Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 18

Chapter 183,617 wordsPublic domain

Le climat chaud & mal-sain continüe l'espace de quarante ou quarante cinq milles vers la Ville de México; après quoi, l'on se trouve dans un air plus tempéré. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux dangereux, parce que tout le monde en mange avec excès, & qu'on boit ensuite trop avidement de l'eau. La plûpart des Vaisseaux étrangers y perdent ainsi une partie de leur Équipage; mais les Habitans mêmes ne tirent là-dessus aucun avantage de l'expérience. Mon Guide me fit appercevoir deux montagnes couvertes de nége, dont le sommet est caché dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain; quoiqu'elles soient éloignées de plus de quarante milles. Elles sont sur la route de México, & c'est là que commence proprement la différence du climat.

Les oiseaux & les autres Bêtes y sont les mêmes que dans les autres contrées de l'Amérique. On trouve néanmoins aux environs de Veracruz, un oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout-à-fait rouge. Il s'apprivoise facilement, & son ramage est délicieux. Il apprend aussi à siffler, comme les Serins de Canarie.

Veracruz est non-seulement le principal, mais à parler proprement, l'unique Port du Méxique. On peut regarder cette Place comme le magasin de toutes les marchandises & de tous les trésors qui sont transportés de la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier peut-être, n'ont point de lieu dont le commerce soit si étendu; car c'est là que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de l'Amérique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec México, & par México avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello; avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagène; avec Zapotecas, & Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco, Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous les tresors & de toutes les commodités des deux Indes. Comme le mauvais air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait aussi qu'ils sont extrêmement riches, & qu'ils le seroient bien davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le feu.

Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportées de Veracruz à México, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots traînés par des Boeufs. La Foire ressemble à celle de Porto-Bello, mais elle dure plus longtems; car le départ de la Flota, quoique fixé régulierement au mois de Mai, est quelquefois différé jusqu'au mois d'Août. On n'embarque l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette à la voile. Autrefois le Trésor Royal étoit envoyé de México pour attendre à Veracruz l'arrivée de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pillée en 1683 par les Boucaniers, il s'arrête à vingt lieues de México, dans une ville nommée Los Angelos, où il demeure jusqu'à l'arrivée de la Flota; & sur l'avis qu'on reçoit de Veracruz, on l'y transporte pour l'embarquer.

Il s'est glissé beaucoup d'erreur dans la Géographie, sur la situation de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18e dégré de latitude, & d'autres au 18e 30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dégrés 48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dégrés. Mais suivant les observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au 19e dégré 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a prétendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas moins trompé à l'égard de sa longitude, qui suivant la Carte de M. Popple est à 100 dégrés 54 minutes de Londres; au-lieu que par les observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dégrés 50 minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.

Mais quantité de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple & dans _l'Atlas maritimus_, l'Isle de San Juan de Ulua est placée avec son Château vis-à-vis l'ancienne Ville, autrement nommée Villa-ricca, et l'Isle des sacrifices qui n'est qu'à deux milles de celle d'Ulua & à un mille de la Côte, est reculée de quarante milles, & separée de la Côte d'environ trente milles. Quoique l'Auteur du _Géographe complet_ distingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble néanmoins qu'en mettant le Château à Veracruz il confond mal à propos ces deux Places.

Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la politesse, étoit un Chirurgien qui avoit assez voiagé pour sécouer le joug des préjugés communs de sa Nation. Il étoit établi depuis quinze ans à Veracruz, & sa mémoire conservoit fidellement le malheur que cette Ville avoit essuié en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excités par le désir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent leurs Vaisseaux à l'ancre au long de la Côte. Leurs forces composoient environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin pendant la première nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachés derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la terre. Ayant quitté leur retraite à l'entrée de la seconde nuit, ils reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems où l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent à quelque distance, ils firent alte; & s'étant fait précéder d'un petit nombre de leurs gens les plus résolus, qui sçavoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne vit pas plûtôt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, où sous prétexte de demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui étoit en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'étoit le signal auquel les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'étoit pas éloigné survint au même moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine à se rendre maîtres d'un petit ouvrage qui étoit à la suite du premier. Quelques-uns de leurs gens demeurerent à la garde de ces deux postes, tandis que les autres se rendirent en corps à la place de la parade. La plûpart des habitans étoient encore au lit; mais l'allarme s'étant bien-tôt répandue, ils se rassemblérent, les uns à pied, les autres à cheval, & s'avancérent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues, pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se préparer à les recevoir. Aussi leur défense fut-elle admirablement concertée. Ils placérent une partie de leurs gens à l'entrée de la rue par où venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les verroient à la portée du fusil. Ensuite un autre rang succedant aussi-tôt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer chacun leur décharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant d'épouvante à leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce désordre ils tournérent le dos avec des cris effroyables. Ils furent poussés sans relâche jusqu'à l'autre porte de la Ville, & sortant impétueusement pour se sauver dans la campagne, ils abandonnérent leurs maisons & leurs familles à la discretion des Boucaniers.

