Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Part 7

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Nous arrivâmes à une classe avec des bancs alignés en face d’une statue de la Vierge en manteau bleu. Là, par terre, gisaient des rangées et des rangées de coussins. Sur chacun d’eux un bout de dentelle était commencé; ils avaient été abandonnés par les élèves et les religieuses dans la précipitation de la fuite. Pourtant rien n’avait été laissé en désordre: les coussins étaient symétriquement alignés et un mouchoir était jeté sur chacun d’eux. Cet arrêt méthodique de la vie paraissait plus triste que si tout eût été laissé dans le désarroi: c’était comme le symbole de l’activité paralysée de ce peuple tout entier. Hier, il y avait, dans cette maison, un petit monde de femmes et d’enfants utilement occupé, qui, aujourd’hui, erre sans foyer et sans pain. Et il en est ainsi dans des dizaines et des centaines de villes ouvertes, et dans des milliers de maisons! Les aiguilles du temps ont été arrêtées, le cœur de la vie ne bat plus. Toute espérance, tout bonheur, toute industrie ont été étouffés, non pas pour réaliser quelque grand objet militaire, ou pour abréger les horreurs de la guerre, mais simplement parce que, partout où s’étend l’ombre de l’Allemagne, il faut que tout pourrisse dans sa racine. Et cette après-midi-là, ce fut partout le même spectacle...

La même ombre fatale planait sur Furnes, Bergues et les petits villages voisins. L’Allemagne avait condamné ces pays à mort, et sa malédiction avait pénétré partout, achevant l’œuvre de ses bombes. Il faudrait emprunter le langage des lamentations de la Bible pour donner une idée de ce pays dont la vie s’est retirée.

A la fin du jour, nous arrivâmes à Dunkerque qui s’étendait paisible entre son port et ses canaux. La ville s’était complètement vidée après le bombardement du mois de mai: aucun dégât n’était apparent, et pourtant on sentait partout la même atmosphère maudite. Place Jean-Bart tous les magasins étaient fermés et les cafés déserts, mais l’hôtel restait ouvert. L’idée nous vint que Dunkerque serait un centre commode pour les excursions que nous projetions. Nous décidâmes donc d’y revenir le lendemain soir. Puis, nous repartîmes pour Cassel.

22 juin.

Au réveil, ma première pensée fut: «Comme le temps passe! Ce doit être le 14 juillet!» Je me soulevai dans mon lit en entendant le canon, et peu à peu je me rendis compte que j’étais à l’auberge de l’Homme Sauvage, à Cassel, et que nous étions le 22 juin.

Mais, alors, quoi? Un taube, sans doute! Et tous les canons de la place le bombardaient! En faisant ces réflexions, je m’étais à peu près habillée, j’avais dégringolé l’escalier, tiré les lourds verrous de la porte, et je m’étais élancée sur la place. Il était quatre heures du matin: le moment le plus exquis d’une aurore d’été. Malgré le bruit, Cassel semblait encore endormie. Quelques soldats seulement étaient sur la place. Ils me montrèrent dans le ciel pur un petit nuage blanc derrière lequel, me dirent-ils, un taube venait de disparaître. Évidemment Cassel était blasée sur les taubes et je sentis que mon émoi exagéré n’était pas de saison: je me glissai dans l’hôtel et regagnai ma chambre. Dans l’escalier, je m’arrêtai pour regarder, par une fenêtre, les lignes des toits de la ville et les jardins descendant vers la plaine. Tout à coup, une autre détonation retentit et un panache de fumée blanche s’éleva des arbres fruitiers juste sous la fenêtre. C’était un dernier coup tiré sur le taube fugitif par un canon caché dans l’un de ces tranquilles jardins provinciaux, entre les maisons voisines; sa présence si proche, si bien dissimulée, m’impressionna plus vivement que tout le fracas des mitrailleuses de la forteresse.

