Voyages au front, de Dunkerque à Belfort
Part 5
Au premier étage, le général avait transformé en bureau une chambre à coucher Empire; nous le trouvâmes là, au milieu de bons gros meubles de province tout surpris de se voir couverts de cartes d’état-major, de plans de tranchées, de photographies prises en aéroplane, de tous ces documents de la guerre moderne qui jonchaient tables, lits et sièges. A travers les fenêtres ouvertes on entendait le bourdonnement des abeilles, le murmure du jardin, et l’on devinait, tout près, derrière les murs, d’autres jardins semblables, où rien n’avait interrompu l’ordre monotone de la vie provinciale...
Nous partîmes de bonne heure pour Mousson sur la Moselle, vieille forteresse en ruines sur une colline dominant la ville de Pont-à-Mousson. Notre route se déroulait aux pieds des hauteurs du Grand Couronné, allant du sud-est de Pont-à-Mousson à Saint-Nicolas-du-Port. Pendant tout l’automne dernier ce joli pays n’était qu’un vaste champ de bataille. De ces tristes jours il ne reste d’autre souvenir visible que des croix de bois dans les champs: on ne voit pas de troupes, aucun de ces tableaux de guerre qui donnaient en mars à l’Argonne un aspect si tragique. Ici, au contraire, c’est la vie paisible des champs. La route qui va à Mousson est dominée par un village qui rappelle certains bourgs d’Italie accrochés au sommet d’une hauteur. C’est le point exact où, en août 1914, l’invasion allemande fut définitivement arrêtée et repoussée; et sur cette colline s’élève encore un monument sur lequel on lit cette inscription: «Ici, en l’an 363, Jovinus mit en déroute les hordes des Teutons.»
Un peu avant d’atteindre la hauteur de Mousson nous dûmes laisser l’automobile dissimulée derrière un talus: la route est repérée par les Allemands, et des piétons isolés courent moins de risque qu’une automobile d’attirer leur feu. Nous grimpâmes sous une pluie battante. A l’abri du château nous nous arrêtâmes pour regarder la vallée de la Moselle, les toits d’ardoise de Pont-à-Mousson et le pont détruit qui reliait jadis les deux quartiers de la ville. Seules, les ruines de ce pont nous rappelaient que nous étions si près de la guerre. Le vent était trop fort pour que les batteries pussent tirer. Rien ne laissait deviner que le bois que nous voyions à nos pieds, derrière le toit de l’hospice, était bordé de tranchées ennemies et hérissé de fusils, ni que les collines de l’autre côté de la vallée étaient garnies de canons aux aguets. Et pourtant les Allemands étaient bien là, et entouraient d’un cercle de fer trois côtés de l’éperon où nous nous trouvions: en regardant par l’une des meurtrières des anciennes murailles on avait l’impression de revivre au moyen âge, dans un bourg fortifié, et de dominer, du haut d’un donjon, l’armée des assiégeants. Plus on regardait, plus cette invisibilité de l’ennemi devenait sinistre et menaçante. «Ils sont là, et là, et encore là.» Nous écarquillions nos yeux et n’arrivions à voir que des pentes paisibles et des fermes qui semblaient endormies. C’était comme dans un conte de fées, où les hordes ennemies se seraient transformées en mottes de terre et leurs armes en brins de gazon. Seule, toute proche, en face de nous, une colline pelée en pain de sucre avait un aspect étrange. Un réseau de sillons couvrait ses flancs dénudés: on eût dit d’une gigantesque fourmilière. C’étaient les tranchées françaises, mais on eût cru bien plutôt voir les vestiges inoffensifs d’un campement préhistorique.
Tout à coup un officier, montrant la vallée à l’ouest de ces tranchées, nous dit: «Voyez-vous cette ferme?» Elle était à nos pieds, près de la rivière, et si près que de bons yeux eussent aisément distingué, dans la cour, des personnes ou des animaux, s’il y en avait eu; mais tout y semblait somnoler dans une paix bucolique. «Ils sont là,» dit l’officier; et tout à coup cette inoffensive petite ferme me sembla avoir une figure humaine, grimaçante et haineuse. Jamais la plus furieuse canonnade n’avait évoqué _leur présence_ de façon si saisissante.
