Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Part 4

Chapter 43,762 wordsPublic domain

Saint-Mihiel, l’écueil, le point dangereux de la région, le défaut de la cuirasse, Saint-Mihiel n’était qu’à quelques kilomètres! Un quart d’heure d’auto sur ce chemin, et nous nous trouverions au milieu des uniformes gris et des casques à pointe...

Le souvenir de ce poteau nous a suivis pendant bien des kilomètres, comme l’ombre de certain nuage gros de tempête qui assombrit parfois tout un paysage.

Rien de cette ombre ne s’étendait sur Bar-le-Duc: la charmante petite ville était assoupie dans son calme habituel. On rencontrait peu de soldats; c’était la vie civile qui prévalait. Après quelques jours passés sur les confins de la guerre, dans une région où tout est empreint de son influence mystique, on se sent comme diminué à ses propres yeux en rentrant dans un milieu d’activité familière. Malgré soi, on cherche dans les yeux des passants un reflet de cette autre vision, et l’on est déçu de ne voir que des gens qui vaquent avec indifférence à leurs propres affaires.

Un peu après Bar-le-Duc, une autre impression de guerre nous attendait encore, car notre route suivait exactement la piste de l’invasion d’août 1914, et, entre Bar-le-Duc et Vitry-le-François, la grande route est bordée de villes en ruines.

La première de ces tristes victimes est Laimont, qui semble avoir été fauchée par un cyclone; puis Revigny, ville de plusieurs milliers d’habitants, moins complètement rasée parce que ses maisons étaient plus solidement construites, mais semblant plus tragique encore, avec ses larges rues entre des pans de mur roussis où l’on retrouvait des débris de devantures de magasins, des portes ornementées, et même les restes de colonnades ayant naguère entouré la cour d’un édifice public.

Un peu plus loin, c’était le village d’Heitz-le-Maurupt, lamentable entre tous: jadis entouré de jardins et de vergers, maintenant, comme tant d’autres, un amas de ruines informes. Sa pauvre église dépouillée, ravagée, déshonorée, ressemblait à une victime humaine brutalement abandonnée sur le bord du chemin.

Dans cette région, où les croisements des routes sont fréquents, nous avions souvent de la peine à trouver notre direction. Toutes les indications de pays et de distance ont été effacées sur les bornes; les poteaux ont été renversés; on a même enlevé les plaques qui, sur la première maison des villages, en eussent indiqué le nom. Les uns disent que les habitants ont pris cette précaution au moment où l’armée ennemie approchait; d’autres prétendent que les Allemands ont supprimé les poteaux et plâtré les bornes pour y marquer des distances mensongères et encourageantes. Cela complique les voyages: les villages étant détruits ou déserts, on ne peut s’adresser qu’aux soldats que l’on rencontre; mais leur réponse est presque invariablement la même: «Nous ne savons pas, nous ne sommes pas d’ici.» C’est bonne fortune quand la sentinelle connaît le nom de la localité qu’elle garde!

Sensation étrange que de se trouver à soixante kilomètres à peine de Paris, dans un pays d’aspect sauvage, errant, comme nous l’avons fait pendant des heures, sur un vaste plateau couvert de bruyères, et interrogeant de tous côtés l’horizon bleuâtre sans que la moindre indication nous permît de découvrir où nous étions.

Tout à coup, à un tournant, le hasard nous mena dans un chemin de traverse où des «soixante-quinze» étaient alignés le long du talus comme des fourmiliers géants de quelque monstrueuse ménagerie; et un peu plus loin nous arrivâmes à un village fangeux occupé par la cavalerie et l’artillerie. Les soldats semblaient sur le point de se mettre en marche, et notre arrivée leur causa une telle surprise que la sentinelle ne nous arrêta pas, et que les sous-officiers, nous saluant avec respect, s’écartèrent pour faire place à notre automobile. Nous eûmes ainsi, par un heureux hasard, l’occasion de voir, au moment même où nous allions sortir de la zone de guerre, un dernier tableau de la vie active et mouvementée du front...