Cassel retomba dans le calme de son sommeil; mais une ou deux heures après, dans le silence, éclata un bruit effroyable comme le son de la trompette du jugement dernier. Cette fois, il ne pouvait pas être question de mitrailleuses. L’Homme Sauvage trembla sur sa base et toutes les vitres de mes fenêtres furent ébranlées. D’où pouvait venir ce bruit incroyable et inconnu? Cela ne pouvait être que la voix puissante du gros canon de Dixmude! Cinq fois, pendant que je m’habillais, ce tonnerre secoua mes fenêtres, et l’air vibra d’un bruit que je ne puis comparer--si tant est que l’imagination humaine puisse en supporter l’effort--qu’à celui de tous les rideaux de fer de tous les magasins du monde se fermant tous à la fois. Chose étonnante! L’Homme Sauvage et ses habitants n’en paraissaient pas autrement affectés. Je fis ma toilette, préparai mon bagage et bus mon café comme si de rien n’était, dans l’intervalle de ces effroyables coups de tonnerre.

Nous partîmes de bonne heure pour un état-major du voisinage, et ce n’est qu’en sortant des portes de Cassel que nous vîmes les effets du bombardement: une usine à gaz pulvérisée et un champ de choux transformé en un cratère du Vésuve. Il était assez consolant de constater la grotesque disproportion entre le bruit des bombes et le dommage causé par elles.

Nous eûmes, au quartier général, des détails sur les incidents du matin. On nous dit que Dunkerque avait d’abord été visitée par le taube qui vint repérer Cassel; le grand canon de Dixmude avait ensuite tourné toute sa rage contre le port français. Le bombardement de Dunkerque continuait; et on nous pria, on nous ordonna même, de renoncer à y retourner ce soir.

Après déjeuner, nous continuâmes vers le nord, du côté des dunes. Tous les villages que nous traversions étaient évacués: les uns complètement vides et morts, les autres occupés par les troupes. Bientôt nous vîmes un groupe d’automobiles militaires rangées le long de la route, et nous aperçûmes un champ où manœuvraient des troupes. «C’est l’amiral Ronarc’h» nous dit l’officier qui nous accompagnait; et nous comprîmes que nous avions eu la bonne fortune de nous trouver là au moment où le héros de Dixmude passait en revue les fusiliers marins et les territoriaux dont la magnifique défense avait ajouté de nouveaux lauriers à toutes les gloires de cette ville tant de fois assiégée.

Nous arrêtâmes la voiture et montâmes sur un talus qui dominait le champ. Il faisait grand vent et on entendait distinctement le son du canon venant du front. Le soleil, à travers les nuages de sable que le vent soulevait, éclairait des prairies pâles, de grandes étendues sablonneuses et des moulins à vent gris. On ne voyait rien dans ce désert que cette poignée d’hommes défilant devant les officiers au bord du champ. L’amiral Ronarc’h en grand uniforme, ganté de blanc, se tenait un peu en avant, un jeune officier de marine à ses côtés. Il venait de distribuer des médailles à ses fusiliers et à ses territoriaux, et ceux-ci défilaient devant lui, drapeaux déployés, musique en tête. Chacun de ces hommes était un héros, et il n’y en avait pas un qui n’eût vu des horreurs à faire frissonner les plus braves. Ils avaient perdu Dixmude--pour un moment--mais avaient gagné une gloire immortelle, et l’âme de leur résistance épique avait été cet officier d’aspect tranquille que nous voyions là, droit et grave, en grand uniforme et en gants blancs.

Il faut avoir été dans le nord pour comprendre les liens étroits qui unissent, dans ce pays où le combat est continuel et acharné, les soldats et les officiers qui les commandent. Le sentiment du chef pour ses hommes est presque de la vénération, celui des soldats une tendresse enjouée pour ces officiers qui ont partagé tous leurs dangers. Ce sentiment réciproque se traduit par mille signes insaisissables, mais rien ne l’exprime mieux que la manière dont les officiers prononcent ces deux mots qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres: «Mes hommes.»

