Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 2

Chapter 23,647 wordsPublic domain

Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14 d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau. Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, & vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi; enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer, que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes 15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour, plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre personne à notre secret.

Quoique nous ne pussions tirer aucun éclaircissement des Nègres, qui nous avoient abordés, nos propres observations nous firent juger que cette Côte étoit fort peuplée. Outre beaucoup de fumée que nous appercevions du côté de la terre, nous crumes découvrir quantité de Nègres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit prendre au Capitaine une idée favorable de leur Nation. D'ailleurs il falloit risquer quelque chose avec de si grandes espérances. Il me déclara d'un air ferme que sa résolution étoit de se mettre dans la Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit naître d'abord quelques objections; mais considérant aussi que le Ciel m'offroit peut-être une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une condition à notre entreprise: ce fut d'arrêter dix des onze Nègres qui étoient montés dans notre Bord, après les avoir traités assez civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'étoit pas de leur nuire, & d'emmener avec nous l'onziéme, qui ne manqueroit pas de rendre témoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pensée étoit de nous précautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; & le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de précautions. Ayant fait goûter cet avis au Capitaine, nous offrîmes des rafraîchissements aux Nègres, nous leur fimes divers présens que nous accompagnâmes de beaucoup de caresses, & tâchant de leur faire comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissâmes dans notre Bord après avoir donné ordre à nos Gens de ne pas se relâcher de leurs civilités. Celui que nous fîmes descendre avec nous dans la Chaloupe avoit le visage peint de rouge, & la tête entourée de plumes, ce qui nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il marqua si peu de résistance à nous suivre & à laisser derriere lui ses Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pénétré nos sentimens, nous ne fîmes aucune difficulté de suivre la route qu'il nous marqua pour gagner le rivage. À mesure que nous avancions, le nombre des Nègres nous paroissoit augmenter sur la Côte, et commençant à les appercevoir distinctement, nous jugeâmes que c'étoit l'admiration qui les attiroit pour nous voir arriver. Le Capitaine s'étoit muni de plusieurs petits Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Nègre qui nous accompagnoit. Il lui avoit déja donné un Miroir, qui lui avoit paru un présent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se regarder.

Nos armes étoient nos Épées, des Fusils & des Haches, que nous avions cru devoir porter particulierement à toutes sortes de hazards. Nous étions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage, qui étoit bordé d'une foule de Nègres, nous étendîmes les mains en signe de paix & d'amitié. Mais notre Guide nous épargna l'embarras de nous expliquer davantage. Ayant sauté à terre aussi-tôt, ou plûtôt s'étant élevé dans l'eau qu'il avoit encore jusqu'à la ceinture, il dût faire en peu de mots un récit bien favorable à tous ceux qu'il rencontra, puisqu'il s'éleva des cris & des témoignages de joie qui ne purent nous paroître équivoques. Nous fûmes reçûs effectivement comme des Anges du Ciel. Plusieurs Nègres, qui paroissoient distingués entre leurs Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider à descendre de la Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine à notre tête, ils conçûrent que c'étoit lui qu'ils devoient regarder comme notre Chef.

Ils nous conduisirent jusqu'à leur Habitation, qui n'étoit qu'à un demi mille du rivage. Quoique les témoignages de leur amitié ne se démentissent point sur la route, leur curiosité nous étoit souvent incommode. Ils vouloient voir nos Épées & nos Fusils. Ils examinoient la figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en eussent admiré la couleur. Le Capitaine ayant refusé de leur abandonner son Fusil & son Épée, nous suivîmes son exemple; ce qui n'empêchoit point qu'ils ne portassent continuellement la main à nos armes, pour y fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivâmes à leur Bourgade, qui n'étoit qu'un misérable assemblage de Cabanes sans ordre, & la plûpart composées de terre & de branches d'arbres. Nous crûmes entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation nombreuse & mieux bâtie, où leur Roi faisoit apparemment sa résidence. Le Païs n'étant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme celui dont nous avions approché trois jours auparavant, il étoit si sec & si stérile, qu'à peine avions-nous apperçû quelques arbres, & quelques traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.

