Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 21

Chapter 213,801 wordsPublic domain

En rentrant fort fatigués & les mains vuides dans la rade d'Eleutere, nous y apperçumes auprès du Fort, qui est défendu par six pièces de canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut aisé de reconnoître pour un Corsaire. La tranquillité du Gouverneur & des Habitans étant une juste raison de ne pas nous allarmer, nous abordâmes librement au milieu d'une troupe de Boucaniers qui étoient arrivés depuis notre départ. Ils nous traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos provisions, ils nous donnerent un souper où la joie ne manqua pas plus que la bonne chere. La plûpart étoient Anglois, mais il s'y trouvoit des François & des Espagnols, & jusqu'à des Sauvages de la Floride. Leur nombre étoit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne s'étoient engagés que pour la manoeuvre. Ils nous raconterent une partie de leurs exploits. Leur Chef qui étoit un Irlandois nommé Credan, avoit six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il eût parmi ses compagnons, outre l'autorité du commandement, étoit d'entretenir une femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'étoit une Créole d'Antego, qui malgré le désordre de son habillement & la couleur brune de son teint, auroit passé dans tous les Païs du monde pour une très belle femme. Nous admirâmes qu'avec une taille & un visage qui l'auroient assurée par tout d'un sort plus heureux, elle parût si contente de sa condition. Mais à peine eût-elle ouvert la bouche que ses discours nous firent connoître son caractere. Elle s'exprima d'un air si libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit été moins contente dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux Barques Espagnoles, & pillé un petit Bourg sur la Côte de Saint Joseph. Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit à des cordages & des voiles, qui étoient toujours pour eux une provision fort utile. Ils avoient enlevé dans le Bourg quantité de meubles, mais peu de piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposés à ces insultes, ont soin de mettre leur argent en sûreté. Credan avoit l'humeur aussi violente que sa figure étoit terrible. Le chagrin d'avoir été trompé par quelques avis qui lui avoient fait espérer une proïe plus considérable, l'avoit emporté à plusieurs excés qu'il paroissoit se reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit qu'il étoit encore fort éloigné de s'être enrichi, il nous raconta un trait fort remarquable. Après avoir passé quelques années à la Barbade, où il étoit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il avoit proposé à son Maître de l'employer à quelque entreprise où il pût exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures périlleuses. Ce Négociant avoit entendu parler de toutes les fables qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde vallée qui est au milieu des montagnes, & qui a sur la tête une pierre précieuse dont les yeux humains ne peuvent soutenir l'éclat. On ajoute que la même vallée est remplie de diamans. Enfin si le Négociant ne se persuadoit pas tout ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui n'a point encore d'autres maîtres que les Caraïbes, & qui demeure contestée, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les François, il n'y eût bien des avantages à espérer, soit de l'observation du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia à Credan un Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un Équipage composé de douze hommes, & quelques denrées pour se concilier la faveur des Sauvages. Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Caraïbes & des montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumiére sur le serpent & sur la vallée. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur extraordinaire, avec ses douze hommes bien armés. Au centre de ces lieux déserts, il découvrit, non pas une vallée, dans le sens qu'on donne à ce nom, mais une fosse d'une profondeur étonnante & large d'environ mille pas, au milieu de laquelle il apperçut quantité d'objets brillans & qui lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les distinguer, mais étant porté à croire que c'étoit la demeure du serpent & le lieu des pierres précieuses, il employa plus de huit jours à tourner sur le sommet des montagnes pour trouver à toutes sortes de risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebuté d'une entreprise impossîble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre commission de son Maître, & n'étant pas disposé à reprendre la qualité de domestique mercenaire à la Barbade, il prit le parti de proposer à ses Compagnons le métier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur Vaisseau étoit encore le même, quoiqu'ils l'eussent radoubé assez souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses qu'ils n'eussent tellement prodiguées à leurs plaisirs, qu'à peine avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau; à moins que cette espece de nudité ne fût une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils faisoient des festins continuels dans les Isles où ils se retiroient, & les vivres étoient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit entre les excés de la débauche, & ceux de la fatigue, touchant sans cesse au plaisir ou à la mort.

Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'Ambre-gris, ne nous en rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'être venus trop tard, & de n'avoir pas profité, au commencement de l'hiver, des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous pressa de risquer le voïage des Bermudes, où il osa presque nous répondre que la prodigieuse quantité de ces Isles, & leur voisinage entre elles, servoient à retenir l'ambre-gris; sans compter que les Habitans, quoiqu'Anglois d'éxtraction, étoient des especes de Sauvages qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent à la culture du Païs. L'éloignement n'étoit pas immense, & la saison s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus animé que jamais par l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion d'achever peut-être tout d'un coup notre fortune.

Étant retourné à Nassau, nous exécutâmes notre traité avec le Gouverneur, & nous remîmes à la Voile dans notre Pinque. Le tems nous servit si bien que nous arrivâmes le sixiéme jour à la vûë des Isles Bermudes. Nous fûmes frappés de leur multitude. Quelques Habitans nous ont assuré qu'ils en avoient compté plus de quatre cent, mais la vingtiéme partie n'en est pas habitée, & la plûpart sont si petites qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne méritent point d'en récevoir. Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, & de Cooper, & les seules qui soient habitées régulierement, car on ne trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons dispersées.

Notre Guide nous conseilloit d'éviter les grandes, & son conseil eût été fort juste si mes vûës s'étoient bornées à la pêche de l'ambre gris. Mais, suivant le projet que j'avois exécuté dans tous mes voïages, j'étois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales observations qu'il y avoit à faire sur chaque lieu que j'avois l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette raison redoubloit ma curiosité. Je fis consentir M. Rindekly à chercher l'entrée du Port de Saint Georges. Nous distinguâmes facilement cette Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle n'ait guéres plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La nature l'a fortifiée par une chaîne continuelle de rochers qui s'étendent fort loin dans la Mer; & du côté de l'Est où cette chaîne est moins forte, les Habitans y ont ajoûté des Forts, des Batteries, des Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure d'un croissant, & malgré leur multitude elles sont contenues dans l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous eûmes assez de peine à trouver le moyen d'aborder au Port de Saint Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cachée sous l'eau jusqu'à la surface, en rendent l'accès si difficile, que sans un bon Pilote, il est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands Vaisseaux entrent sans peine par la véritable route. La difficulté de l'accès, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans précaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable aux Bermudes. Après beaucoup d'observations nous entrâmes heureusement dans le Port. Il est défendu par six ou sept Forts, où l'on ne compte pas moins de soixante-dix pièces de canon. La Ville de Saint-Georges est située au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort, Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dépendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gênante, elles ont un Gouverneur nommé par l'Angleterre. Nous ne lui communiquâmes point le projet de notre pêche, qui nous auroit obligé peut-être à quelque nouveau Traité; mais feignant d'être partis de la Jamaïque pour nous rendre à la Caroline, nous lui demandâmes seulement la permission de profiter, pour satisfaire notre curiosité, du vent qui nous avoit jettés dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honnêtetés & de caresses. La Ville est composée d'environ mille maisons, assez bien bâties. Elle est ornée d'une très-belle Église, & d'une Bibliothéque publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron des Sciences en Amérique. On y voit aussi une fort belle salle pour les Assemblées publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe, Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, & Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des Paroisses qui ont chacune leur Église, avec une Bibliothéque. Il n'y a point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans sont rangés sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges. Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de même nom. On en trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud, celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agréables du monde; &, si l'on excepte les désordres qu'y causent quelquefois les ouragans, rien n'égale la beauté & la sérenité qui pare continuellement la face du Ciel. On n'y connoît point d'autre saison que le Printemps; & quoique les arbres y perdent leurs feüilles, il leur en renaît de nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent dans tous les mois de l'année, & tout le Païs est sans cesse rempli de grains, de fleurs, & de fruits délicieux. À la vérité le tonnerre y cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu'à fendre les rochers les plus durs & les plus épais. Ces sortes d'orages ne manquent point de revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que lorsqu'il paroît un cercle autour de la Lune, la tempête est toujours terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui répondent à notre hyver. La pluie n'y est pas fréquente, mais elle n'y est jamais moderée; & l'obscurité qu'elle répand dans l'air, à quelque chose d'effraïant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une conséquence assez ordinaire, il y est de différente nature. Le brun est le meilleur. Celui qui est blanchâtre, & qui tire sur le sable, n'est guéres inférieur; mais le rouge, qui ressemble à l'argile, est absolument mauvais. Deux ou trois pieds au-dessous de la première couche, on trouve une matiére solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, & malgré les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des arbres y pénétrent, & n'en reçoivent pas moins leur nourriture. On trouve communément de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espéce de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reçoit un peu d'eau; & sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau fraîche dans les Bermudes. Celle dont les Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme l'eau de la Mer, après avoir passé par le sable. Il n'y en a point d'autre néanmoins que de cette espéce, & celle de pluie qu'on recueille dans des citernes.

