Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 10
L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha, on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides: j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une vue de la maison de Mourat-bey. à peine avions-nous quitté les barques que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses, leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent à l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art, elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient à son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments, dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes, dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse, sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler _le puits_, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction, celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les Ãgyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire, l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité, et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore moins conservées.
Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte; j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête: j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.
Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute à un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est convenu d'appeler du style, c'est-à -dire les formes droites et fières que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son exécution est plus étonnante encore.
J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art et ceux de la nature.
Hérodote rapporte qu'on lui avait conté que la grande pyramide, celle dont je viens de parler, était le tombeau de Chéopes; que la pyramide voisine était celui de son frère Chephrènes qui lui avait succédé; qu'il n'y avait que celle de Chéopes qui eût des galeries intérieures; que cent mille hommes avaient été occupés vingt ans à la bâtir; que les travaux qu'avait exigés cet édifice avaient rendu ce prince odieux à son peuple, et que, malgré les corvées qu'il avait exigées de ses sujets, les seules dépenses de la nourriture des ouvriers étaient montées si haut, qu'il avait été obligé de prostituer sa fille pour achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapporté cette prostitution, la princesse avait trouvé de quoi bâtir la petite pyramide qui est vis-à -vis, et qui lui servit de sépulture. Ou les princesses Ãgyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer bien cher, ou l'amour filial était porté à un haut degré dans cette fille de Chéopes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montré encore plus de dévouement que n'en exigeait son père, et avait recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort! Il faut dire aussi que Chéopes, ayant fermé les temples pendant son règne, n'avait pas trouvé après sa mort de panégyristes parmi les prêtres historiens de l'Ãgypte, et qu'Hérodote notre première lumière sur ce pays, s'était laissé conter bien des fables par ces prêtres.
_Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux des Califes_.
J'étais au Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette ville superbe, cette cité sainte, grande parmi les grandes, ce délice de la pensée, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une innombrable population, de longs espaces à traverser, mais pas une belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a l'air d'un champ; c'était Lelbequier, celle où demeurait le général Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrément par sa fraîcheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les embellissent; l'habitation du pauvre plus négligée qu'ailleurs ajoute à ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet d'incurie et de négligence: on est toujours tenté de demander quelles étaient donc les maisons où habitaient les vingt-quatre souverains. Cependant lorsqu'on a pénétré dans ces espèces de forteresses, on y trouve quelques commodités, quelques recherches de luxe et d'agréments, de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en mosaïques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de grands divans, composés de tapis peluchés, de larges estrades matelassées, couvertes d'étoffes riches, et entourées de magnifiques coussins; ces divans occupent ordinairement les trois côtés de chacun des fonds de la chambre: les fenêtres, quand il y en a, ne s'ouvrent jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur devant des grilles réticulaires très serrées; le jour principal vient ordinairement d'un dôme au milieu du plafond. Les Musulmans, étrangers à tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu de soin de se la procurer: il semble en général que toutes leurs coutumes invitent au repos; les divans, où l'on est plutôt couché qu'assis, où l'on est bien, et d'où se lever est une affaire; les habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes où les jambes sont engagées; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delà du bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tête; leur habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans leurs doigts; tout cela détruit toute activité, toute imagination: ils rêvent sans objet, font sans goût chaque jour la même chose, et finissent par avoir vécu sans avoir cherché à varier la monotonie de leur existence. Les êtres qui ont besoin de se livrer à quelques travaux ne sont pas très différents des grands dont je viens de parler; ils ont accoutumé ceux-ci à ne rien attendre de leur industrie hors de ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais, n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas même ceux qui sont inventés, et rejettent-ils tous ceux qui les obligent à se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le maréchal, travaillent assis; le maçon même élève un minaret sans jamais être debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout étonné de ce qu'ils en savent faire; on serait tenté même de leur croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse à leur coutume, ils ne vous forçaient bientôt à penser que, semblables à l'insecte dont on admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de s'écarter. Le despotisme, qui commande toujours et ne récompense jamais, n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Ãgypte, les Arabes artisans, éloignés de leur maître, venir chercher nos soldats manufacturiers, travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sûrs d'un salaire proportionné, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin à vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration: un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-être, cette admiration pour ces deux machines qui suppléent à tout ce qui nécessite leurs plus grands travaux, l'obligation d'élever les eaux, et de faire des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent; ils ne réparent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'étayent; il s'éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils s'arrangent à côté des décombres: l'édifice tombe enfin, ils en abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligés d'en déblayer l'emplacement, ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce qui a élevé autour de presque toutes les villes d'Ãgypte et particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes, dont l'oeil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d'abord se rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes.