A cet endroit, le front de combat et l’ancienne frontière se confondent presque partout; et à travers une éclaircie dans les hauteurs boisées qui cachent les batteries allemandes nous vîmes à l’horizon une grande masse grise se dessiner. C’était Metz, la ville promise, se dressant avec ses clochers et ses tours, comme la bannière mystique qui apparut à Constantin dans le ciel pendant la bataille...
Nous descendîmes à pied, à travers des vignes et des vergers détrempés, jusqu’à Pont-à-Mousson. C’est un hasard météorologique qui nous permit d’y entrer, car le canon parle quand le vent se tait, et alors le pauvre Pont-à-Mousson ne reçoit pas de visites. On se l’explique facilement quand on est dans le jardin du grand monastère des Prémontrés, au bord de la rivière, où sont installés maintenant l’hôpital et le grand asile de la ville. Entre les charmilles de tilleuls et dans les plates-bandes, les obus allemands ont creusé trois ou quatre cratères, dans l’un desquels, pas plus tard que la semaine dernière, une petite fille a trouvé la mort. La façade du bâtiment est criblée comme une cible et percée de part en part par les obus. Pourtant, sous cet abri précaire, la sœur Thérésia, de la même race indomptable que les sœurs de Clermont et de Gerbéviller, a réuni un troupeau varié de soldats blessés dans les tranchées, de civils dispersés par le bombardement, d’éclopés, de vieilles femmes et d’enfants, toutes les épaves humaines de ce coin du front en butte à tant d’orages. Sœur Thérésia ne se déconcerte pas quand les obus pleuvent sur son toit. Le bâtiment est immense; quand une aile reçoit un atout elle réunit ses protégés avec lits et bagages... et en route pour une autre aile... «Je promène mes malades», dit-elle avec calme, comme si elle nous faisait les honneurs du plus moderne des hôpitaux, installé avec tout le dernier confort. Et elle nous guide à travers de longues galeries voûtées, chargées d’ornementations baroques, aux encorbellements soutenus par des figures de saints en stuc qui contemplent avec une solennelle indifférence les couchettes alignées et les longues tables où des éclopés aux yeux hagards s’asseyent pour manger la soupe.
15 mai.
Je viens de voir un être vraiment heureux: un homme qui a trouvé sa vocation.
Au sud-ouest de Nancy est un petit pays qui s’appelle Ménil-sur-Belvitte. Jusqu’ici l’histoire a ignoré ce nom, mais le jour viendra où il sera connu de tous; du moins existe-t-il un homme qui est déjà convaincu de ce fait.
Ménil-sur-Belvitte, aux confins des Vosges, est un village très éprouvé, car on s’y est battu avec frénésie dans le premier mois de la guerre. Les maisons sont dans un bas-fond, derrière lequel le terrain s’élève et forme un plateau couvert de champs de blé qui aboutissent à des pentes boisées: c’est le champ de bataille par excellence, tel qu’il est décrit dans les livres d’histoire. Et c’est bien une réelle bataille, à ciel ouvert, comme dans le bon vieux temps, qui a eu lieu ici. Les Français y repoussèrent les Allemands; mais leur victoire leur coûta cher, et des milliers d’entre eux tombèrent dans les champs de blé dévastés.
