Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 11
Nous venions de conquérir le Caire, qui la première fois n'avait fait que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides Ãgyptiens avaient souri au départ de ceux qui les vexaient par des injustices et des avanies sans nombre; mais bientôt ils avaient regretté leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libérateurs; revenus de leur première terreur, ils avaient écouté contre nous leur moufti, et, animés par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspiré dans le silence. Il eût peut-être fallu livrer sans exception au trépas tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de Français; mais la clémence avait devancé le repentir: aussi l'esprit de vengeance ne fut point étouffé par la consternation; c'est ce que je lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie des mécontents; je sentis que si avant la journée du 22 Octobre nous étions déjà circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus étroit venait de nous enceindre, et que désormais nous ne marcherions plus qu'à travers de nos ennemis. On arrêta, on punit quelques traîtres, mais on rendit les mosquées qui avaient été l'asile du crime; et l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le fanatisme ne fût pas terrassé par la terreur; et, quelque danger que l'on pût faire envisager à Bonaparte, rien ne put altérer le sentiment de bonté qu'il déploya dans cette circonstance: il voulût être aussi clément qu'il aurait pu être terrible; et le passé fut oublié, tandis que nous comptions des pertes nombreuses et importantes.
Le général Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les brillantes campagnes d'Italie, avait bravé tous les dangers dont est semée la carrière de la gloire, est assassiné dans une reconnaissance par un coup lâchement assené; un couteau au bout d'un bâton, lancé par l'embrasure d'une fenêtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, à peine guéri des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer, va reconnaître l'ennemi, le voit, l'attaque, malgré la disproportion du nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval percé d'une lance se renverse sur lui, et il est écrasé par celui qui vole à son secours: ainsi finit un des officiers les plus distingués de l'armée; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la plume délassait ses mains des fatigues des armes; il venait de décrire la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en aurait pu mettre à raconter les combats qu'il y avait soutenus, les blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons; captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie d'en être distingué, jusqu'à la jalousie; et la tâche qu'il s'était proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais été confident des passions de sa jeunesse; je l'étais de sa noble ambition; elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par un mérite réel qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures que, dans un épanchement amical, il venait de m'intéresser par son énergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flétrir et froisser mon âme; c'était un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut peut-être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22 Octobre.
Si la populace, quelques grands, et tous les dévots se montrèrent fanatiques et cruels dans la révolte du Caire, la classe moyenne, celle où dans tous les pays résident la raison et les vertus, fut parfaitement humaine et généreuse, malgré les moeurs, la religion, et la langue, qui nous rendaient si étrangers les uns aux autres: tandis que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du quartier où nous demeurions nous fit dire que notre mur était mitoyen, que si nous étions attaqués nous n'avions qu'à l'abattre, et que son harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions prié, nous fit des provisions aux dépens des siennes, tandis qu'on ne trouvait rien à acheter dans la ville, et que tout annonçait la disette: il ôta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre demeure, et vint fumer devant notre porte pour écarter les assaillants, en leur faisant croire que la maison était à lui: deux jeunes gens, poursuivis dans la rue, sont enlevés par des personnes inconnues, et portés dans une maison; ils se regardent comme des victimes réservées à un tourment d'une cruauté plus réfléchie; ils deviennent furieux; leurs ravisseurs, ne pouvant espérer de se faire comprendre, leur livrent leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres anecdotes d'une sensibilité aussi délicate, qui rattachent à l'humanité dans les moments où elle semble briser tous ses liens. Si le grave musulman réprime l'expression de sensibilité qu'ailleurs on se ferait gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austérité de son caractère. Mais passons à d'autres objets.
_Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles_.
On venait d'ouvrir des caves à Saccara, on avait trouvé dans une chambre sépulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait donné deux; je ne pus pas tenir au désir d'en ouvrir une: le citoyen Geoffroi et moi nous nous mîmes seuls à une table avec tous les moyens de procéder tranquillement à son ouverture; et, pour ne pas laisser vieillir mes idées sur cette opération, et n'en pas perdre une circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque développement, et d'en faire une espèce de procès-verbal.