Sans m'arrêter au témoignage des Habitans, je fus persuadé par nos yeux, en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je le viens de représenter, est d'une fécondité admirable. Il produit réguliérement deux fois l'année. On seme en Mars pour recueillir au mois de Juillet; & dans le cours du mois d'Août, pour être payé de ses peines au mois de Décembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de l'Amérique; il sert à la subsistance du commun des Habitans. Mais on trouve dans les campagnes la plûpart des autres plantes, qui sont propres aux Indes Occidentales, particuliérement celle du Tabac, qui n'y est pas néanmoins excellente. Les bois méritent plus d'admiration que l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agréable, dans l'Amérique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers y sont d'une beauté, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout ce qu'on rapporte des autres lieux.

À l'égard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers Anglois qui se sont établis aux Bermudes, n'y en trouverent point d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant été jetté dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques porcs qui lui restoient, pour les faire paître à découvert. Ils furent bien-tôt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit à leur retour; les gens de l'Équipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un excellent goût. Ceux qui furent tués dans la suite avoient tous le poil noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient été laissés par les Espagnols, & qu'ils s'y étoient multipliés, parce que ceux qu'on a portés d'Espagne au Continent de l'Amérique, étoient tous de cette couleur.

La première mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en 1593, pour aller tenter de nouvelles découvertes. Ce Capitaine renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son Équipage, nommé Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau François, commandé par M. de la Barbotiere, qui fut jetté sur le rivage d'une des Isles qu'on appelloit déja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles n'avoient point alors d'Habitans; car étant à trois cens lieues de la plus proche partie du Continent de l'Amérique, les Indiens n'entendoient point assez la navigation pour s'être écartés si loin de leurs bords. On prétend qu'elles avoient reçu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nommé Jean Bermudes, qui les découvrit plusieurs années avant M. May. Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres Espagnols y ont abordé après lui, il paroît que c'est par des naufrages; & nos Anglois ont trouvé dans la suite, entre les Isles, des restes de Vaisseaux, & d'autres débris, qu'ils ont reconnus pour François, Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne laissa point d'accorder en 1572, la proprieté des Bermudes à Ferdinand Camelo; mais il n'en prit jamais possession.

La Relation que May fit de sa découverte, à son retour en Angleterre, fut confirmée ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates qui y furent jettés comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant personne ne fut tenté d'y former aucun établissement jusqu'au second voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoyé de la Virginie, & qui y trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner à la Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donné en mourant, prirent le parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont ils ne laisserent aux Bermudes que le coeur & les intestins. Douze ans après, le Capitaine Butler, qui fut renvoyé directement de Londres aux mêmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu où les restes de M. Sommers étoient enterrés. Cet ouvrage subsiste encore, & nous le visitâmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de lieux.