Il y a quelques édifices considérables au Caire, que je crois qu'il faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont parlé, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que ces monuments sont dus aux soins prévoyants du Joseph de Putiphar: il faudrait pour cela que le Caire fût aussi ancien que Memphis, et qu'alors il y eût eu déjà des villes ruinées près de cette ville, puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces édifices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans dans cette, région, c'est-à -dire qu'ils offrent un mélange de magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient pour élever des constructions colossales, tous les matériaux qui étaient le plus à leur portée, et les employaient à mesure qu'ils les trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de chemin, serait un édifice à citer, si dans sa longueur il n'était vicié de toutes ces inconséquences.
Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de défense, a cependant quelques parties assez avantageusement disposées; le pacha y était logé, ou plutôt enfermé; la seule pièce remarquable de son quartier est la salle du divan où s'assemblaient les beys, et qui a été souvent le lieu des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le puits de Joseph, taillé dans le roc à deux cents soixante-neuf pieds de profondeur: Norden en a donné tous les détails. Le palais de Joseph, dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mêlé quelquefois des ornements de leur goût.
à présent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes de l'ancienne Ãgypte, qu'ils continuent d'élever des mosquées sans démolir celles qui s'écroulent, ils chargent les Francs de leur faire venir des colonnes à la douzaine: ceux-ci les achètent de toute grandeur à Carare; arrivées, les architectes musulmans les garnissent de cercles de fer à leur astragale, et leur font porter les arcs des portiques des mosquées. Les ornements sarrasins qui commencent au départ de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mélange d'architecture du goût le plus détestable qu'on puisse imaginer: leurs minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques où ils aient conservé le style arabe dans toute son intégrité; si l'on n'y retrouve pas ce qui doit être la beauté de l'architecture, la rassurante solidité, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font richesse, sans offrir de pesanteur, et une élégance si bien combinée, qu'elle ne rappelle jamais l'idée de la sécheresse et de la maigreur. Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du Caire, on est tout étonné de voir une autre ville toute de marbre blanc, où des édifices, élevés sur des colonnes couronnées de dômes, ou de palanquins peints, sculptés et dorés, forment un ensemble gracieux et riant; il ne manque que des arbres à cette retraite funèbre pour en faire un lieu de délices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent la gaieté de partout veuillent encore l'enterrer avec eux.
_Insurrection au Caire._
J'étais au moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si ridiculement festonné, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que c'était un enterrement qui, selon l'usage, était suivi par des pleureuses à gages; mais je vis bientôt qu'au lieu de se lamenter ces femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idée du fléau du pays me vint à l'esprit; mais découvrant un grand espace, et ne voyant point d'Arabes ni rien qui pût y ressembler, je me remis à dessiner. à peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant isolé assez loin de nos postes, je pensai qu'il était plus prudent de m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. Arrivé à la maison, j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient d'être assassiné; des fusillades se font entendre: le palais de l'Institut, attenant à la campagne, situé au milieu de grands jardins où l'on jouissait d'une tranquillité délicieuse en temps de paix, dans les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonné, et le premier attaqué par les Arabes, s'ils étaient appelés par les gens du pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du côté de la ville, il était voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et conséquemment la plus à craindre. Nous apprîmes que la maison du général Caffarelli venait d'être pillée, que plusieurs personnes de la commission des arts y avaient péri: nous fîmes la revue de ceux qui manquaient parmi nous; quatre étaient absents; une heure après nous sûmes par nos gens qu'ils avaient été massacrés. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte; la nuit arrivait; les fusillades étaient partielles; les cris s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement général. Le général Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupé la tête d'un chef des séditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais toute une moitié de la ville et la plus populeuse s'était barricadée; plus de quatre mille habitants étaient retranchés dans une mosquée; deux compagnies de grenadiers avaient été repoussées, et le canon n'avait pu pénétrer dans les rues étroites et tortueuses; les pierres, les lances trouvaient leur victime sans qu'on vît d'ennemis: le général nous envoya un détachement qu'il fut obligé de nous retirer à minuit; ce qui exagéra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut assez calme, car les Turcs n'aiment point à se battre quand il fait noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le soleil est couché: par un autre principe, moi, ayant toujours pensé que, dans les cas périlleux, des que la prévoyance est inutile elle n'est plus qu'une vaine inquiétude, et me fiant sur la terreur des autres pour être éveillé en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs; chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obéir. Dolomieu, Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous étions logés loin des autres; notre maison pouvait être pillée par qui aurait voulu en Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos confrères: rassurés sur leur compte, nous prîmes le parti d'aller nous retrancher chez nous de manière à tenir quatre heures au moins, si l'on nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours que notre feu aurait sans doute appelé. Nous crûmes un moment être investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses; nous les démolissions pour écraser avec leurs matériaux ceux qui seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrême, l'escalier, par où l'on pouvait nous atteindre, était devenu une machine de guerre à ensevelir tous nos ennemis à la fois: nous jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit tout l'effet que j'en attendais: la consternation succéda à la fureur: on ne pouvait battre la mosquée; mais elle devint le seul point de rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquée même fut tournée, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire une sortie, furent repoussés, et se rendirent. Le reste de la nuit fut calme; le lendemain nous fûmes libres.