Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 20
Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, & nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles. L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui & Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples & grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres de M. Rindekly ou de M. Zill.
On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer, pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.
Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers, & ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas aifément à les détruire ou à les soumettre.
Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons, les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit, que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis; & par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes, qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly & moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par des augmentations de bienfaits.
Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne les empêcheroit de satisfaire leur coeur. J'y consentis sans exception, & leur mariage fut célébré huit jours après.
M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands, & que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup à lui inspirer le goût du repos.
Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur. Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus. Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été facile de juger de leur valeur par le poids.
Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris, qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres. Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs, c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.
L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir avec eux pour les aider dans cette pêche.
Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions, pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, & n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des transports de joie & d'amitié.
Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.
M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche, & cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M. Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.
Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau, qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, & celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de guide.
Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue, puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir, dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture, furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, & leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.
M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont il eut l'honnêteté de se contenter.
Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, & tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même, que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, & cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau. Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire pour ne laisser rien échapper.
M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirâmes avec quelle promptitude, ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour résister à la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris étoit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succès. L'agitation des flots nous rendit si peu maîtres de notre Barque, qu'il nous fut impossible de nous arrêter un moment dans le même lieu; & l'eau troublée par la même raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux n'aident la main, il n'est pas aisé, lors même qu'on les sent, de les distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles à construire qui pussent les en tirer; & l'on conçoit néanmoins que s'il est vrai qu'elles soient apportées des rivages du Nord par le roulement des flots, c'est au fond qu'elles doivent être en grand nombre, puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes entre les rochers. À quelque opinion qu'on s'arrête sur leur origine, je ne vis rien sur les Côtes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point d'abeilles ou d'autres animaux à qui je pusse l'attribuer; & je ne sçais point si ce feroit une idée sans vraisemblance que de les regarder comme une congelation du sperme de quelques Monstres marins.