Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 7
Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que nous les jugeâmes plus accoutumés à la discipline militaire que le commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui reprirent en nous quittant le même air de fierté avec lequel ils nous avoient abordés. Toute leur Troupe s'éloigna aussi-tôt, comme s'ils ne leur étoit plus resté la moindre défiance de notre amitié. Nous raisonnâmes beaucoup sur le Païs où nous étions, & les Capitaines croyant en pouvoir juger par les armes des Nègres, s'imaginerent que ce devoit être quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun interêt présent qui nous portât à profiter de leur bonne volonté. Mais il nous restoit de l'inquiétude pour les huit personnes de l'Équipage qui ne s'étoient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa sans qu'on les vit paroître. Le lendemain dans l'après midi, nous fûmes surpris de les voir descendre sur la Rivière dans une Barque assez ornée, qui étoit suivie de deux autres Barques remplies de Nègres. Ils nous rejoignirent d'un air fort satisfait. Étant tombés la veille dans le corps des Sauvages, ils avoient été arrêtés, & conduits aussi-tôt par un détachement à la Ville voisine où passoit le Fleuve qui les avoit apportés. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses qu'ils avoient observées avec d'autant moins d'attention, que tout leur esprit avoit été d'abord occupé par la crainte. Cependant il s'étoit trouvé dans la Ville un Nègre qui entendoit & qui parloit même assez clairement la langue Hollandoise. Ils avoient été traités civilement aussi-tôt qu'ils avoient été reconnus; & dans la crainte que nous ne reçussions quelque insulte de la Milice qui s'étoit avancée vers la Mer au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la liberté de partir, avec le Nègre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Nègres, qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville, qu'ils nommerent Pemba, n'étoit qu'à sept ou huit lieuës par eau; mais à cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze lieuës par terre.
Ce que l'interpréte Nègre joignit à ce récit, nous fit connoître que nous étions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez considérable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le Païs sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les Elephans.
Le Nègre qui nous faisoit ce récit, nous invita d'une manière pressante à remonter la Rivière jusqu'à Pemba, en nous assurant que nous y trouverions toutes sortes de commodités & d'ouvriers pour le radoubement de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres intentions, nous comprimes que servant au commerce du Païs avec les Européens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer avec nous. Il avoit été vendu dans sa jeunesse à des Marchands d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspiré le courage de se jetter dans la Mer, à la vûe d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit eu le bonheur de joindre, après avoir nagé pendant plus de deux heures. Ayant été conduit à Bantam, il y avoit passé plusieurs années avec assez de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux étoient chargés pour Batavia, nous n'avions aucune vûe de commerce qui pût nous arrêter; & les réparations que nous avions à faire au Zuyderzée ne demandoient point d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.
Ainsi nous étant acquittés de la politesse du Nègre & de ses Compagnons par quelques légers présens, nous nous remîmes en Mer après huit jours de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu'à la vûe de l'isle de Java, où nous essuyâmes encore une tempête si violente, qu'elle nous força d'entrer dans le Détroit de la Sonde, & de relâcher à Bantam. Cette Ville, où les Hollandois ont une forte Garnison qui tient le Roi & tout le Païs sous leur obéïssance, est située au pied d'une charmante Colline, d'où sortent trois Rivières, qui servent à la fortifier autant qu'à l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, & les deux autres coulent au long des murailles. La nuit étoit fort avancée lorsque nous nous présentâmes à l'entrée du Port. Quoique tout y parût tranquille, je fus surpris qu'à la première nouvelle de notre arrivée il se fit tout d'un coup un bruit épouvantable dont on m'expliqua aussi-tôt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrême grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualité entretiennent un Corps de Garde à l'entrée de leur Maison, formé de plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sûreté de leur Maître. Ainsi à la moindre allarme, toute la Ville est réveillée par un bruit extraordinaire; & l'arrivée de trois Vaisseaux dans une nuit fort obscure, avoit causé de l'inquiétude aux Gardes du Port.
Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les maîtres, que les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous trouvâmes tout le monde empresse à nous servir. La tempête avoit encore maltraité furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands Hollandois de Bantam étoient interessés dans notre carguaison. C'étoient deux raisons de nous y arrêter. Un de nos trois Capitaines partit le lendemain pour se rendre par terre à Batavia. J'étois le maître de partir avec lui; mais rien ne me forçant à cette diligence, je me fis un amusement de voir Bantam, pour commencer à connoître les Indiens.