Après la revue, nous allâmes au quartier de l’amiral Ronarc’h dans les dunes; et de là, après une courte visite, au quartier général d’une autre brigade. Nous étions dans un pays de dunes, où poussaient de frêles tamaris et des bouquets de peupliers courbés par le vent comme des blés. On voyait les toits de quelques villas. Nous nous arrêtâmes devant l’une d’elles et on nous mena dans un salon plein de cartes et de photographies d’aéroplanes. Un des officiers de la brigade téléphona pour demander si la voie était libre pour Nieuport: on répondit que nous pouvions passer. Notre route traversait le «Bois Triangulaire», qui est exposé à un bombardement constant. La plupart des pauvres arbres, grêles comme des fuseaux, gisaient misérablement renversés, et des crevasses noircies et déchiquetées témoignaient de la fréquence des obus. Quand les bombes s’attaquent à de grandes futaies, les beaux troncs étendus ont la majesté d’un temple en ruines; mais il y avait quelque chose de lamentable et de presque humain dans les restes des maigres arbrisseaux du Bois Triangulaire. On eût dit les corps massacrés d’un régiment de tout jeunes soldats.

Quelques kilomètres encore, et nous étions à Nieuport, la plus lamentable des villes-victimes. Elle n’est pas vide comme Ypres: des troupes sont logées dans les caves, et à l’approche de l’automobile nous vîmes des zouaves à la figure épanouie sortir de terre comme des fourmis. Mais Ypres est majestueuse dans la mort; et le pauvre Nieuport a quelque chose de petitement sinistre. Autour du centre admirable de ses monuments du moyen âge, une ville moderne a surgi, et on ne peut rien imaginer de plus étrange que le contraste entre ces rues de maisons mesquines, tortillées comme des papillotes, et les ruines de la cathédrale et du Marché aux Draps. On croirait voir les restes d’un jouet cassé à côté des vestiges d’un cataclysme préhistorique...

La partie moderne de Nieuport semble être morte, tordue par de douloureuses convulsions. On ne peut rien trouver de mieux pour exprimer les contorsions et les contractions des maisons qui tendent leurs tuyaux de cheminée et leurs solives dans un geste d’appel désespéré. Il y a, à l’extérieur de la ville, un spectacle qui n’a son pareil sur aucun front de cette guerre. A gauche, une ligne de maisons estropiées, semblable à une procession de mendiants appuyés sur des béquilles, mène à la ruine imposante de la Tour des Templiers; à droite, la plaine s’étend jusqu’à des tas de décombres qu’on a peine à distinguer, et qui furent les villages de Saint-Georges, Ramscappelle, Pervyse. Le canon seul, tonnant sans cesse, rompt le silence qui pèse sur ce paysage tragique.

En face de la cathédrale, un obus allemand a creusé un immense cratère surplombé de troncs d’arbres brisés, de broussailles brûlées et de vagues débris. A quelques pas de là, dans le coin le plus paisible de Nieuport, est le cimetière où les zouaves ont enterré leurs camarades. Les morts dorment alignés au pied de la cathédrale, et toute une collection de pieuses images recueillies dans les maisons dévastées repose sur les pierres de leurs tombes. Quelques-uns parmi les privilégiés sont gardés, dans leur dernier sommeil, par une armée de saints et de madones qui couvre toute la pierre: les soldats ont eu soin de placer sur les vierges les plus fines et sur les saints les plus brillamment enluminés les globes de verre qui, dans les maisons voisines, recouvraient jadis les pendules dorées et les couronnes de fleurs d’oranger.

