Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Part 6

Chapter 63,793 wordsPublic domain

Nous le suivîmes plus haut encore, puis nous nous enfournâmes dans un profond fossé de terre rouge qui conduisait aux premières lignes. Pour y arriver il fallait grimper longtemps sous les sapins mouillés, puis escalader la crête de la colline et descendre en zigzag de l’autre côté. Nous marchions un à un, le menton au niveau du haut de la tranchée, sous un abri de branches vertes. Le boyau s’enfonçait avec des détours presque à pic, dans le ravin profond. Soudain, à un tournant, nous arrivâmes à un poste d’observation: le guetteur était là, nous tournant le dos, l’œil rivé à une ouverture ménagée dans la palissade de branches de sapin entrelacées. Au prochain détour, il y avait un autre poste; mais là c’était une mitrailleuse qui veillait de son œil cerclé de fer. Nous étions arrivés à une centaine de mètres des lignes allemandes, cachées comme les nôtres, mais de l’autre côté de l’étroit ravin. On se sentait dans une mystérieuse atmosphère de fièvre produite par le grand silence et par le fait de savoir l’ennemi si proche, derrière les arbres de l’autre pente. Tout à coup, un bruit sec: c’était une balle ricochant contre le tronc d’un arbre à quelques mètres au-dessus de nos têtes.

«Ah! c’est encore le tireur posté dans l’arbre, dit notre guide. Ne parlez plus, je vous prie; il est en face de nous, et dès qu’il entend des voix, il tire. Mais nous finirons bien par le repérer.»

Nous marchâmes en silence jusqu’à un tournant où le boyau s’élargissait; là, des soldats étaient assis sur le bord d’un rocher, aussi calmes que s’ils avaient attendu leurs bocks à la terrasse d’un café du boulevard.

«Pas plus loin, s’il vous plaît,» dit l’officier, en me retenant par le bras; et je m’arrêtai. Nous étions donc réellement dans une tranchée de première ligne! Cette pensée me faisait un peu battre le cœur: mais, sans l’indiscret qui nous écoutait dans son arbre, et qui tira encore un ou deux coups de fusil, et sans le guetteur immobile dont nous voyions le dos dans l’enfoncement de la claie, nous aurions pu nous croire à dix lieues de l’ennemi. Peut-être que le capitaine de chasseurs devina ma déception, car au moment où j’allais revenir sur mes pas il me dit, avec un petit sourire malicieux: «Avez-vous très envie d’aller un peu plus loin?--Oui.--Eh! bien, alors, venez...»

Nous dépassâmes les soldats assis sur le rocher et nous desçendîmes assez longtemps encore, jusqu’aux derniers arbres au fond du ravin. Le tireur s’était tu, et dans le silence profond on n’entendait plus que la chute des gouttes de pluie sur les feuilles. Nous étions arrivés à la fin du terrier, et le capitaine me fit signe que je pouvais risquer un regard au dehors. Au-dessous de moi je vis une prairie étroite d’un vert éclatant et, en face, une falaise boisée qui s’élevait à pic. Rien de plus. La falaise boisée fourmillait d’Allemands: quelques pas à peine nous en séparaient, et cependant tout était enveloppé du silence et de la paix de la forêt. Une fois encore, et pour un instant, j’eus l’impression d’un génie du mal, invisible et pourtant présent, imprégnant tout ce paysage de quelque invisible émanation de haine; mais l’impression se dissipa vite, me laissant en face d’un vallon sans danger ni mystère, comme il y en a tant dans la montagne.

Nous nous mîmes à regrimper la pente, revenant par le même boyau, dépassant les soldats assis, la mitrailleuse et le guetteur immobile. Il nous entendit, laissa l’officier passer, et, tournant la tête avec un signe d’intelligence, dit: «Voulez-vous regarder en bas?» Puis il s’écarta de l’ouverture et nous fit place. De son poste d’observation on dominait le ravin, et regardant entre les branches entrelacées de la palissade on voyait... au fond du ravin paisible, à mi-chemin entre une falaise et l’autre, un uniforme gris gisant par terre. C’était un cadavre allemand.--«Il y a trois jours qu’il est là; ils ne peuvent pas arriver jusqu’à lui pour le reprendre,» expliqua le guetteur. Il reprit son poste d’observation; et je me sentis presque soulagée de savoir que l’ennemi qui était là, de l’autre côté du ravin, n’était pas un monstre intangible mais un adversaire humain qu’on pouvait voir et atteindre.