C’était encore cette activité que nous retrouvâmes à notre arrivée à Châlons. Déjà, lors de notre précédente visite, la ville était pleine de soldats: aujourd’hui, les rues vibraient sous les pas des troupes nouvellement arrivées qu’elles pouvaient à peine contenir. Sur la place, devant la Haute-Mère-Dieu, plus de mouvement que jamais: chacun était pressé, couvert de boue, chacun tenait son emploi dans l’énorme ruche militaire.

Nous n’avions pu ni téléphoner ni télégraphier, puisque dans la zone de guerre ce privilège est dénié aux civils, et nous arrivions à la nuit tombante dans cette ville archi-pleine sans avoir pu nous assurer d’un gîte. Nous apprîmes sans surprise qu’il n’y avait pas une chambre vacante à la Haute-Mère-Dieu; tout était loué pour la nuit, jusqu’au dernier canapé du salon. Nous nous adressâmes successivement à toutes les autres auberges de la ville: partout la même réponse. Finalement, nous demandâmes au quartier général la permission d’aller jusqu’à Épernay; mais cette autorisation nous fut refusée: aucune automobile civile n’était autorisée à circuler de nuit dans la zone des armées. Du reste, l’officier chargé de donner les permis nous fit observer que, si l’on faisait une exception en notre faveur, nous serions probablement obligés de rebrousser chemin, renvoyés par la première sentinelle que nous rencontrerions, et dans l’impossibilité de rentrer à Châlons sans un autre permis. Cette alternative nous parut si fâcheuse que nous nous considérâmes comme relativement heureux d’être à l’intérieur des portes de la ville! Nous retournâmes à l’hôtel chercher un coin pour dîner au restaurant encombré: en vain, nous avions espéré que quelque voyageur serait parti dans l’intervalle. Après dîner, la patronne nous apprit qu’elle avait des chambres réservées en permanence pour l’état-major, et que, si aucun officier ne les demandait dans la soirée, nous pourrions peut-être obtenir l’autorisation de les occuper; nous retournâmes donc à l’état-major. Là, dans un somptueux vestibule en pierre de taille, au pied d’un solennel escalier à la rampe dorée, nous dûmes attendre, non sans appréhension, dans le perpétuel va-et-vient des ordonnances et estafettes, que l’on prît en considération notre insolite requête. Le résultat de cet examen fut l’expression d’un regret qu’on ne pouvait rien faire en notre faveur, des officiers pouvant à tout moment arriver du grand quartier général et les chambres devant demeurer à leur disposition.

Il était neuf heures passées, la nuit était glaciale: notre cas devenait sérieux. Le courtois officier chargé de nous éconduire s’émut devant notre détresse et nous proposa de nous donner un laissez-passer pour Paris. Mais Paris était à deux cents kilomètres, la nuit était épaisse, le froid pénétrant; il eût fallu, à chaque carrefour, convaincre la sentinelle que nous étions en règle pour pouvoir continuer notre chemin. Nous n’avions pas oublié le prudent avis qui nous avait été donné un peu plus tôt. Nous refusâmes. Encore une fois, nous étions sur le pavé, sans asile, dans la nuit. A ce moment, le destin eut pitié de nous.