De la tristesse de Nieuport nous passâmes à la gaieté d’une petite colonie installée au bord de la mer. Là, les grands hôtels et les villas de la plage sont tous remplis de troupes revenant directement des tranchées. C’est comme une cure de repos sur le front. Au moment de notre arrivée, le régiment «au repos» était réuni sur un grand espace de sable entre les hôtels, et, au milieu, la musique jouait. Le colonel et les officiers écoutaient le concert, et soudain retentit la farouche «chanson des zouaves» du ...e zouaves. Rien de plus étrange que cette bande de figures hâlées et riantes sous les chéchias d’un rouge éclatant, se détachant sur le fond froid et sans soleil de la mer du Nord. Quand la musique se tut, l’un de nous, qui avait un kodak, proposa de faire un groupe. Nous nous réunîmes, pour la pose, sur la terrasse d’un des hôtels, et au moment où la machine allait opérer, le colonel se retourna et attira sur le premier plan un petit soldat épanoui marqué de la petite vérole. «Il vient d’être décoré: il faut qu’il soit du groupe.» Tous les autres officiers approuvèrent: le héros seul protesta. «Moi? Mais mon vilain museau va faire sauter la plaque!» Il n’en fut rien.

Nous eûmes de la peine à nous arracher à cet intermède si gai dans notre triste journée, pour prendre le chemin de La Panne. Encore de la poussière, des dunes et des villages déserts, qui ont laissé dans ma mémoire une vision confuse. Mais au coucher du soleil nous arrivâmes à une colonie de bains de mer s’étendant sur la plus longue plage que j’eusse jamais vue. Tout le long de la mer, une interminable esplanade bordée de ces absurdes villas qui sont partout et toujours les mêmes; derrière ces villas, une unique rue pleine d’hôtels et de magasins. Toute la vie des pays déserts que nous avions traversés semblait s’être réfugiée à La Panne. La longue rue fourmillait de soldats belges en uniformes sombres. Chaque magasin paraissait faire des affaires d’or, et les hôtels semblaient remplis comme des ruches d’abeilles.

23 juin. La Panne.

Notre hôtel est à l’extrémité de l’esplanade, là où l’asphalte et les balustrades de fer cessent tout à coup, faisant place au sable et au maigre gazon des bords de la mer. Par ma fenêtre, ce matin, je ne vis que la ligne sans fin du sable jaune sur le fond gris de la mer et, sur le sommet des dunes, la silhouette solitaire d’une sentinelle.

Mais bientôt retentit une musique militaire; et de longues lignes de troupes apparurent, se dirigeant vers les dunes. A l’est et à l’ouest, le sable s’étendait à l’infini, formant un «Champ de Mars» où une armée eût manœuvré à l’aise. Ce matin, cavalerie et infanterie y font l’exercice. L’infanterie, avec ses uniformes sombres, se découpe en silhouette sur la plage jaune; et les cavaliers galopant l’un derrière l’autre font penser à quelque frise noire de guerriers sur les flancs bruns d’un vase étrusque. Pendant plusieurs heures, ces mouvements de troupes continuèrent au son des clairons, sous les yeux de la sentinelle solitaire; puis les soldats rentrèrent dans la ville, et La Panne reprit le banal aspect d’un _Bain de mer_. Mais la banalité n’était qu’à la surface, car en suivant l’esplanade on avait vite découvert que la ville était devenue une vraie citadelle, et que toutes ces villas de poupées derrière des grilles prétentieuses, affublées de noms puérils--«la Mouette», «Mon repos», «les Algues»--n’étaient que des casernes. Dans la grande rue, on voyait des centaines de soldats, flânant deux par deux, formant des groupes, luttant et se taquinant comme des gamins en vacances, ou marchandant dans les boutiques des objets en coquillages et des cartes postales. De temps en temps entre les uniformes vert foncé et amaranthe apparaissait la note unie d’un uniforme de khaki, ou le bleu pâle d’une tunique française.