Le soleil était couché quand nous revînmes à notre point de départ dans le village souterrain. Les chasseurs à pied flânaient le long de la route en bavardant et s’attardaient en groupe autour de notre auto. Il y avait longtemps qu’ils n’avaient vu des figures de l’autre vie, de cette vie qu’ils avaient quittée depuis près d’un an, et où il ne leur avait pas été permis de retourner pour un seul jour. Quand ils nous dirent gaiement adieu, nous sentîmes sous leur bonne humeur et leurs plaisanteries un fond de nostalgie mélancolique; mais nous comprîmes que ce fugitif regret d’un monde qu’ils avaient laissé loin derrière eux passerait bien vite pour faire place à l’unique pensée qui remplit leurs esprits: garder le morceau de France dont on leur a confié la défense. Cette unité de pensée, qui anime tous les soldats français, frappe vivement tous ceux qui ont été au front. L’impression ressort peut-être moins de ce qu’on leur entend dire que du regard qu’on voit dans leurs yeux. Toujours ce regard est là, même quand ils font des plaisanteries de tranchées ou grillent les cigarettes qu’on leur offre; et si on les rencontre inopinément au tournant d’une route, le regard est là aussi. Il n’a pas cessé de nous suivre, ce regard, pendant que nous descendions à travers la forêt à la tombée du jour; et, en longeant le ravin qui sépare les deux armées, nous nous sentions pénétrés de la certitude que de l’autre côté de ce ravin étaient les hommes qui avaient fait la guerre, tandis que de ce côté-ci étaient les hommes que la guerre avait faits.

IV

DANS LE NORD

19 juin 1915.

Sur le chemin de Doullens à Montreuil-sur-Mer, par une radieuse après-midi d’été. Entre deux haies grises de poussière, une route encombrée d’un flot de troupes de toutes armes, arrivant de l’ouest comme un torrent. De temps en temps, un arrêt permettait à notre automobile d’avancer, en se faufilant, de quelques mètres, pour être bientôt obligée de se ranger presque dans le fossé afin de laisser passer un nouveau flot. La poussière était suffocante: mais quel tableau nous avions sous les yeux!

Debout dans la voiture, nous regardions derrière nous pour voir arriver cette avalanche guerrière. Cavalerie, artillerie, infanterie, lanciers, sapeurs, mineurs, ouvriers de tranchées, ambulanciers, tout marchait aussi en ordre que sur un terrain de manœuvres. A travers la poussière, le soleil faisait briller les lances et les flancs lustrés des chevaux, dorait des files interminables de figures radieuses d’énergie, ravivait l’éclat des galons sur les uniformes fanés et donnait des reflets argentés au gris terne des mitrailleuses et des camions. Ces hommes semblaient figurer dans une allégorie splendide: c’était comme si nous voyions, sous l’arc triomphal du soleil couchant, l’apothéose de l’armée française allant tout droit à la gloire!

Enfin, laissant le dernier détachement derrière nous, nous fûmes seuls en pleine campagne. Les champs de l’Artois n’ont pas souffert de la guerre: les fermes aux toits de chaume sommeillent dans leurs jardins fleuris de roses trémières; et près des mares les haies plient sous le poids embaumé des fleurs de sureau. De tous côtés, des champs de blé bordés de bois à perte de vue ondulent comme des vagues, et la lumière semble apporter, dans ses rayons, un souffle léger d’air marin.

La route montait et descendait sans cesse, et notre auto était comme un vaisseau sur une mer houleuse. L’horizon baignait dans un océan de lumière et tant de beauté enveloppait la nature entière que cette armée en marche devenait une vision de légende et d’épopée.