L’église du Ménil est une ruine, mais le presbytère a survécu--petite maison modeste au bout de la rue. Le curé nous y reçut et nous mena dans une chambre qu’il a transformée en chapelle. Cette chapelle est aussi un musée de guerre et tout ce qui s’y trouve a rapport à la rencontre qui s’est déroulée dans les champs de blé. Les candélabres de l’autel sont faits avec des obus de 75, l’auréole de la Vierge est un rayonnement de baïonnettes, et les murs sont ornés tant de trophées enlevés aux Allemands que de reliques françaises. Au plafond, le curé a fait peindre une sorte de carte zodiacale et allégorique de toute la région. Le hameau de Ménil-sur-Belvitte en est l’astre principal, Verdun, Nancy, Metz et Belfort les humbles satellites. Mais cette chapelle-musée n’est que l’expression concrète du culte passionné que porte le curé aux glorieux morts. C’est sur le champ de bataille qu’il l’a véritablement exercé. Le combat terminé, il consacra ses soins aux longues rangées de tombes fraîches, les entoura de barrières, y planta des fleurs et de jeunes sapins, marqua soigneusement les noms de ceux qui y reposaient et la date à laquelle ils avaient succombé. Tandis qu’il nous menait de l’un de ces cimetières à l’autre, sa figure était illuminée du bonheur de la vocation accomplie. C’est pour cette belle tâche que cet homme avait été créé: on voit qu’il est né avec le goût de collectionner et de classer, et avec le culte de l’héroïsme et des héros. Dans l’antichambre du presbytère, au mur, j’ai remarqué une caisse de papillons soigneusement étiquetés, reste, sans doute, de ses premiers essais de collectionneur. Ses «spécimens» ont changé, voilà tout: il a passé des papillons aux hommes.
En allant à Ménil, nous nous arrêtâmes au village de Crévic. Les Allemands y sont venus au mois d’août 1914, mais ils n’ont rien saccagé sauf le château. Il est situé dans un parc au bout du village et appartenait au général L..., l’un des meilleurs soldats de France et l’ennemi le plus redouté des Allemands en Afrique. On peut dire, sans exagération, que la fermeté de son attitude et la rapidité de sa décision au mois d’août 1914, ont sauvé le Maroc pour la France. Aussi, Crévic, pourtant si modeste et si ignoré, ne put-il échapper à la fureur des envahisseurs. A peine y furent-ils arrivés que l’officier commandant se fit conduire à la maison du général, dressa dans la cour un bûcher et y jeta papiers, portraits, meubles et souvenirs de famille... après quoi, il fit brûler l’habitation. Assis dans le parc abandonné, devant la ruine lamentable, nous écoutâmes de la bouche du jardinier le récit de cet exploit caractéristique. Le fait qu’aucune autre maison n’a été endommagée à Crévic accentue encore la lâcheté préméditée de cette basse vengeance.
16 mai.
A deux kilomètres à peu près de la frontière allemande (front aussi bien que frontière sur ce point) une colline isolée s’élève des plaines de Lorraine. A l’est on voit une rivière serpenter entre les peupliers. Ce cours d’eau sert de limite entre la République et l’Empire. Par un temps clair comme celui-ci, la vue du haut de cette colline est d’un intérêt saisissant. Au sommet, un canon contre aéroplanes se dresse vers le ciel, guettant l’arrivée des oiseaux ennemis venant de l’est, et tout autour circule une tranchée profonde, ou plutôt un boyau rattachant les postes d’observation les uns aux autres. Dans chacun de ces terriers, ingénieusement blindés et protégés par des claies et des toits, se tiennent deux ou trois officiers d’artillerie aux visages absorbés et tranquilles, qui dirigent par téléphone le tir des batteries nichées dans les bois à plusieurs kilomètres de là. Malgré le mystérieux intérêt de cet endroit, les hommes que j’y vis m’intéressèrent bien davantage. Ils appartenaient visiblement à des classes différentes, et par conséquent n’avaient pas reçu la même éducation; pourtant, leur fraternité de cœur et d’esprit paraissait complète. Ils étaient tous plutôt jeunes, et leurs visages avaient ce caractère que la guerre a donné aux visages français: un caractère d’intelligence plus précise; de volonté plus ferme et de jugement plus sûr; comme si toutes leurs facultés décuplées étaient tendues vers un but suprême, et comme si, ne voyant plus leurs propres intérêts, ils marchaient éblouis par la splendeur de leur haute vision.