Le jour étant venu nous éclairer, je fus frappé du spectacle de la Ville, qui forme une perspective extrêmement riante. Un mêlange de Maisons peintes, séparées par des Jardins plantés de cocos, & distinguées par un grand nombre de petites Tours bâties sur differens modeles, furent le premier objet qui fixa mes yeux. Mais en les ramenant sur le rivage, je reconnus la manière de Hollande dans un grand nombre d'édifices, & l'on m'apprit, pour m'expliquer cette différence, que tous les Étrangers c'est-à-dire les Hollandois, les Chinois, les Malays, les Abissins, & quantité d'autres Marchands qui se sont établis à Bantam, ont leur demeure hors de la Ville. Chacun s'est bâti dans le goût; de sa Nation, ce qui donne une varieté fort agréable aux Fauxbourgs, qui sont d'une grande étenduë. La facilité que nous eûmes à nous procurer tous nos besoins, me fit connoître tout à la fois, que Bantam est un lieu d'abondance, & que les Hollandois y sont fort respectés. Je m'informai d'abord s'il n'y avoit aucun Anglois. On m'en nomma deux, dont l'un y vivoit depuis plus de 20 ans, & jouissoit d'une fortune aisée. L'autre y avoit été conduit depuis quelques mois pat des avantures qui n'ont point de rapport à mon récit, & ne se soutenoit que par son esprit & son adresse. Comme il ne manquoit point de se trouver au Port, à l'arrivée de chaque Vaisseau, pour y chercher l'occasion d'employer ses talens, il apprit de quelques gens de notre Équipage que j'étois de sa Nation, & je le vis empressé à m'offrir ses services avant que j'eusse pensé à les lui demander. C'étoit d'un Hollandois de Bantam que j'avois déjà sû qui il étoit; & le caractère qu'on lui attribuoit n'avoit pû m'inspirer beaucoup de confiance. Cependant je reçûs ses offres, pour me servir de lui du moins comme d'un guide. Sa curiosité sur mes affaires & ses questions pressantes sur les motifs de mon Voyage, ne me donnèrent point toute l'ouverture qu'il souhaitoit de me trouver. Il me fit valoir les connoissances qu'il s'étoit faites dans le Païs; & si je m'en étois rapporté à lui dès les premiers momens, je lui aurois abandonné ma conduite & le soin de tous mes interêts.
J'avois pris une meilleure opinion de M. King, qui étoit l'autre Anglois dont on m'avoit parlé. Je brûlois de le voir, moins pour employer son secours, qui m'étoit inutile à Bantam, que pour me faire un ami dont la societé me fût agréable. Je demandai à celui qui m'avoit prévenu s'il pouvoit me procurer sa connoissance. Loin de me répondre avec la même ardeur, il reçut si froidement cette proposition, que je découvris tout d'un coup qu'ils étoient mal ensemble. Ma défiance augmentant pour lui, je le quittai honnêtement, avec le dessein de ne le revoit qu'après avoir entretenu M. King. Je me fis conduire chez lui, dès le même jour, par un Hollandois. Il me reçut avec beaucoup de civilités. Sa femme, qui étoit Angloise aussi, ne se lassoit point de remercier le Ciel qui lui accordoit la douceur de revoir un homme de son Païs. J'en pris occasion de leur demander s'ils ne recevoient pas la même consolation de M. Fleet, avec lequel je leur appris que j'avois déja quelque liaison. Ils ne m'en rendirent pas un meilleur témoignage que le premier Hollandois qui m'en avoit parlé, & je demeurai convaincu que c'étoit un homme dangereux.
Après avoir entendu le récit de mes affaires, M. King me pressa de prendre un logement chez lui pendant le séjour que je voulois faire à Bantam. Je me rendis à ses invitations. Il ne se flatoit point, en m'assurant que sa conduite & l'usage qu'il faisoit de son bien, lui avoient attiré une égale considération parmi les Indiens & les Étrangers. Je le reconnus dès le lendemain aux caresses qu'il reçut dans la Ville, & que sa protection me fit partager avec lui. Nous trouvâmes en y entrant, le Peuple fort émû, pour l'exécution d'un Criminel qui avoit tué fort lâchement une femme, & qui venoit d'être condamné au supplice. M. King m'apprit les formalités de leur justice, qui sont fort simples & fort courtes. Le Magistrat a son Siège dans la cour du Palais royal, où les Parties comparoissent sans Procureurs & sans Avocats. Si l'accusation est capitale, on amene le Criminel, & les Accusateurs le suivent avec les Témoins. On expose le crime dans toutes ses circonstances. Les Témoins le confirment, & le Jugement succéde aussi-tôt. Il n'y a qu'un seul supplice pour tous les crimes qui méritent la mort. On attache le Coupable à un poteau, & on le tuë d'un coup de poignard. Les Étrangers ont ce privilége, que pourvû qu'ils n'aient point tué de sang froid & de guet à pan, ils évitent la mort en satisfaisant à la Partie civile. J'eus la curiosité d'assister à l'exécution. La foule nous ouvrit le passage en reconnoissant à mes habits que j'étois arrivé nouvellement. Le Criminel étoit déja livré à l'Exécuteur, qui s'approchoit avec lui du poteau. Il avoit les mains liées, la tête nuë, & ses grimaces me firent juger qu'il n'alloit pas recevoir la mort avec plus de noblesse, qu'il ne l'avoit donnée. Cependant la scene fut si prompte, que sa crainte ne le fit pas souffrir long-tems. J'admirai le silence du Peuple pendant l'exécution, & l'air de tristesse que chacun emportoit en se retirant.
Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer son crédit pour me procurer la vûe de tout ce qui n'étoit pas fermé pour les Étrangers. Il s'adressa au Maître des Cérémonies, dont il fut reçû avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environné d'un large fossé, & qui a plûtôt l'apparence d'un Château fortifié, se nomme le _Paceban_. Il n'a pas moins d'une demie lieuë de tour. Il est bâti presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de Java, que les ruës mêmes de Bantam ne sont point pavées. Tous les murs sont revêtus de peintures fort vives, mais si mal dessinées, qu'après avoir vû les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu représenter, il est encore assez difficile de les y reconnoître. De la première cour qui est environnée de cocos, joints par un grillage fort épais qui sert de mur, le Moyetan ou Maître des Cérémonies, nous fit entrer par un vaste sallon, dans une cour fermée de bâtimens. Les peintures en étoient beaucoup plus fraiches que celles de la première façade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intérieure qui se retire dans le sallon pendant la nuit, & même pendant le jour, quand le mauvais tems ne permet point d'être à découvert. Les armes des Gardes sont suspenduës au long des murs, c'est-à-dire leurs arcs, leurs fléches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu'à la ceinture, & qui s'élargit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la tête un bonnet surmonté de plumes d'Autruches; & comme on choisit les plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort guerrier. Ils nous saluerent à notre passage avec la zagaye. Leur nombre étoit d'environ deux cens.
Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais beaucoup plus orné que le premier. Nous y trouvâmes les Officiers de la Garde intérieure, vêtus dans la même forme que leurs Soldats, mais d'une étoffe fort riche. Le fond en étoit de soye, entremêlée d'un tissu d'or qui serpentoit en différentes figures. Ils avoient à la main, au lieu de zagaye, une espece de dard plus court, orné d'or au lieu de fer. Une clé que le Moyetan portoit à sa ceinture, & qui est le signe de la faveur pour tous les Grands de l'État, nous ouvrit une porte dorée, par laquelle nous entrâmes dans un long appartement. Les murs en étoient ou dorés comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni, qui représentoit diverses figures d'animaux & quelques païsages mal dessinés. Je ne parle que des trois premières chambres; car les suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribués, étoient tapissés d'étoffes dont la beauté exciteroit de l'admiration, si le dessein en étoit aussi régulier que le fond & les couleurs en sont magnifiques. La plûpart de ces pièces étoient sans siéges, à la réserve de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui étoient en pile dans les coins de chaque chambre. Il ne se présenta point un seul Esclave dans notre marche. M. King, à qui je demandai la cause de cette solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le servent, est dans un quartier séparé; & ceux qui demeurent plus près de sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi demande quelque service.
La cour où la vûe donnoit par les fenêtres, étoit une espéce de jardin, distribué en allées, & rempli de caisses qui contenoient différens arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, percée en arcades, qui donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient appercevoir deux aîles de bâtimens dont mes yeux ne purent mesurer l'étenduë. M. King me dit qu'il n'étoit permis à personne de passer cette grille, si l'on n'étoit appellé par un ordre exprès du Roi. L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux aîles; l'autre est habité par ses femmes. Des deux côtés, il y a d'autres cours par derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entrée par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les Conseils, ni même aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien du Païs, est que le Roi convoque l'assemblée de ses Conseillers dans une plaine voisine de la Ville, où l'on traite les plus grandes affaires de l'État. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les Hollandois tiennent le Païs & la Capitale même en bride par leurs Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorité dépendante qui ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former là-dessus une juste idée des autres.