Le soleil s’était couché et le crépuscule s’étendait sur la mer quand nous descendîmes de la ville de Montreuil dans la vallée qu’elle domine. Au bout d’une avenue ombragée les tours d’une ancienne abbaye s’élevaient au-dessus de vergers en terrasses. Ses grilles s’ouvrirent et nous entrâmes dans une cour plantée de buis et de roses. Dans ce coin du moyen âge, tout était silence et recueillement. Des groupes de religieuses toutes blanches ou toutes noires sortaient des profondeurs des cloîtres ou glissaient silencieusement sous l’ombre des voûtes en nous regardant timidement. On se serait cru revenu à un temps lointain où les autos étaient inconnus, et notre voiture aurait pu paraître un monstre fantastique rejeté par la mer, avec les débris de quelque navire échoué sur les côtes barbaresques.

Le soleil se couche, et après un court crépuscule d’été la lune paraît. Sous les fenêtres du couvent, on entend une fontaine chanter dans un jardin clos avec un vieux pavillon de pierre à chaque angle. Au-dessous, des vergers en terrasses jusqu’à une grande plaine qu’on pourrait confondre avec la mer dans le mystère du clair de lune transparent...

20 juin.

Notre route, aujourd’hui, va au nord-est, à travers un paysage si anglais que les uniformes en khaki que nous rencontrons nous paraissent tout à fait à leur place. Les villages eux-mêmes ont un air britannique: mêmes maisons en briques rouges violacées, propres, modestes et pourtant cossues; mêmes jardins fleuris, même paysage avec des champs bordés de haies et des ruisseaux coulant sous des saules; mêmes habitants aux figures honnêtes, rouges et épanouies. Les enseignes des magasins sont écrites dans un langage qui semble tenir de l’anglais et de l’allemand; mais l’architecture des villes est bien française. C’est ce style robuste et sobre des constructions du Nord, où l’on retrouve toujours la grande tradition du pays de France.

La guerre semblait encore si lointaine que nous pouvions nous livrer à ces réflexions tout en roulant à travers le pays. Bientôt cependant nous arrivâmes à un camp d’aviation dont les hangars s’étendaient sur un vaste plateau animé d’une foule de soldats en khaki. Ici tout dénotait une grande activité militaire. Un peu plus loin nous arrivâmes à Saint-Omer. On eût dit une ville anglaise construite autour d’un groupe d’églises françaises: ville grise, propre et vide comme Londres par un dimanche d’été. Au coin des rues, des sentinelles anglaises se tenaient immobiles, toutes prêtes à diriger la circulation des passants, et l’on voyait les banderoles de la Croix-Rouge anglaise et de «St John’s Ambulance» pendues à des maisons dont les façades rappelaient presque celles des clubs de Pall Mall.

En sortant dans les faubourgs l’aspect de la foule sur les ponts des canaux et le long des routes était plus anglais encore. Chaque nation a sa manière de flâner, et rien ne ressemble moins à la flânerie française que la flânerie anglaise. Même si ces jeunes gens n’eussent pas eu des uniformes khaki, et si leurs compagnes n’eussent pas eu ces bonnes figures rougeaudes de campagnardes, on eût reconnu qu’ils étaient des gens du Nord, jouissant tranquillement des douceurs d’un jour de congé sans se presser et sans essayer de mettre les bouchées doubles.

En tournant à l’ouest de Saint-Omer, toujours à travers des pâturages sillonnés de cours d’eau, nous nous trouvâmes en face de deux collines émergeant de la plaine: sur le sommet de l’une d’elles s’élevait un monastère, sur l’autre nous vîmes les murs et les tours d’une petite ville du moyen âge.

En suivant les détours du chemin qui nous y conduisait, un souvenir d’Italie se mêlait à l’impression que nous avions eue d’être tout près de la Manche. La ville dont nous approchions aurait pu, dans un rêve étrange, évoquer à la fois le souvenir de Winchelsea et de San Gimignano: mais dès que nous eûmes franchi les portes de Cassel nous fûmes si pénétrés de sa personnalité que l’idée ne nous vint plus de la comparer à aucune autre ville.