De cette éminence, d’où tant d’yeux vigilants sont toujours fixés sur la frontière, nous descendîmes à un village peu éloigné, mais en deçà de la ligne des canons, où l’officier qui commandait le détachement nous offrit le thé dans une charmante vieille maison au jardin en terrasses fleuries. Au bas de ces terrasses, la Lorraine perdue s’étendait jusqu’à l’horizon bleu, et, juste derrière nous, la colline toujours en éveil faisait bonne garde jour et nuit. La douceur de cette heure, la paix de ce jardin rendaient plus accablante encore l’horreur de la sombre tragédie.
Du village, la route descendait vers la forêt, dont nous voyions la tache sombre de là-haut quand nous dominions la plaine. Nous nous arrêtâmes près d’une colonie de huttes d’aspect curieusement exotique qui surgissaient entre les branches. Elles-mêmes présentaient une si fantastique combinaison de gazon, de branches et de feuillages qu’elles semblaient quelque forme transitoire entre l’arbre et la maison. Nous étions dans ce qu’ils appellent au front un «village nègre» des tranchées de seconde ligne. Cette colonie abritée où les hommes se tiennent au repos, est aménagée avec un souci tout particulier du confort: les maisons en partie souterraines sont reliées entre elles par des boyaux profonds et sinueux sur lesquels on a jeté de légers ponts rustiques, et leurs toits, presque au ras du sol, sont faits de mottes de terre presque impénétrables aux obus. Et pourtant ce sont de vraies maisons, avec de vraies portes et de vraies fenêtres sous leurs auvents de gazon; à l’intérieur il y a de vrais meubles, et devant les portes de vraies corbeilles de pensées et de pâquerettes. Dans la hutte du colonel, un grand bouquet de fleurs de printemps s’épanouissait sur la table; et partout c’était la même propreté, le même ordre, la même recherche amusante du joli. Les hommes dînaient assis à de longues tables sous les arbres. Leurs visages fatigués n’étaient pas rasés, leurs uniformes de coupe et de couleurs disparates étaient défraîchis. Ils étaient au repos et de bonne humeur; mais sur la figure de chacun d’eux on retrouvait le caractère qui m’avait frappée là-haut sur la colline. Chaque fois que je vais au front j’ai, en voyant les hommes, la même impression: c’est que l’unique pensée de la Défense de la France vit dans l’esprit et dans le cœur de chaque soldat avec autant d’intensité que dans l’esprit et dans le cœur de leurs chefs.
Nous marchâmes jusqu’à la lisière de la forêt. A travers la palissade de branches qui lui servait de clôture, nous pouvions voir, à un kilomètre environ, de l’autre côté d’un champ, les toits d’un petit village tranquille. Je m’avançai de quelques pas dans le champ; mais je me sentis vivement tirée en arrière. «Prenez garde--ce sont les tranchées.»--Ce qui nous semblait un sillon tracé par une charrue était bel et bien la ligne ennemie; et dans le petit village tranquille les canons français veillaient. Tout à coup, pendant que nous étions là, ils parlèrent. A ce moment même, nous entendîmes ce bruit d’un aéroplane, ce _grrr_, auquel on ne saurait se tromper, et nous vîmes, bien haut dans le ciel, l’oiseau de malheur comme un point noir. Immédiatement, la mitrailleuse perchée sur la colline se fit aussi entendre. Les hommes quittèrent leur dîner pour essayer de voir quelque chose à travers les arbres; et le taube, se voyant signalé, fit demi-tour et se réfugia derrière les nuages.
17 mai.
Aujourd’hui nous partîmes animés plus que jamais d’un esprit d’aventure.
Jusqu’à présent on nous avait toujours dit à l’avance ce que nous pourrions voir, et jusqu’où l’on nous permettrait d’aller; aujourd’hui, nous nous lancions dans l’inconnu. A partir d’un certain point, nous nous savions absolument entre les mains d’un colonel de chasseurs à pied: notre destinée dépendait de son bon vouloir.