Toute la Nation, hommes & femmes, étoit nuë jusqu'à la ceinture, & n'étoit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le poil avoit été coupé ou brûlé. La plûpart portoient des anneaux aux oreilles, & l'avidité du Capitaine augmentant à cette vûë, il avoit déjà fait entendre à quelques Nègres, que pour leurs anneaux il donneroit volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi quelques-uns, & se persuadant, plus il les considéroit, que c'étoit véritablement de l'or, il m'avertissoit à voix basse que nous touchions au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer à cette prévention. Cependant mes yeux ne me rendoient pas le même témoignage que les siens, & la couleur du métail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus foncé que l'or, me laissoit des soupçons. J'essayai même de plier quelques anneaux, & la facilité avec laquelle ils cédérent à des efforts assez médiocres, augmenta mon incrédulité. Un Chef des Nègres, qui étoit, sans doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa Cabanne, on nous y offrit des Viandes cruës, avec une Liqueur dont nous ne pûmes boire après en avoir goûté. Mais nous mangeâmes volontiers d'une espéce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en avoit à peu près le goût & la couleur. Notre confiance augmentant pour des Hôtes si doux & si caressans, nous ne fîmes plus difficulté de laisser manier nos armes à celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il prenoit à considérer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en concevoit l'utilité, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au présent, nous y joignîmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.

Les Nègres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient. Nous fûmes agréablement surpris à la fin du repas, de nous en voir offrir deux ou trois poignées, que le Chef tira lui-même d'un trou pratiqué dans le mur. Nous ne nous fîmes pas presser pour les recevoir, & le Capitaine charmé de cette galanterie, résolut aussi-tôt d'en marquer sa reconnoissance avec éclat. Il avoit observé sur le Vaisseau que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Nègres, que l'Eau-de-vie qu'on leur avoit fait boire, & quelques pièces de Boeuf salé qu'on leur avoit abandonnées sans préparation. Il fit partir deux de nos Gens, accompagnés du Nègre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande salée. Il recommanda qu'on y joignît du Biscuit pour notre propre usage; & le Nègre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir à boire, ne manqua point de répandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre étoit donné de n'y recevoir que lui, & n'ayant point douté que les plus curieux ne se missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine avoit ordonné aussi que sans employer aucune violence, on leur permît seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.

Pendant ce tems-là, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la qualité du Métail, que nous étions résolus d'emporter malgré mes doutes, mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantité qu'il nous seroit possible. Nous aurions souhaité de pouvoir découvrir d'où les Nègres le tiroient, & nous balançâmes dans cette pensée si nous ne devions pas pénétrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre lieu où nous avions crû comprendre que résidoit leur Chef. Mais quelle apparence de nous éloigner du Vaisseau, & de porter la confiance à ce point pour des Barbares? Nous traversâmes néanmoins l'Habitation, pour en observer les environs, du côté opposé à la Mer. Nous n'y trouvâmes que des champs stériles, à la réserve de quelques langues de terre qui paroissoient cultivées dans les fonds, & qui servoient de pâturage à différentes sortes d'animaux. Nous en découvrîmes de beaucoup plus étenduës à mesure que nous avancions; & la seule curiosité nous y auroit conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles produisoient, si nous n'avions été frappés tout d'un coup par la vûë d'une grande Rivière, dont nous n'avions encore apperçû ni le lit, ni l'embouchure. Nous tournâmes aussi-tôt de ce côté-là, & quelques petites collines, qui nous avoient jusqu'àlors dérobé la perspective, s'abaissant bien-tôt devant nous, nos regards eurent une carriere sans fin pour s'étendre. Nous vîmes dans l'éloignement, non-seulement de vastes Forêts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres couvertes de de verdure. La vûë se perdoit à remonter la Rivière, & quantité de Bateaux qui la descendoient ou qui étoient attachés au long des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque relation de commerce entre les Habitans du Païs. Ayant gagné le bord de l'eau, nous y trouvâmes deux Barques chargées d'onze ou douze Nègres qui étoient armés d'arcs & de fléches. Ils s'occupoient à mettre à terre deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tués à coup de Fléches, & quantité d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils revenoient de la chasse, & que la Rivière leur servoit ainsi à rapporter leur proie des Forêts. Sa largeur étoit au moins d'un demi mille. Entre plusieurs autres Bateaux que nous vîmes passer, nous remarquâmes que les uns étoient chargés aussi d'animaux tués, & d'autres de bois & de branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins à ce spectacle, qu'à examiner le sable de la Rivière d'où il soupçonnoit que les Nègres tiroient la matiére de leurs anneaux. Il en prit plusieurs poignées, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques pailletes jaunâtres qui reflétent sur sa main ne lui permettant plus de méconnoître ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Nègre, pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du même métail. Ce Nègre, qui étoit celui dont nous avions reçu des rafraîchissemens, comprit tout d'un coup sa pensée; & nous faisant descendre au long de la Rivière l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort sablonneux, où nous découvrîmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous faire remarquer. C'étoit un grand nombre de claies fort serrées, qui formoient différens angles, & qui en donnant passage à l'eau, pouvoient retenir les petits corps étrangers qu'elle charioit avec elle. Mais l'idée que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec ces machines; car il n'étoit pas vraisemblable qu'il pût être arrêté par des claies, qui toutes serrées qu'elles étoient, ne retenoient pas le sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner toutes ces claies, tandis que les Nègres qui étoient avec nous faisoient de leur côté les mêmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable d'or, comme nous nous l'étions imaginé, mais quelques petits lingots de différente forme & de grosseur inégale, dont l'un n'étoit guéres moins épais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux pouces. Quoiqu'il ne fût point sans mêlange, nous le reconnûmes si clairement pour un métail, qui ressembloit à celui des anneaux, que le Capitaine ne put modérer sa joie. Il me fit observer que la grossiereté des Nègres leur faisoit sans doute négliger la poudre d'or qu'ils ne pouvoient convertir à leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils composoient leurs anneaux, ils méprisoient absolument le reste. Comme il ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos espérances paroissoient réduites aux anneaux des Nègres, dont nous étions bien résolus de ne laisser derrière nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos Marchandises; à moins que nous ne pûssions nous ménager la liberté de passer quelque tems dans le Païs, & d'employer notre industrie sur la Rivière avec plus de soin & de discernement, que les Nègres.