Rien ne me parut plus curieux & plus agréable dans son Palais qu'une grande Voliere où l'on a rassemblé toutes les especes d'Oiseaux qui sont connus dans les Indes. La variété de leurs figures & de leurs plumages forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs, la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique. Elle est à l'extrémité du quartier des Femmes, pour leur servir d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne pouvoit nous faire pénétrer plus loin. Mais il nous accorda par différentes ouvertures la vûë des Jardins, où je remarquai beaucoup plus de beautés en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Allées, en Fleurs & en Parterres. La plûpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'être renouvellés trop souvent dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour être garantis des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe à les défendre du froid. Les trois Rivières qui arrosent la Ville fournissent néanmoins de l'eau en abondance à toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des Jardiniers. Mais en général, si les Jardins des Indes contiennent des ornemens plus précieux que les nôtres, ils n'en approchent point pour l'ordre & l'agrément.
Le Moyetan joignit à ses politesses une collation de Fruits délicieux. Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne, est au quartier des Domestiques; mais dans une cour séparée, qui marque la différence du rang & des dignités. Il nous fit voir aussi celle des Officiers subalternes, qui est un péristile, par le moyen duquel on en fait le tour à couvert pour la commodité du service. Leurs chambres & leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent beaucoup à celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande étenduë, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pût me faire prendre une idée plus avantageuse du goût & de l'industrie des Indiens.
Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit parcourir les plus belles ruës. N'étant point pavées, le fond en est presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont riantes par la continuité des Vernis & des Peintures. Il n'y a point d'Édifices Publics, excepté quelques Lieux de retraite pour les Malades & pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reçus, chacun suivant leur espece, dans des ruës différentes, où l'on ne voit rien qui n'ait rapport à leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui veillent à l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires en dernier ressort. Les ruës des Marchands d'Étoffes & de Bijoux sont d'une richesse & d'une propreté surprenante. En marchant par la Ville, je fus témoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple. Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans être précédés d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de velours cramoisy, & sert à faire connoître la dignité du Maître. À cette vûe, tous les Passans sont obligés de se prosterner, & ceux qui manqueroient à ce devoir seroient maltraités sur le champ par les Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les Étrangers sont dispensés de cette humiliante soumission, mais l'usage est qu'ils y suppléent en s'arrêtant dans la ruë, & en faisant au Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit, ayant fait mal-à-propos quelques pas au long des maisons tandis que nous étions à voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispensé.
Nous rendîmes visite à quelques Indiens de la connoissance de M. King, qui nous reçurent avec beaucoup de caresses: Ils nous présentérent d'excellens Vins de plusieurs endroits renommés, avec une sorte de Pâtisserie composée de Ris, de Miel & d'Épices. Outre l'agrément du goût, elle a la propriété de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches Marchands, ne sont guéres inférieures à celle du Roi que par l'étenduë. Les Meubles & les Ornemens en sont dans le même goût; & j'aurois même préféré pour mon séjour celle d'un Marchand nommé _Calite_, qui, après s'être enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'étoit attaché à se rendre la vie heureuse par toutes les commodités & les agrémens, qu'il pouvoit tirer de ses richesses.
L'amitié de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'après m'en avoir renouvellé les assurances, il m'offrit volontairement de m'accompagner à Batavia, pour faciliter le succès de ma Commission par son crédit. Je ne prévoyois point encore combien ce secours me seroit bientôt nécessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte d'abuser de cet excès de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas s'arrêter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point à faire le Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais l'industrie de M. Fleet avoit déja fait bien du chemin. Le refus que je faisois de ses services, & l'indifférence que je marquois pour son amitié l'avoient irrité jusqu'à lui faire chercher les moyens de me nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne étoit une belle carriere pour l'artifice. Il étoit parti aussitôt pour Batavia, & s'étant adressé au premier Commis de l'Amirauté, il l'avoit déja rempli des préventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Après avoir passé six jours à Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon Capitaine. M. King, qui n'étoit jamais sans quelques affaires à Batavia, me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus pour hâter son Voyage.
Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Détroit dès le même jour, nous entrâmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait de si propre à charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville. On connoît l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur Païs les forçant de n'y rien négliger, ils ont appris par des expériences continuelles à forcer toutes les difficultés du terrein. Mais n'en ayant point trouvé à Batavia, toute leur attention s'est tournée au soin de l'ornement. Des Canaux, des Allées d'Arbres, des Bâtimens magnifiques sont les premiers objets qui se présentent à ceux qui touchent au rivage; & la Campagne ne paroît qu'une grande Ville, au milieu de laquelle Batavia est comme resserrée. Ce n'est pas qu'elle manque d'étenduë. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est bâtie dans le même goût, c'est-à-dire que toutes ses ruës sont arrosées d'un large Canal, & plantées de grands Arbres qui donnent des deux côtés un ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se présente à la première vûë. Mais les beautés particulieres, les richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les Descriptions. Nous y arrivâmes le 2 de Septembre.