Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes

Chapter 9

Chapter 94,064 wordsPublic domain

Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar, c'est-à -dire la _Montagne Rouge_, nom qui vient sans doute du monticule de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis, capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de tessons sans forme, à ces tas de briques dont il n'y avait pas une d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider à l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues, attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce, et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.

Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de toutes les parties de l'Égypte; et le plus grand miracle que fasse Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute l'extension imaginable.

On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait préparer, pour en faire un dessin.

Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Était-ce Saïs? Toujours séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était la métropole de toute cette partie inférieure de l'Égypte. Nous traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure: le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.

Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité; nos recherches obstinées dans tous les environs furent également vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.

Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.

Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé, quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets, notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant. On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant, deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue, pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval, deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi, formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque distance en arrière: nous observions la position avantageuse et pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. _Ils nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau, marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie, sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer, grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés, nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château; ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc; mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe; nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls à cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le point de mire des trois côtés de la place: au même instant que j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou: je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de là : le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes, et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. À l'entrée de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements: bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte, lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite, et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que, sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis à dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence; nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite. Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et presque nuls. À la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.

Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions pourrait être autant d'erreurs.

Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée. Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'à la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

_Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey_.

À plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et vis-à -vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers, derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque, dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets; je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour, je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation, de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt. J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une particularité que leur donne sur tous les autres monuments la supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les siècles ont dévorés.

Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés là on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher d'un rocher aride.

À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait à l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder à une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs observations dans ces lieux si célèbres.

Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et, sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes à la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé à bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours, dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé. En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins: ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une expression douce et caressante; là , sur de moelleux et immenses tapis couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée, enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet, présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps à l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté, semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et, si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.