Ce fut sans surprise que nous lûmes dans notre guide que Cassel était la ville d’Europe d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue.

Qu’y a-t-il de mieux qu’un horizon sans limites pour faire valoir la beauté d’une cité resserrée dans une étroite ceinture de vieilles murailles?

Notre hôtel était sur l’exquise petite place du Marché avec un hôtel de ville Renaissance d’un côté, et, de l’autre, un palais espagnol en miniature, avec une façade de briques rosées ornée de sculptures grises.

La place était encombrée d’automobiles militaires anglaises et de beaux chevaux qui se cabraient d’impatience. Le restaurant était bondé d’officiers en khaki savourant leur thé sans paraître se soucier du paysage.

Quelle tristesse de constater encore une fois que la guerre et tout ce qui s’y rattache, sauf la mort et la destruction qu’elle entraîne, exalte le sens de la vie, et que les visions guerrières fascinent et stimulent à la fois! «C’était gai et terrible» est une phrase qui revient à tout instant dans _la Guerre et la Paix_; et la gaieté de la guerre éclatait partout dans la petite ville endormie de Cassel, qu’elle transfigurait en la remplissant du cliquetis des armes et des rires d’une jeunesse virile.

Du parc situé au sommet de la ville nous jouissions d’une autre vue: la plaine s’étendait à l’infini, se perdant dans les brouillards de la mer, et au loin, à travers la brume, on apercevait des villes et des clochers noyés dans la torpeur de l’été. Pendant un moment, tandis que nous les regardions, la vision de la guerre se dissipa comme un décor que l’on change. Mais tout s’assombrit de nouveau pour nous en entendant certains noms prononcés par les soldats anglais appuyés sur le parapet à côté de nous: «Là-bas, c’est Dunkerque», dit l’un d’eux, en nous désignant un point avec sa pipe--«et ici, Poperinghe, juste au-dessous de nous. Furnes est là derrière, et Ypres et Dixmude et Nieuport.» Il nous sembla voir planer sur le paysage ensoleillé l’ange du mal qui porte la mort dans l’ombre de ses ailes...

Plus tard nous remontâmes sur le rocher de Cassel. C’était un soir de pleine lune; et comme les civils n’ont pas le droit de sortir seuls la nuit, un officier d’état-major vint avec nous pour nous montrer la vue que l’on découvre du toit du ci-devant casino, tout au sommet du rocher. Sensation vraiment étrange, après avoir poussé une porte vitrée, que de se trouver dans une vaste salle peinte, et d’apercevoir, dans le mystère du clair de lune, des soldats endormis sur les parquets cirés, tout leur attirail empilé sur des tables de jeux! Nous traversâmes un grand vestibule, où d’autres soldats dormaient dans la demi-obscurité, et, par un long escalier, nous arrivâmes jusqu’au toit. Une sentinelle nous interpella, puis nous laissa passer. La masse sombre de la ville était à nos pieds. Au nord-ouest, une colline escarpée, le Mont des Cats, se dessinait sur le ciel. Rien d’autre ne coupait la ligne de l’horizon, baigné dans la brume et le clair de lune. La silhouette des villes ruinées s’était évanouie, et la paix semblait avoir reconquis le monde. Mais pendant que nous étions là s’élança du brouillard au nord-ouest, une lueur rouge bientôt suivie de plusieurs autres surgissant de différents points éloignés. «Ce sont des bombes lumineuses au-dessus des lignes,» nous expliqua notre guide--et, à ce moment même, plus loin, une lumière blanche s’épanouit comme une fleur tropicale, pour disparaître ensuite dans la nuit. «Une fusée», nous dit-on; et une autre grande lueur fleurit plus bas. A nos pieds, Cassel dormait de son bon sommeil provincial: le clair de lune éclairait ses toits et les arbres de ses jardins, tandis qu’au loin ces fleurs infernales continuaient à s’ouvrir et à se fermer dans le royaume de la mort...