Nous avions rencontré, au restaurant, un ami attaché à l’état-major. Il se retrouva sur notre chemin au moment où nous commencions à désespérer. Par bonheur, il connaissait un logement dans le quartier. Impossible, pour lui, de nous y mener: le couvre-feu sonnait à 9 heures à Châlons. Il n’avait plus le droit d’être dehors; ni nous non plus, d’ailleurs. Mais il nous indiqua notre chemin à travers le dédale des petites rues non éclairées au pied de la cathédrale. Il était debout près de notre auto et, au moment de nous quitter, il nous dit rapidement à voix basse: «Vous ne devriez pas être dehors si tard, mais le mot, ce soir, est «Victoire». Prenez garde que la sentinelle ne vous entende pas quand vous le direz au chauffeur.» Il gravit les marches du perron et disparut. Et j’étais là, dans la nuit claire, me demandant si c’était bien moi, si j’étais bien à Châlons, et si ce jeune homme, qui venait à Paris dîner chez moi, causer littérature et théâtre, m’avait bien murmuré mystérieusement un mot de passe pour me permettre d’arriver sans encombre jusqu’à une maison de la rue voisine! Ce seul mot avait tout revêtu d’un tel sentiment d’irréel que, pendant un court moment de grâce, les scènes que je venais de voir, et la guerre elle-même, dans sa sauvagerie implacable, me semblèrent se dissiper comme un cauchemar, dont je me réveillais, pour revoir toutes choses sous leur aspect normal et rassurant...

Le bruit du canon de plus en plus proche et intense se chargea, dès le lendemain matin, de dissiper cette vision de paix: il grondait plus férocement encore que le premier soir à Verdun et quand nous nous mîmes en route pour rentrer à Paris il nous sembla qu’une nouvelle armée avait surgi du sol pendant la nuit. Plus d’une fois, il fallut ranger notre voiture pour laisser passer le flot des troupes qui paraissait ne s’épuiser jamais, se dirigeant vers le nord de la ville. Toute une armée se déroulait devant nous comme sur une frise: l’infanterie, puis l’artillerie, les sapeurs, les mineurs, les convois sans fin de canons et de munitions, la longue file de voitures de ravitaillement, et enfin les brancardiers accompagnant les ambulances de la Croix-Rouge.

C’était toute l’histoire d’un jour de vie guerrière que nous avions sous les yeux en regardant ce flot humain s’écouler silencieusement vers le front et nous en eûmes encore la vision en lisant, quelques jours plus tard, la concise relation d’un renouvellement d’activité autour de Suippes, et du gain coûteux d’une bande de terrain entre Perthes et Beauséjour...

III

EN LORRAINE ET DANS LES VOSGES

Nancy, 13 mai 1915.

J’ai là, près de moi, sur ma table, un bouquet de pivoines..., de ces honnêtes pivoines roses de jardin de village qui ont une bonne figure ronde et épanouie. Elles ont été cueillies, tantôt, à Gerbéviller, dans le jardin d’une maison en ruines--d’une maison à ce point calcinée et bouleversée que, pour trouver des épithètes assez effroyables pour la décrire, il faudrait emprunter le langage imagé de quelque prophète hébreu célébrant la chute d’une cité d’idolâtres.

Depuis notre départ de Paris, hier matin, nous avons passé par des rues et des rues de maisons ainsi éventrées; nous avons traversé des villes et des villes tordues par les dernières convulsions de leur agonie; et partout, devant les monceaux de pierres qui furent jadis des maisons, et les fondrières qui furent des rues, nous avons vu des fleurs et des légumes pousser dans des jardins fraîchement ratissés et arrosés.

Si je parle de mes pivoines, ce n’est pas pour les faire servir de prétexte à l’allégorie de la nature inconsciente voilant de fleurs les barbaries humaines: je les place en tête de mon récit comme symbole de l’énergie consciente qui replante et rebâtit au milieu de la dévastation...

Au mois de mars dernier, les villes de l’Argonne que nous traversions semblaient complètement mortes; mais hier on voyait germer partout une vie nouvelle. Nous suivions une autre piste de l’invasion, une de ces gigantesques balafres dont la Bête avait déchiré le pays en septembre dernier entre Vitry-le-François et Bar-le-Duc. Étrepy, Pargny, Sermaize-les-Bains, Andernay sont les noms de ses victimes.

Sermaize-les-Bains était autrefois une jolie petite ville d’eaux au milieu de coteaux boisés; les autres, de gros bourgs entourés de fermes. De tout cela il ne reste que quelques escarres scrofuleuses sur le riant paysage printanier.