Il existe une variété très sensible dans le soin donné à ces embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le même pour tous. Cette inégalité de soin dans des momies prises dans la même cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variété dans le prix de l'opération, par, conséquent que c'étaient des particuliers qui faisaient cette dépense, et qu'ainsi il est à présumer que les oiseaux embaumés n'avaient pas été également nourris dans quelques temples ou par quelques collèges de prêtres en reconnaissance des services que rendait l'espèce. S'il en eût été des oiseaux comme du dieu Apis, un seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les reptiles, devait être en vénération dans un pays où ils abondaient à une certaine époque de l'année; et, comme la cigogne en Hollande, cet oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque maison avait les siens affidés, auxquels après leur mort chacun, suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sépulture. Hérodote dit qu'on lui avait conté que dans les premiers temps connus il y en avait en abondance; qu'à mesure que les marais de la Haute Ãgypte s'étaient desséchés, ils avaient gagné la Basse pour suivre leur pâture; ce qui s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en voit encore quelquefois au lac Menzaléh. Si l'espèce avait déjà diminué du temps d'Hérodote, il n'est pas étonnant que son existence devienne presque problématique de nos jours. Hérodote raconte que les prêtres d'Héliopolis lui avaient dit qu'à la retraite des eaux du Nil il arrivait, par les vallées qui séparent l'Ãgypte de l'Arabie, des nuées de serpents ailés, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et les dévoraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailés, mais qu'il était allé dans les vallées, et avait trouvé des squelettes innombrables de ces monstres. Je crois, n'en déplaise au patriarche de l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons d'Arabie, pour le rendre intéressant à l'Ãgypte qui produit d'elle-même tant de reptiles malfaisants; mais le respectable Hérodote était Grec, et il aimait le merveilleux.
Il n'est plus question de serpents ailés en Ãgypte; mais cet animal y conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint à l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent; ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là ; effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.
Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé à Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un psylle auquel il aurait _soufflé l'esprit_, c'étaient ses expressions. Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient, et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.
Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en fis, à leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents à qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa encore les gencives jusqu'à l'amputation totale du palais; cela fait, il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef, qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à -dire qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; à l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent, qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots, reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel; mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette grossière jonglerie finit.
Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était adoré à Ãléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent d'Ãden jusqu'à celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il devint le dieu de la santé; les Ãgyptiens en attachèrent deux autour d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde; les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent d'airain chez les Hébreux; celui d'Ãlerme et le serpent Python chez les Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans, etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur. Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé à ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Ãcriture: Humilie-toi, et tu seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.
_Ãnes_.
Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal, sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du nord, est en Ãgypte, dans le climat qui lui est propre; aussi semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes, portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil au Caire à l'époque de l'inondation.
Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du vieux Caire, je fis:
1° Le dessin de l'aqueduc; 2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs; 3° Une vue du vieux Caire; 4° Une autre vue du vieux Caire; 5° Une vue de Boulac; 6° Une autre vue des tombeaux des califes; 7° Une attaque d'Arabes; 8° Une vue du jardin de l'Institut.
_Départ du Caire pour la Haute Ãgypte.--Pyramides de Ssakharah et de Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman_.
J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes; elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux; c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon à donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor: je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous trois de la famille d'Abraham.
à la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient; je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après j'étais déjà en chemin.
Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit. Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve, je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est à gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à -dire que la ligne de son arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine, et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite: je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son étendue.
L'après midi, vis-à -vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Ãgypte, à la grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et plus déformée.
Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards, de hérons, et de pélicans.
Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de Rigga et Caffr-êl-Risk.
Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère. La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais, aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et, d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Ãgypte toutes les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la nature a fixé imperturbablement en Ãgypte, s'il arrivait, par exemple, que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.
Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait lever _le miri_ ou l'imposition territoriale, et une réquisition de chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'à l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que Diodore de Sicile dit des Ãgyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le désaisissement de leur argent.