Avant déjeuner, l’automobile nous ramène à Dunkerque le long du canal, entre des plaines verdoyantes et des villages florissants. Rien n’y rappelait la guerre, sauf les camions militaires et les voitures d’ambulances qui sillonnaient la route. Les murs et les portes de Dunkerque nous apparurent aussi intacts que lorsque nous y entrâmes avant-hier; mais à l’intérieur des portes c’était un désert. Le bombardement avait cessé la veille au soir, laissant la ville dans un silence de mort. Toutes les maisons étaient fermées, les rues étaient vides. Nous allâmes à la place Jean-Bart à l’endroit même où, deux jours auparavant, nous prenions le thé dans le hall de l’hôtel. Maintenant, il ne restait plus un carreau aux fenêtres du square, les portes de l’hôtel étaient fermées, et l’on voyait, de temps en temps, un domestique apparaître, portant un panier rempli des plâtras tombés des plafonds. Le square était littéralement pavé de morceaux de verre provenant des innombrables vitres cassées--et, juste au pied de la statue de Jean-Bart, à l’endroit même où l’automobile nous attendait l’autre jour, le canon de Dixmude avait creusé un trou qui rivalisait avec le cratère de Nieuport.

Bien que toutes les maisons de la place fussent intactes, elle avait un air d’absolue désolation. C’était la première fois que nous voyions les blessures fraîchement causées par un bombardement. Ce ravage si récent n’en paraissait que plus cruel encore. En suivant une rue derrière l’hôtel, nous arrivâmes à l’élégante église gothique de Saint-Éloi, dont un bas côté a été en partie saccagé. Puis, nous nous trouvâmes en face d’une pauvre maison bourgeoise entièrement dépouillée de sa façade. Ces planchers effondrés, exposés à nos yeux dans leur nudité vulgaire, ces armoires éventrées, ces lits suspendus dans le vide, ces couvertures en tas, cet amas de chaises renversées, de poëles, de lavabos sens dessus dessous, étaient bien plus pénibles à voir que les nobles blessures de l’église. Saint-Éloi était drapée dans la dignité du martyre: la pauvre petite maison faisait penser à quelque personne timide et gauche, soudainement exposée au grand jour dans le déguenillement de sa misère.

Quelques groupes regardaient les ruines ou erraient sans but dans les rues. Tout le monde parlait bas, comme dans une chambre mortuaire: c’était plus impressionnant que le silence absolu d’Ypres. Pourtant, quand nous revînmes à la place Jean-Bart, l’instinct de vie qui résiste à tout avait déjà commencé à reparaître: une bande d’enfants jouait au fond du cratère, à la recherche de «spécimens» de verre cassé et de briques fendues; et, tout autour, tranquillement comme d’habitude les gens du marché dressaient leurs petits étalages de bois. Dans quelques minutes les traces de l’obus allemand seraient cachées sous des tas de faïences et d’ustensiles de ménage, et ces mêmes femmes que nous avions vues absorbées dans la douloureuse contemplation des ruines retrouveraient leur entrain accoutumé pour marchander une casserole ou une bassinoire.

Toute l’après-midi se passa à errer dans les rues de La Panne. Les exercices des troupes avaient recommencé, et c’était un spectacle d’une étrange beauté que celui de leurs manœuvres sur la plage. Le soleil était voilé, le ciel menaçant et la mer houleuse: vers le soir, elle prit des teintes de jade et de perle, avec des reflets d’argent terni. Au loin, sur la plage, toute une flotte mystérieuse de barques de pêche était échouée sur le sable, leurs voiles noires gonflées par le vent; elles semblaient avoir débarqué au soleil couchant ces cavaliers noirs qui galopaient tout à l’entour, s’échappant de quelque farouche légende du Nord. Des clairons sur le bord de la mer, la face tournée vers les dunes, les pieds dans la vague, se mirent à sonner: il me semblait entendre l’appel du cor de Roland, retentissant à Roncevaux, dans le combat contre les infidèles. Sur le monticule de sable sous ma fenêtre, la sentinelle solitaire veillait...

24 juin.