Pour le rejoindre dans les replis des montagnes du sud-est il fallut faire beaucoup de chemin. Un officier d’état-major nous accompagna. Nous dépassâmes les ruines d’une ville bombardée au pied de la montagne; puis, en suivant une vallée étroite bordée de falaises boisées, nous arrivâmes à un endroit où était établi le colonel de la brigade. Après un court colloque entre le colonel et notre officier d’état-major, on nous adjoignit un capitaine de chasseurs et nous repartîmes. Notre route traversait une ville si exposée que notre compagnon du quartier général suggéra qu’il serait peut-être sage de l’éviter; mais notre nouveau guide ne voulut pas nous imposer une telle déception. «Oh! dit-il, l’auto ne s’arrêtera pas. Nous ne ferons que traverser la ville au plus vite.» Et dans l’excès de sa bonne volonté, il nous permit même de ralentir un peu l’allure...
Oh! pauvre ville! quand nous y arrivâmes, par une route labourée d’obus tout récemment tombés, je n’eus aucune envie de m’y arrêter. Je n’avais qu’un désir: partir et effacer ce souvenir de ma mémoire... Ce qui était particulièrement douloureux, c’est que cette ville n’était pas tout à fait morte: au milieu de son agonie il lui restait une faible lueur de vie. Quelques enfants jouaient encore dans ses rues dévastées, sous la surveillance de leurs mères aux visages hâves, qui les guettaient par les portes des caves. «Je sais bien qu’ils ne devraient pas être là, dit le capitaine, mais il y en a environ cent cinquante qui ont tellement supplié que le colonel leur a permis de rester. L’officier commandant a l’œil sur eux, et quand il donne le signal ils rentrent au plus vite dans leurs terriers. Il paraît qu’ils sont très obéissants. C’est à sa demande qu’on leur a permis de rester.»
Nous nous élevâmes de plus en plus dans les montagnes, et peu à peu la beauté du paysage effaça l’horrible vision des angoisses humaines. Nous étions dans des bois de sapins; l’air en était embaumé; le sol exhalait la fraîche odeur de la pluie récente, et de petites cascades faisaient frissonner les branches au-dessus des eaux cachées. Partout, nous ne voyions que la forêt: elle couvrait les collines, descendait dans la vallée étroite, et allait se perdre dans un lointain bleuté. A un tournant, nous rencontrâmes une compagnie de soldats portant des bêches et des sacs à outils: ils allaient creuser des tranchées sur les hauteurs. La vie doit être meilleure ici, dans cet air cristallin, que dans la boue de l’Argonne ou dans les brouillards du Nord, et le vent frais de la montagne donne aux soldats un air de santé.
Nous montâmes toujours, jusqu’à une cime où nous fîmes halte dans un autre «village nègre»: presque une ville cette fois. Des soldats entourèrent l’automobile; chasseurs à pied aux uniformes passés et couverts de la boue des tranchées. C’était un plaisir pour eux que de voir des figures nouvelles, car peu de visiteurs viennent jusque-là, et ils nous accueillirent par un grand cri de «Vive l’Amérique!» «L’Amérique» se sentait heureuse et fière d’être là, dans cette atmosphère de courage et de résistance obstinée. La plupart de ces hommes étaient des réservistes, c’est-à-dire mariés et ayant passé l’âge où le combat passionne. Depuis bien des mois, sur ce côté du front, il n’y a pas eu d’action, pas de grande aventure pour enflammer l’imagination. La vie s’y est écoulée monotone, sans autre but que celui de surveiller et de tenir bon. Nous lisions tout cela sur la figure des soldats; on ne voyait pas dans leurs yeux la flamme d’une fougue impétueuse, mais l’expression réfléchie d’hommes qui savent ce que la patrie attend d’eux, et qui tiendront jusqu’au jour de la victoire ou de la mort.