Cependant lorsque nous fûmes retournés à l'Habitation, il nous vint à l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce précieux métail, & notre curiosité du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le changeoient aussi-tôt en anneaux, & quelle méthode ils avoient pour lui donner cette forme. Les Gens que nous avions envoyés au Vaisseau en étoient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonné d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu'à notre retour, à repousser les Nègres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais nous ne pûmes douter que celui qui nous avoit accompagnés ne fût leur Chef, lorsqu'à son arrivée toute la foule qui environnoit nos Gens se dissipa. Nous lui offrîmes aussi-tôt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne voulut prendre qu'après nous avoir vû boire avant lui. Il en fut si satisfait, quoiqu'il ne l'eût pas bû sans faire quelques grimaces, qu'il s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se hâta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa Cabane. Notre boeuf salé flatta beaucoup aussi son goût. Il vuida de même le tonneau, en examinant successivement toutes les pièces, & la satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il ressentoit de notre présent. Le Capitaine prit ce moment pour lui témoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la même faveur, & ne perdant pas de vûë nos propres intérêts, il s'efforça de lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux, que l'eau-de-vie & le boeuf salé ne seroient point épargnés à ceux de qui nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'éloquence dans ses signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle désire avec beaucoup d'ardeur. Le Nègre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre Cabane qui touchoit à la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits lingots pour lesquels notre passion étoit si vive. Un mouvement d'avidité naturelle porta d'abord le Capitaine à remplir ses poches de ce précieux métail; mais la charge devenant bien-tôt trop pesante, je lui fis faire attention que si le Nègre ne nous ôtoit pas la permission, qu'il paroissoit nous accorder, il étoit beaucoup plus simple de commencer par remplir le tonneau & le baril qui étoient demeurés vuides dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que notre Capitaine assûroit le Nègre, par de nouveaux signes, que nous lui donnerions du Boeuf salé & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis nos deux tonneaux de ce que je pûs démêler de plus précieux dans le tas. On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les Miroirs, une Épée & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas qu'il offrit au Nègre, parurent à ce Barbare un équivalent fort supérieur à des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.

La difficulté étoit de transporter avant la nuit une proie si riche, mais si pesante, jusqu'à la Chaloupe. Cette entreprise nous coûta beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres à cet office. Enfin nous gagnâmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Nègres, qui n'avoit pas cessé de nous accompagner, nous retournâmes au Vaisseau avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer à nos promessess, nous étions résolus d'envoyer le même soir à de si honnêtes gens, deux tonneaux de Viande salée, & deux barils au lieu d'un, bien persuadés que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce fut en effet notre premier soin en arrivant à bord. Nous prîmes aussi le parti de renvoyer les dix Nègres que nous avions retenus pour otages. Le Capitaine joignit à son présent une piece de Drap, & quelques ustenciles plus commodes que précieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne fissent autant de cas que des Miroirs.