Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 19
Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander, il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse. Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre départ.
Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour: s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence, d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession, nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein contre leur Nation.
Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, & nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du même Pilote, le nom de _Spawn-Bay_. C'étoit la route qu'il nous avoit conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond, & me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de quitter son bord.
Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé, avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure, je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.
Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les appellent _Little Breeches_, ou Petites Culottes, pour les distinguer des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient. Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.
Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit amener lui-même.
Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse des _Petites Culottes_, pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre vers la pointe du jour.
Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, & n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres. Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de notre voyage.
La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.
En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux, & de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing. Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un air consterné, pour nous demander la vie.
Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation & de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement que de vingt-trois.
Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef, qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.
En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous. Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, & beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions, nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût le tems de nous interrompre avant la nuit.
Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.
Nous ne pouvions espérer des richesses immenses d'un travail de vingt quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.
Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous. Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs; somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile. Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.