Mais beaucoup de ces ruines résonnaient du bruit du marteau, et partout des maçons et des charpentiers étaient déjà à l’ouvrage. Là où tout semblait le plus mort, apparaissaient des symptômes de retour à la vie: des enfants jouaient dans les ruines, et, de loin en loin, une vieille femme risquait un regard inquiet à travers les fentes d’un abri accoté à un pan de mur écroulé. Une ancienne voiture de tramway, convertie en café, portait l’enseigne: «Au Restaurant des Ruines»; et partout, entre les murs calcinés, dans les jardins soigneusement ratissés, on voyait pousser radis et laitues.

Au sortir de Bar-le-Duc, nous prîmes au nord-est; et en entrant dans la forêt de Commercy nous commençâmes à entendre de nouveau la grande voix du front. C’était le plus tiède et le plus paisible des jours de mai, et dans la clairière où nous fîmes halte pour déjeuner le silence de midi fut soudain rompu par le puissant grondement de l’artillerie. Dans l’intervalle des détonations, aucun bruit, sauf le bourdonnement des cousins voltigeant au soleil et le rappel sylvestre d’un coucou au fond de la futaie... Au bout du sentier apparurent quelques cavaliers vêtus de bleu fané; les robes de leurs chevaux luisaient comme des châtaignes mûres. Ils échangèrent quelques mots avec nous, acceptèrent des cigarettes et repartirent; et dans le silence plus profond l’insecte, l’oiseau et le «soixante-quinze» reprirent leur trio interrompu...

La ville de Commercy paraissait aussi impassible que si la canonnade qui ébranlait ses vitres eût été l’écho de quelque rumeur renvoyée par les collines. Les villes voisines du front, aguerries au bruit des combats, poursuivent leur vie quotidienne avec un calme que l’on pourrait appeler de l’inconscience s’il ne méritait pas un nom plus honorable. A l’heure présente, l’existence de Commercy est toute subordonnée à l’occupation militaire; mais en voyant ces rues ensoleillées qui semblent si paisiblement endormies on a peine à croire qu’on soit vraiment à moins de huit kilomètres de la ligne de feu. Et pourtant les Français, par une étrange perversion de l’amour-propre national, continuent à se donner eux-mêmes pour une race nerveuse et impressionnable!

Cet après-midi, en route pour Gerbéviller, nous retrouvâmes une fois de plus le sillon de l’invasion de septembre 1914. Ces collines, maintenant toutes frissonnantes de fraîcheur printanière, ont été, pendant ce jour brûlant d’automne, prises et reprises à la fortune des combats; et chaque engagement a laissé sa trace sinistre. Les champs sont semés de croix de bois que la charrue fait un détour pour éviter; beaucoup de villages ont été détruits; parfois une ruine isolée marque le centre d’une lutte plus violente. Mais les travaux rustiques se poursuivent si paisiblement sous la verdure des premières feuilles que les cicatrices de la guerre semblent déjà les vestiges de calamités anciennes. Ce n’est qu’en nous trouvant en vue de Gerbéviller que nous fûmes de nouveau bouleversés par l’horreur présente de la guerre. Gerbéviller s’étendait naguère sur la pente qui domine la Meurthe: ça devait être un paisible et gracieux séjour. Les rues montaient doucement, entre des maisons entourées de jardins, jusqu’au château qui couronnait la ville et faisait pendant à l’église. Du moins, est-ce ainsi qu’on peut se figurer le Gerbéviller d’antan en le découvrant par delà la vallée. Mais lorsqu’on se rapproche, tout disparaît dans un chaos informe. Gerbéviller a été nommée «la Ville martyre», honneur que beaucoup de ses voisines pourraient lui disputer; mais il est peu probable qu’il en soit une dont la dévastation puisse rivaliser d’horreur avec celle-ci. Les ruines de ses maisons semblent à la fois avoir été vomies par la terre et broyées sous un cyclone. En songeant que ce cataclysme n’est pas dû à quelque convulsion de la nature, mais qu’il est le résultat d’un plan froidement conçu et exécuté par des êtres soi-disant humains, on se sent comme glacé de désespoir. Cette petite ville sans défense, ceinte de jardins, a été bombardée comme si on eût eu affaire à une forteresse blindée; puis les Allemands, une fois entrés, y ont aménagé un foyer incendiaire dans chaque maison et, à un signal donné, y ont lancé une pastille explosive. La besogne fut si minutieusement organisée qu’en présence d’une telle méthode on a lieu de s’étonner qu’un seul être humain ait pu échapper au brasier. Quelques-uns y parvinrent cependant, mais n’allèrent pas loin, car les baïonnettes les attendaient....