21 juin.

Sur la route de Cassel à Poperinghe. Dans la poussière et la chaleur, dans la confusion de la foule et l’agitation de l’arrière-garde en temps de guerre. La route traverse la plaine, toujours bordée des mêmes haies toutes blanches de poussière et labourée par le passage incessant des innombrables camions automobiles, des voitures chargées de munitions et des ambulances de la Croix-Rouge. Dans l’intervalle, voici des détachements d’artillerie anglaise, avec grand tapage de caissons. Puis défilent, montés sur des chevaux luisants, de jeunes héros de Phidias. Leur jeunesse est si fraîche et si radieuse qu’on se demande comment ils ont pu regarder en face les horreurs de la guerre et jouir encore de la vie. Malgré la poussière, chevaux et cavaliers ont l’air de sortir du bain. Tout le long de la route on voit des camps improvisés, des tentes faites avec des bâches. Des chemises sèchent sur les haies, de l’eau bout sur de grands feux, des hommes se rasent, cirent leurs chaussures, astiquent leurs fusils, graissent leurs selles, polissent leurs étriers et leurs mors. De tous les côtés, c’est une lutte organisée contre la poussière et le désordre. Un jeune soldat appuyé contre la palissade d’un jardin cause avec une jeune fille au milieu des roses trémières. Un vétéran s’amuse à enseigner à un groupe d’enfants les besognes de la vie des camps. Partout on est frappé de voir s’établir les mêmes relations amicales et spontanées entre les soldats et les propriétaires des champs et des jardins.

De la grande route encombrée nous passons au désert de Poperinghe, et nous continuons notre chemin vers Ypres. Les lignes allemandes sont là-bas, invisibles, à notre gauche, au delà des plaines et des moulins à vent, et l’officier qui nous accompagne se penche pour avertir le chauffeur: «Ne cornez pas d’ici à Ypres.» Pourtant il y avait un grand mouvement sur la route, bien qu’on y vît moins de troupes que près de Poperinghe. Mais quand nous dépassâmes le dernier village, pour nous approcher de la ligne basse de maisons que nous voyions devant nous, l’impression de silence et d’abandon s’accentua. Cette ligne de maisons basses, c’était Ypres: tous les monuments qui lui donnaient une personnalité et une physionomie avaient disparu. C’était une ville sans profil.

L’auto glissa à travers les rues d’un faubourg de maisons basses, et s’arrêta à l’abri de quelques bâtiments un peu plus élevés. Une autre voiture militaire attendait là: le chauffeur s’amusait à chercher des reliques dans les ruines des maisons éventrées.

Nous allâmes à pied jusqu’au centre du Marché aux Draps. Nous avions vu d’autres villes évacuées: Verdun, Badonviller, Raon-l’Étape. Mais jamais nous n’avions eu une pareille impression de vide. Pas un être humain dans les rues: d’interminables lignes de maisons semblaient nous regarder par les trous de leurs fenêtres défoncées. Le bruit de nos pas résonnait dans l’infini du silence comme le piétinement d’une foule, nos paroles prononcées à voix basse semblaient porter au loin. Dans l’une des rues, nous rencontrâmes trois soldats anglais qui venaient de sortir un piano d’une maison et le chargeaient sur une charrette. Ils s’arrêtèrent pour nous regarder, et nous les regardâmes aussi. Il nous semblait n’avoir plus vu un être vivant depuis un siècle! L’un des soldats grimpa dans la charrette et, sur ce clavier à demi défoncé, tapota je ne sais quel refrain banal; et ce bruit vulgaire nous fit rire: c’était comme un soulagement.