En attendant, ils avaient tiré le meilleur parti possible de la situation, et s’étaient organisé, dans ce coin de forêt, une colonie qui eût fait la joie d’écoliers en vacances. Il y avait une réelle recherche d’architecture dans leurs constructions rustiques.
Dans le souterrain du colonel, une longue table décorée de tulipes et de lilas était préparée pour le thé. Dans d’autres de ces catacombes hospitalières nous vîmes des rangées de couchettes, des tables servies, des casseroles appétissantes grésillant sur un bon feu. Partout, des inventions ingénieuses de mobilier rustique et de décoration intérieure. Plus loin, un passage conduisait, à travers un fourré de sapins, à un hôpital caché, merveille d’aménagement souterrain.
Pendant que nous causions avec le chirurgien, un soldat rentra, venant des tranchées: un homme barbu, d’âge moyen, dont la mine n’avait rien de martial; une de ces figures comme il y en a par centaines dans la foule en France. Il avait une blessure au crâne qu’on venait de panser, et il était très pâle. Le colonel s’arrêta pour lui poser quelques questions, puis lui dit:
--«Eh bien! ça commence à aller mieux?»--«Oui, mon colonel.»
--«Bon. Dans un ou deux jours, on va penser à retourner aux tranchées, hein?»--«J’y vais de ce pas, mon colonel.»
De part et d’autre, cela fut dit avec une parfaite simplicité. Le colonel ajouta seulement: «Allons, très bien, mon ami,» et il posa sa main affectueusement sur l’épaule de l’homme.
Nous visitâmes ensuite une hutte au toit de gazon «A l’enseigne des artisans ambulants», où deux ou trois soldats modelaient et ciselaient toutes sortes de babioles faites avec l’aluminium des obus allemands. L’un d’entre eux terminait une bague avec deux têtes de faunes finement ciselées; un autre m’offrit un «pickelhaube» microscopique, minutieusement complet dans les moindres détails et incrusté d’un aigle de bronze pris dans un pfennig impérial. Il y a beaucoup de ces fabricants de bagues parmi les soldats du front, et le dessin sobre et archaïque de leurs bijoux est une preuve de la sûreté du goût français. Mais ceux que nous venions de visiter se trouvaient être des orfèvres de Paris qui étaient trop modestes en se qualifiant d’«artisans», et officiers et soldats étaient visiblement fiers de leur ouvrage.
Plus haut, discrètement à l’ombre de la futaie, s’élevait un autre petit bâtiment; un abri en troncs d’arbres, couvrant un autel orné de candélabres et de fleurs. La messe y est dite par un prêtre-soldat au milieu de l’assemblée agenouillée entre les troncs des sapins: c’est la vivante image de la vieille métaphore de la forêt prototype des cathédrales. Tout auprès de la chapelle s’étend le cimetière où chaque jour les hommes déposent quelques-uns de leurs camarades: ceux des pères de famille qui ne rentreront plus au foyer.
L’entretien de ce cimetière est confié tout entier aux troupiers et leur piété a des trésors d’invention pour orner ces tombes. Ils descendent jusque dans la vallée chercher les fleurs dont ils les couvrent, et souvent ils réunissent leurs économies pour placer sur celle d’un camarade favori quelque couronne plus durable, en verroterie ou en métal.
L’après-midi finissait et beaucoup de soldats erraient dans les sentiers entre les tombes. «C’est leur promenade préférée du soir,» nous dit le colonel. Il s’arrêta pour nous montrer l’une de ces tombes, surchargée de mémentos et de couronnes de perles: c’était celle du dernier d’entre eux tombé. «Il a été cité à l’ordre du jour...,» et les soldats qui nous entouraient se redressèrent avec orgueil, comme si l’honneur décerné à leur camarade rejaillissait sur eux tous, et qu’ils fussent désireux de s’assurer que nous comprenions ce qui les rendait si fiers...
«Et maintenant, dit notre capitaine de chasseurs, que vous avez vu des tranchées de seconde ligne, que diriez-vous d’un aperçu d’une tranchée de première?»