D'un autre côté, le Château d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tôt feu de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil, ils prirent la résolution de se saisir d'une partie des Prêtres & des Moines de la Ville. Ils coupérent la tête à quelques-uns des plus respectables, & faisant porter ce présent au Gouverneur du Château, ils lui déclarérent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le même traitement à tous les autres Prêtres. Une barbarie de cette nature ne fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les Boucaniers, qui en étoient fort incommodés, n'eurent point d'autre ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empêcher le reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette partie de la Ville qui étoit la plus exposée à l'artillerie du Château. Alors le Gouverneur, effrayé pour la vie d'une infinité d'honnêtes gens, qu'il se crut beaucoup plus interessé à conserver que leurs biens, fit cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la liberté qu'ils désiroient pour piller la Ville; & s'étant chargés de toutes les richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme considérable qu'ils exigérent pour n'avoir pas brûlé la Ville. Les Espagnols ont bâti depuis ce tems-là, sur la Côte, des Tours fort élevées, où ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuyé en 1683, une disgrâce de la même nature, qui auroit dû réveiller plûtôt leur prudence.

Après une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne, nous retournâmes à sa maison, où il m'offrit une collation de Chocolat, de confitures, & d'excellens fruits. J'avois payé si libéralement le secours qu'il m'avoit donné pour arrêter mon sang, que la valeur de ses rafraîchissemens y étoit comprise. En homme que ses voyages avoient guéri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans, qui auroient passé en Angleterre pour de vrais Nègres, tant leur couleur étoit brune & tannée. Les Espagnols de Carthagène sont beaucoup moins noirs, quoique leur position soit plus méridionale; & notre Helena devoit craindre peu d'être reconnuë parmi des gens qui l'auroient regardée comme un prodige de blancheur.

Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly à l'Audience, revinrent avec lui, & nous déclarérent que leurs ordres portoient de nous reconduire sur le champ à notre bord. Je ne sçus qu'après qu'ils nous eurent quitté, la réponse que M. Rindekly avoit reçue du Gouverneur. Elle avoit été beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana & de Carthagène; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; & croyant les Espagnols beaucoup plus offensés, par le commerce clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empêcher, il avoit protesté qu'indépendemment des ordres de sa Cour, il ne laisseroit échapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly ayant repliqué que nous ne demandions point grace pour les coupables, mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prétexte pour insulter des Anglois qui ne pensoient point à leur nuire; on lui avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes compensées, le désavantage étoit si visiblement du côté de l'Espagne, que c'étoit une raison de plus pour se ressentir vivement de l'infraction que nous faisions continuellement au traité, & qu'au reste le fond de nos différens devoit être jugé dans les deux Cours.

Le vent, quoique médiocre, étant demeuré Nord pendant cinq jours, on ne nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les Commis, qui n'avoient pas quitté notre Vaisseau, nous avertirent qu'un plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience que nous avions de partir égaloit au moins celles qu'ils avoient de recevoir nos adieux. Nous sortîmes par le Canal du Sud, & nous passâmes contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du Matelot. M. Rindekly avoit mis en délibération si nous ne tenterions point la fortune à l'embouchure de la Rivière Alvarado, ou dans quelqu'autre lieu de la Baye de Campêche. Mais, outre que cette Mer est fort observée, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de richesses parmi les Amériquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos espérances étoient dans les Mers inférieures, & si nous eussions entiérement perdu celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aimé faire une tentative du côté de Truxillo, où M. Rindekly étoit bien informé qu'on trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Côte.

Après avoir attendu quelques jours le vent que nous désirions, nous l'eûmes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est-à-dire, fort propre à nous faire sortir au moins du Golfe du Méxique en remontant par la route que la Flota prend réguliérement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel dans la saison où nous étions. Mais ce qui nous avoit été si favorable pour doubler San Antonio, cessa de l'être à la hauteur de Cuba. Tous les efforts que nous fîmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent qu'à la perte de notre grand mât qui fut brisé par la violence du vent; & le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prîmes le parti, à la joie extrême de nos deux Amans Espagnols, de relâcher à la Jamaïque dont n'étions pas fort éloignés.

_Fin du premier Tome_.

VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE,

DE L'ASIE

ET

DE L'AMÉRIQUE:

_CONTENANT_

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

_OUVRAGE traduit de l'Anglois._

TOME SECOND.

À PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.

