fortifiées régulierement; celle-ci est environnée de sept Bastions, & le Canal qui la sépare de l'autre, avec laquelle elle n'a de communication que par un Pont mobile, lui sert d'un large Fossé. À la distance d'un quart de mille à l'Est Nord-Est, est le Fort Saint Lazare, ou, comme on l'appelle aujourd'hui, _San Felipé de Baraxas_, où l'on passe aussi par un Pont mobile. Ce Fort commande les deux Villes, & se trouve commandé lui-même par une montagne fort haute, & d'un très-difficile accès. Du côté du Sud-Est à un mille du Fort, on trouve sur une Colline le Monastère de _la Mandre de Popa_, qui tire ce nom de sa ressemblance avec la poupe d'un Vaisseau. On l'appelle aussi _Nuestra Sennora de la Candelaria_, & l'on n'a rien épargné pour le rendre capable de défense.

Carthagène est la Capitale de la Province & du Gouvernement du même nom, sur la Côte de _Tierra Firma_, qui se nommoit autrefois _Castillo de l'Oro_. Cette Province s'étend l'espace de quatre-vingt lieuës depuis _Rio grande_ ou _Madalena_, jusqu'au Golfe de Darien, & n'a pas moins d'étenduë depuis la Côte jusqu'à la Nouvelle Grenade. Elle n'est pas gouvernée, comme _Santa Fe_, par une Cour de Justice & une Chancellerie, mais par un seul Gouverneur, qui y fait sa résidence avec les Officiers du Roi. C'est à Carthagène qu'on garde le Trésor royal. Son Évêque est dépendant de l'Archevêché de _Santa Fe de Bogota_ dans la Nouvelle Grenade.

Les Gallions y venant prendre le revenu du Roi à leur retour de Porto-bello, ils y deviennent l'occasion d'un grand commerce, aussi-bien que les Vaisseaux marchands qui y arrivent sous leur escorte. Carthagène est fort riche. Son principal négoce est en perles, en émeraudes, & en toutes sortes de pierres précieuses. La plus grande partie des perles y vient de _la Margarita_. On les rafine à Carthagène; & dans une de ses plus belles ruës, on ne trouve que des Ouvriers occupés de cet emploi. Au mois de Juillet, l'usage ordinaire est d'envoyer un Vaisseau ou deux à la Margarita, pour en apporter les revenus du Roi & les Marchands de perles. La crainte des Anglois & des Hollandois oblige les Espagnols de s'armer soigneusement pour ce Voyage. On envoye aussi chaque année douze petits Vaisseaux, qu'on nomme la Flotte de la Perle, avec un Vaisseau de guerre pour les escorter de Carthagène à _Rancherias_, quelques lieuës au Nord-Est de _Rio de la Hacha_, où la pêche des perles est fort riche.

Les émeraudes viennent de la Province de Santa Marta & du _Nuevo Regno_. Cette sorte de pierreries étoit fort estimée avant que l'Amérique en eût produit un si grand nombre. Un Espagnol curieux de savoir le prix de deux émeraudes les fit voir à un Jouaillier Italien, qui estima l'une cent ducats, & l'autre trois cens; mais qui voyant, bien-tôt après, une caisse remplie des mêmes pierres n'en offrit plus qu'un ducat piece. Les Indiens les portent au nez, & les croyent bonnes contre l'épilepsie. On les trouve au long des rochers, où elles croissent en veines, à peu près comme le cristal; & le tems leur fait acquerir leur éclat.

On apporte tous les ans à Carthagène, sur de petites Frégates, la plus grande partie de l'Indigo, de la Cochenille, & du Sucre, qui se tire de la Province de Guatemala. Les Espagnols trouvent plus de sûreté à faire passer toutes ces richesses au travers du Lac de Grenade jusqu'à Nicaragua, & par cette voie jusqu'à Carthagène, où les Gallions s'en chargent pour l'Espagne, qu'à les envoyer par les Vaisseaux de Honduras, qui ont été fort souvent enlevés par les Hollandois, comme ces Frégates pourroient l'être par les Anglois, si les Espagnols n'avoient chassé ceux-ci de l'Isle de la Providence dont ils étoient obligés de s'approcher trop dans leur course.

Pendant plusieurs années le commerce de Carthagène a beaucoup souffert, non-seulement des Boucaniers, qui étoient un mêlange d'Avanturiers de différentes Nations, accoutumés à insulter les Ports de la Mer du Nord, & à s'emparer des Vaisseaux Marchands; mais encore de la part des Anglois de la Jamaïque, & des Hollandois de Curasao & de Surinam, qui entretenoient sur cette Côte un commerce clandestin avec les Habitans. Ce commerce portoit le nom de _commerce des Chaloupes_, parce que c'étoit sur des Chaloupes que les Marchands de ces deux Nations venoient prendre les marchandises que les Habitans du Païs leur apportoient pendant la nuit dans leurs Canots. Mais si les Anglois & les Hollandois tiroient un avantage considérable de ce commerce illicite, les Contrebandiers Espagnols y trouvoient encore plus de profit. Non-seulement ils évitoient par-là de payer les droits, qui sont excessifs dans leur Païs, mais ils achetoient les marchandises des Chaloupes beaucoup moins cher qu'ils ne les auroient achetées des Gallions à Porto-bello, ou des Marchands à Carthagène, ce qui n'empêchoit pas que celles des Chaloupes ne se vendissent à fort bon prix.

Cette forte de commerce devint également pernicieuse au revenu du Roi d'Espagne, & aux intérêts des Marchands de bonne foi. La Cour d'Espagne n'y apportant aucun reméde, quoiqu'elle n'ignorât point la grandeur du mal, il fut bien-tôt impossible au Gouverneur de Carthagène de soutenir l'intérêt de sa Nation. On vit paroître les Hollandois avec des Vaisseaux de vingt, de trente & de trente-six Canons. Les Anglois se présentoient de leur côté avec de grandes Chaloupes, & des Brigantins de huit, de dix, de seize Canons, & quelquefois même avec des Vaisseaux de la première force; de sorte qu'ils se trouverent en état de protéger les Canots contre les Chaloupes Espagnoles lorsqu'elles entreprirent de les surprendre. À la fin même il auroit été difficile aux Espagnols de se saisir des Canots quand ils n'auroient trouvé personne pour les défendre; car les Contrebandiers, informés par les espions qu'ils avoient sur le rivage, ne faisoient pas difficulté de résister aux Officiers du Roi, & les maltraitérent dans plusieurs occasions. Ainsi la contrebande s'exerçoit ouvertement à la vûë de la Ville, & fut portée si loin, qu'elle diminua beaucoup le commerce des Gallions, sur-tout pour les Provinces de Carthagène, de Santa Marta, Papagan, Grenade & Venezuela, qui se trouverent fournies par ces voies indirectes de toutes les marchandises d'Europe dont elles avoient besoin.