A un coin de rue nous lûmes, au-dessus de la porte d’une des rares maisons encore debout, l’enseigne: «Monuments funèbres.» Le nom de cette rue était: «Ruelle des Orphelines»!

A l’une des extrémités de la Grand’Rue s’élevait une jolie habitation dans le vieux style lorrain, d’une sobriété charmante avec sa porte basse, son grand toit et ses larges pignons: c’est du jardin de cette maison que viennent mes pivoines roses. Elles me furent offertes par le propriétaire, M. L..., ancien maire de Gerbéviller, qui a été témoin de toutes les horreurs de l’invasion.

M. L... habite maintenant dans la cave d’un voisin, la sienne étant entièrement comblée par les débris de sa demeure. Il nous narra l’histoire des trois jours d’occupation allemande; comment lui, sa femme, sa nièce et ses petits-neveux se réfugièrent dans leur cave pendant que les Allemands mettaient le feu à la maison; et comment, par l’imposte de la porte donnant sur la cour des écuries, ils s’aperçurent que leur retraite avait été découverte par les incendiaires qui s’efforçaient de les y atteindre. Par bonheur, les Allemands avaient entassé des monceaux de bois et de paille tout autour des murs, et la chaleur suffocante de ce brasier les empêchait d’approcher de la cave. M. L... et sa famille, pendant trois jours et trois nuits, brisèrent tous les barils qui étaient dans la cave, et, par l’imposte, en jetèrent les morceaux pour entretenir le feu qui était leur sauvegarde. Le troisième jour, enfin, commençant à craindre que les murs ne s’écroulassent sur leurs têtes, ils décidèrent de faire une tentative suprême pour s’échapper. La maison était à l’extrémité de la ville; les femmes et les enfants parvinrent à s’enfuir dans la campagne; mais M. L... fut aperçu par un soldat allemand. Il courut jusqu’au mur qui séparait son jardin du cimetière, et, parvenant à l’escalader, se laissa glisser de l’autre côté, entre le mur et une grande croix de granit couverte de couronnes.

A l’abri de ces couronnes entassées, M. L... resta caché jusqu’à la nuit, écoutant les voix des soldats qui le cherchaient parmi les tombes. Heureusement ce jour-là devait être le dernier de leur occupation, et la retraite allemande lui sauva la vie...

Dans le Gerbéviller si éprouvé nous n’avons pas vu un seul coin plus lamentablement saccagé que celui-là même où se tenait l’ex-maire en nous contant son histoire. Il nous dit, en désignant les tas de briques noircies et les bouts de fer tordus amoncelés autour de lui: «Ici, c’était ma salle à manger; sur les murs, j’avais de jolies vieilles boiseries et de belles gravures, données à mon grand-père pour son mariage.» Il nous mena vers un autre gouffre noir: «C’était notre salon: regardez quelle belle vue nous avions!» Il soupira, et ajouta avec une philosophie résignée: «Nous étions trop à notre aise. J’avais même fait mettre la lumière électrique dehors sur la terrasse, pour pouvoir y lire mon journal par les soirs d’été... Oui, nous étions trop à notre aise...» Et ce fut tout.