On nous raconta que la première fois que le Chevalier Sommers avoit été aux Bermudes, il y avoit laissé à son départ deux de ses gens, qui étant menacés de la mort pour un crime capital, s'étoient sauvés dans les bois. Ils y étoient encore au second voyage du Chevalier. La nécessité leur ayant servi d'éguillon, ils avoient trouvé le moyen de vivre des productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains, ils s'étoient bâti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de Saint Georges. Leurs noms étoient Christophe Carter, & Édouard Waters. Après la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la résolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu à les suivre qu'ils persuaderent à l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur Isle. Il se nommoit Édouard Chard. Leur societé ne pouvoit augmenter. Ils étoient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters en étoient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les haïssoit pas moins tous deux, mais qui appréhendoit de demeurer seul, les menaça de se déclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la nécessité les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque découverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais vû dans une seule masse. Elle pesoit quatre-vingt livres. Ils en pêcherent quantité d'autres petites pièces, & la possession d'un tel trésor leur fit lever la tête. Dans les transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les idées qui peuvent tomber dans l'esprit s'étant presentées à eux successivement, ils s'arrêterent enfin à la résolution desesperée de construire une Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre à la Virginie, ou à Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aidés par le vent & les flots. Mais avant qu'ils eussent pû se mettre en état d'éxécuter un projet si peu sensé, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, & soixante hommes d'Équipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le rapport de ses gens, il s'étoit formé à Londres une Compagnie des Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint Georges, où ils bâtirent la première Maison, ou plûtôt une Cabane, puisqu'elle n'étoit composée que de feüilles de palmier. Cependant elle étoit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reçut le nom de Saint Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos Colonies d'Amérique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.

M. Moor n'étoit qu'un Charpentier; mais il entendoit le génie & l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre à l'emploi donc il étoit chargé. Il employa tous ses soins à fortifier l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la Plantation. Il traça le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui. Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des munitions. Il bâtit aussi une Église de cedre; & le vent l'ayant renversée, il en rebâtit aussi-tôt une autre dans un lieu moins exposé aux tempêtes.

Dans la première année de son Gouvernement, il lui arriva un autre Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions. Quelque tems après, il découvrit la piece d'ambre-gris que Carter, Waters & Chard avoient cachée, & prétendant qu'elle lui appartenoit en qualité de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqué d'en envoyer une partie à la Compagnie de Londres, avec du cedre, des drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira beaucoup de zéle aux Négocians Anglois pour la propagation de cette Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succès. Enfin dans l'espace de quelques années l'établissement devint assez considérable pour se soutenir par ses propres forces, & pour négliger la liaison qu'il avoit euë jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dégrés, si indépendant, que si l'on a continué d'y envoyer des Gouverneurs, c'est moins pour y exercer leur autorité que pour y soutenir un vain nom dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.

Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux événement qui a causé tant d'embarras à nos Physiciens. On ne connoissoit point de rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres grains furent dévorés dans les champs & les greniers. Les trapes, le poison, les chats mêmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce fleau dura cinq ans entiers, après lesquels il cessa tout-d'un-coup, sans qu'on ait mieux expliqué sa fin que son origine. La seule explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue l'arrivée des rats aux Vaisseaux. On conçoit qu'il put en sortir un grand nombre, & que le climat s'est trouvé propre à leur prompte multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait pû devenir si prodigieuse, & qu'elle ait cessé tout-d'un-coup!

Tandis que je me procurois toutes ces informations dans l'Isle de Saint Georges, M. Rindekly, sous prétexte de visiter les autres Isles, s'exerçoit ardemment à la pêche de l'ambre gris, & réüssissoit beaucoup mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pêcha une quantité si considérable, que se bornant à ce qu'il avoit dans sa Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque persécution des Habitans de l'Isle, que pour se ménager le pouvoir d'y revenir, il me rejoignit à Saint Georges beaucoup plûtôt que je ne m'y étois attendu. Nous prîmes le parti de remettre à la voile dès la même nuit, sans avoir été soupçonnés d'autre dessein que celui d'aller directement à la Caroline.