Quand on quitte le front, c’est comme si l’on descendait de la montagne. Je ne l’ai jamais éprouvé plus vivement qu’en quittant la Belgique cet après-midi. J’en fus surtout pénétrée en passant devant un groupe de villas, isolées dans une région stérile où un maigre gazon pousse seul dans le sable. Dans l’une de ces villas, depuis près d’un an, deux cœurs ont élevé jusqu’à son sommet l’exemple de la constance humaine: cet exemple a rayonné sur le monde entier. On ne saurait passer devant cette maison sans un sentiment de vénération. Grâce à la chaleur qui s’en dégage, des fois mortes ont miraculeusement ressuscité, des convictions chancelantes se sont raffermies, de fougueux élans se sont transformés en une endurance inépuisable.

En quittant Saint-Omer, nous prîmes un raccourci à travers une campagne accidentée. Ce fut une bonne chance qui nous fit quitter la grande route, car du sommet d’une colline nous vîmes s’avancer vers nous un grand détachement de troupes anglaises et indiennes. Les champs de blé, les bouquets de bois et les hauteurs bleutées de l’horizon baignaient dans une lumière d’argent, et c’est dans cette atmosphère éblouissante que s’avançaient les régiments de cavaliers indiens fins et élancés: sous leurs turbans, leurs figures délicates et altières ressemblaient aux figures des princes sur les miniatures persanes. Puis, vint un long train d’artillerie: des chevaux superbes, des canons roulant avec fracas, et de jeunes Anglais au frais visage, galopant sous la lumière du soleil couchant. Leur défilé semblait ne jamais devoir finir. De temps en temps il était interrompu par un train d’ambulances et de camions, ou arrêté et resserré dans les rues étroites d’un village où enfants et fillettes sortaient pour offrir des fleurs aux soldats, tandis que des boulangers vendaient des pains chauds aux cantiniers. Notre automobile parvint enfin à se dégager de cette foule, et nous montâmes une autre côte, mais ce fut pour rencontrer un autre régiment venant vers nous. Et pendant plus d’une heure cette procession défila, exactement comme la procession de troupes françaises que nous avions rencontrée en allant au nord quelques jours auparavant, et cependant si différente. Il nous sembla que nous avions passé, pour gagner le front du Nord, et repassé encore en le quittant, par une porte étincelante dans le long mur des armées qui gardent le monde civilisé depuis la mer du Nord jusqu’aux Vosges.

V

EN ALSACE

19 août 1915.

Mon expédition à l’est commença par une pointe vers le nord, pour aller près de Reims dans un gros bourg voir en activité l’une des nouvelles unités automobiles de la Croix-Rouge. Une fois l’inspection terminée, nous montâmes dans un vignoble au-dessus de la ville, dominant une vallée où coule une rivière entre une double rangée d’arbres. La première ligne d’arbres suit le canal que tiennent les Français: on y a mis des canons sur des péniches. Derrière se trouve la grand’route, avec les lignes de tranchées françaises; et juste au-dessus, sur l’autre versant, sont les lignes allemandes. Le sol étant crayeux, les positions allemandes sont clairement marquées par deux lignes blanches qui barrent la colline brune. On entendait des coups de feu irréguliers et on voyait, sur les hauteurs, de place en place, la colonne de fumée d’un obus qui éclatait. Quelle impression étrange que d’être là, d’entendre le bourdonnement des insectes dans la douce chaleur de l’été, au milieu d’un pays paisible, lourd des promesses de la vendange prochaine, et de savoir que les arbres qui sont là, à nos pieds, cachent une suite de canons crachant la mort sur les deux lignes blanches de la colline!

Reims nous ramène à la réalité de la guerre par son aspect de mortelle désolation: cette paralysie des villes bombardées est l’un des effets les plus tragiques de l’invasion. On est révolté à la pensée de la désorganisation insensée d’innombrables activités. En comparaison des villes du Nord, Reims est relativement intacte; et cela rend plus cruel et plus frappant encore cet arrêt de toutes ses énergies.