Nous repartîmes et rentrâmes dans la solitude absolue. Nous avions vu bien des villes démolies, mais aucune ruine ne ressemblait à celle-ci. Les villes de Lorraine ont été ruinées, brûlées, détruites entièrement. Les plus dévastées ressemblent à des carrières; les moins maltraitées rappelaient Pompéi. Rien ne donne une idée d’Ypres telle que l’a faite le bombardement. Les murs extérieurs des maisons tiennent encore debout, si bien que, de loin, on dirait une ville vivante; mais quand on approche, on découvre un cadavre vidé. Plus un carreau aux fenêtres, plus un toit sur les bâtiments. Certaines maisons ont leurs façades tranchées et laissent voir tous leurs étages, comme pour la mise en scène d’une pièce de théâtre: dans ces intérieurs mis à nu, les pauvres pénates semblent cligner des yeux comme des hiboux surpris dans le creux d’un arbre. Tous les souvenirs d’une humble vie de famille sont restés accrochés aux murs. Des photographies démodées de messieurs à favoris se fanent sur des papiers à fleurs; des statuettes religieuses languissent sous des globes de verre; de fausses dentelles pendent sur des canapés de peluche; des brevets jaunissent sur les murs des études et des bureaux.

Tout cela était si paisible, silencieux et intime qu’on n’eût pas été surpris de voir tous ceux qui avaient habité ces intérieurs y revenir pour reprendre leur vie de chaque jour. Mais, crac, les canons recommencent à tonner tout le long des lignes anglaises; et tous ces objets familiers s’agitent et tressautent sur les murs dévastés.

Lorsque la canonnade se fit entendre nous arrivions sur la place de la cathédrale. Ce qui distingue cette ville entre toutes, c’est qu’elle est détruite et reste pourtant debout. Les murs de la cathédrale, la masse imposante du Marché aux Draps, se dressent toujours au-dessus de la grande place avec une majesté dédaigneuse qui impose silence à notre compassion. La noblesse de ces façades, si fières dans la mort, me rappelle une phrase employée par le Ministre des Affaires étrangères de Belgique peu après la chute de Liége: _La Belgique ne regrette rien_--phrase qui devrait servir de devise à la cité d’Ypres, le jour où elle se relèvera.

Nous allions partir quand nous entendîmes, au-dessus de nos têtes, un bruit d’hélice suivi d’une volée de coups de mitrailleuse. Bien haut dans le bleu, juste au-dessus de la ville morte, un aviatik planait; et tout autour, des centaines de shrapnells éclataient en touffes blanches dans le ciel d’été, comme les flocons de neige miraculeux de la légende italienne. Ils s’élevaient de plus en plus, à la poursuite du taube qui montait plus vite encore, jusqu’à ce que chasseurs et gibier se perdissent dans la brume et que la mitrailleuse se tût. Nous laissâmes Ypres enveloppée du même silence de mort où nous l’avions trouvée.

Nous revînmes à Poperinghe, où mes réfugiées des Flandres m’avaient demandé de chercher pour elles certains coussins pour la fabrication des dentelles. Le modèle est introuvable en France, mais on m’avait dit, avec des indications bien vagues, que j’en pourrais découvrir dans un certain couvent de la ville. Mais lequel?

Poperinghe, quoique peu atteinte par la guerre, est à peu près vide. Tout y est désolé sans désordre: on dirait une ville sur laquelle un mauvais génie aurait jeté un sort. Nous errâmes de quartier en quartier à la recherche du couvent. Enfin un passant nous montra une porte à laquelle nous frappâmes. Une figure apparut derrière le judas levé. Non, il n’y avait là aucun coussin de dentellières, et la religieuse n’avait jamais entendu le nom de l’ordre dont nous parlions. Mais il y avait encore les Pénitentes, les Bénédictines... Essayons...

Nous repartîmes. Une ou deux fois, nous vîmes apparaître aux fenêtres des figures étonnées qui disparurent aussitôt: les rues étaient désertes. Nous arrivâmes à un couvent où il ne restait pas une seule religieuse, mais où il y avait, nous dit le gardien, autant de coussins que nous voudrions. Ce fut un dédale de corridors bleu pâle; un escalier glacial; des chambres qui embaumaient la lavande; une chapelle avec des saints dans des niches entre des bouquets de fleurs en papier. Tout était froid, nu et triste.