M. DCC. XLIV. _Avec Approbation & Privilège du Roy._

VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE.

Après quatre mois de navigation nous nous retrouvâmes à Port-Royal, sans autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous avions laissées à la Barbade. Mais je fus consolé de mes fatigues par le plaisir de trouver à Port-Royal l'aîné de mes fils, que ma femme avoit fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... étant retourné à Londres après son expédition, avoit appris à ma famille par quelle avanture j'avois été forcé de faire le voyage de la Jamaïque. Ma femme, & Madame Rindekly ma fille, également inquiétes pour leurs Maris, s'étoient déterminées d'autant plus facilement à nous envoyer mon fils, qu'en partant pour l'Afrique je ne l'avois laissé à Londres qu'à regret, & pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'étois proposé, il me seroit doux d'avoir près de moi un enfant qui m'étoit fort cher. Effectivement sa vûe, à laquelle je m'attendois si peu, me causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je le trouvai si formé pour son âge, & d'une figure si prévenante, que je formai, dès les premiers jours, un dessein qui me réüssit fort heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur à la Jamaïque, & le dépositaire du trésor que nous avions rapporté de la Côte d'Afrique, avoit une fille un peu plus âgée, mais qui ne faisoit qu'entrer néanmoins dans sa seiziéme année. Elle étoit son unique enfant, & par conséquent l'héritiere d'un bien fort considérable qu'il avoit amassé depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit chez lui, & qu'à l'arrivée de mon fils il lui avoit fait la même politesse, je ne doutai point que la familiarité où nous allions vivre ensemble ne fît naître des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je le communiquai même à M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils, qui avoit déja du goût pour les femmes, me confessa que depuis quinze jours qu'il étoit arrivé, il s'étoit senti quelque inclination pour Mademoiselle Thorough.

Tous les Négocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous avions fait quelque liaison, furent étonnés de nous voir arriver, après un long voyage, dans l'état à peu près où nous étions partis. Cependant ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente à la Marguerite, dont nous avions tiré de grands avantages; & cette opinion, joint à celle des richesses que nous avions rapportées d'Afrique, nous fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de notre Équipage, attachés à nous par notre douceur, autant que par l'utilité qu'ils avoient déja trouvée à nous servir, contribuoient encore à nous faire cette réputation en relevant beaucoup l'estime & l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough, furent les seuls à qui nous nous ouvrîmes entiérement. Nous avions conservé un assortiment de fort belles perles pour un collier & des bracelets, dont nous fîmes présent à la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mécontent que jamais des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton & Winter, deux Voleurs Anglois qui s'étoient réfugiés dans cette Ville, il auroit souhaité qu'au lieu de la Marguerite nous eussions pû piller dans notre route Carthagène & Veracruz. Il fit bien-tôt éclater cette disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de guerre nommé le Lanceston, s'étant saisi d'un Garde-Côte Espagnol monté de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prétextes ordinaires, une Barque richement chargée pour quelques Marchands de la Jamaïque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conçu des réponses que nous lui avions rapportées de la Havana, de Carthagène & de la Veracruz. Dans une assemblée du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de ces Prisonniers Espagnols, à titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence fut exécutée avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la nécessité de garder auprès de lui toutes ses forces, il les auroit employées, pendant le reste de son Gouvernement, à exterminer jusqu'au dernier Garde-Côte.

En effet, les Nègres révoltés, dont on avoit méprisé les restes, recommçoient à se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient construit dans une des _Montagnes bleues_, qui s'appelle Nanny, un Fort dont l'accès étoit si difficile qu'il pouvoit être défendu par un petit nombre de soldats contre une armée. Ils avoient fait plusieurs descentes dans le plat Pays, & tout récemment ils s'étoient si fort approchés de _Spanish-Town_, qu'ils y avoient jetté la terreur. Les troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en jour dans la possession de nous outrager impunément. Le Gouverneur avoit déja pensé à faire venir à son secours un corps de Muschetos ou Mesquites, Nation Indienne qui étoit plus propre que nos gens à les forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fîmes du dessein que nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette idée, & lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de l'exécution de son projet.

Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo & Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc d'Albermarle étoit Gouverneur de la Jamaïque, & n'ayant jamais été conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir de se choisir les Maîtres pour lesquels ils avoient le plus d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur Païs semblent être passés aux Anglois par cette soumission volontaire. Cependant il faut avoüer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais entraîné aucune autre marque de dépendance. Les Muschetos sont gouvernés par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui préferent seulement la protection des Anglois à celle de toute autre Puissance de l'Europe.

Ce n'étoit pas la première fois qu'on avoit pensé à se procurer leur secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés. On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, & que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie. Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement. Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.