Toute la ville avait été mise à feu et à sang; et, à l’autre bout de la longue rue, une femme, une religieuse, avait tenu bon, comme sœur Gabrielle Rosnet à Clermont-en-Argonne, réunissant autour d’elle le troupeau de ses vieillards et de ses orphelins, et leur faisant, de son corps solide et replet, un rempart contre les baïonnettes menaçantes. Elle aussi est une bonne sœur à la figure expressive et énergique; et elle nous raconta, avec une indignation contenue et une saisissante simplicité, toutes les atrocités commises pendant ces trois journées sanglantes. Mais tout cela c’est déjà de l’histoire ancienne; et pour le moment elle n’est occupée qu’à donner aux habitants de Gerbéviller vêtements et nourriture. Car les deux tiers de la population sont déjà revenus «à la maison»: c’est ainsi qu’ils parlent de leur retour dans ce désert! «Voyez-vous, nous explique sœur Julie, il y avait les semailles à faire, les jardins à soigner: il fallait revenir. Le gouvernement construit à ces malheureux des baraquements de bois; et il y aura certainement de bonnes âmes pour leur envoyer des lits et du linge.» (Oui, certes, on leur en enverra! Qui pourrait résister à un tel appel?) «Et puis de gros souliers pour travailler aux champs: il en faut pour les femmes comme pour les hommes--de pareils à ceux-ci.» Sœur Julie, en souriant, nous montra les gros clous de ses semelles. «Eh, oui, c’est moi qui ai fait faire tout l’ouvrage de notre ferme. Toutes les femmes s’y sont mises; il faut bien que nous remplacions les hommes.» Pendant qu’elle parlait ainsi, il me semblait voir mes pivoines roses fleurir sous ses pas...

14 mai.

Nancy, la plus belle cité de France, n’a jamais été plus belle que maintenant. En revenant, hier au soir, d’une tournée dans les villes en ruines, il nous semblait que toutes ses humbles sœurs eussent été sacrifiées pour sauver sa beauté; et je croyais les entendre nous supplier de ne pas les oublier en admirant l’aînée dont la sécurité avait été achetée si cher.

La dernière fois que je contemplai l’ordonnance magnifique de la place Stanislas, c’était par une chaude nuit de juillet, un jour de Fête nationale. La foule remplissait la place et les avenues. Les lignes harmonieuses des arcades et des palais illuminés se détachaient sur la nuit tombante; des guirlandes de lampions dessinaient la courbe des arcades menant à la place de la Carrière; l’arc de triomphe était couronné de flammes multicolores. Le long rais lumineux d’un projecteur caressait les sombres charmilles du parc, les sculptures des fontaines et les beaux rinceaux dorés des grilles de Jean Damour; et sous ce grand dôme de lumières on entendait le murmure d’un peuple joyeux, célébrant avec insouciance la tradition de belles victoires à demi oubliées.

Maintenant, aussitôt le soleil couché, toute apparence de vie cesse à Nancy et un silence de plus en plus profond descend sur la place vide et sur les avenues désertes. Hier, vers neuf heures, on ne voyait plus une lumière dans les rues: toutes les fenêtres étaient hermétiquement closes, et la nuit sans lune s’appesantissait sur la ville comme un dais de velours. Puis, soudain, le pinceau lumineux d’un projecteur cingla le ciel, mit sur les façades sombres des palais une clarté fugitive, sema sur les invisibles grilles des étoiles d’or, puis disparut, laissant la nuit plus noire encore.

Quand nous sortîmes du restaurant de la place Stanislas, dont tous les volets étaient fermés, on descendit rapidement derrière nous le rideau de fer de l’entrée, et nous nous trouvâmes sur la place dans des ténèbres si denses que le garçon dut nous guider jusqu’au bord du trottoir. Peu à peu nos yeux, s’habituant à l’obscurité, purent distinguer les colonnades irréelles de la place de la Carrière et les masses obscures de ses charmilles. Les belles lignes des palais revêtirent alors une dignité auguste, les distances devinrent infinies: sous la voûte du ciel à peine étoilé, Nancy semblait une ville enchantée. On n’entendait pas un bruit: ni le pas d’un passant attardé, ni le frémissement d’une feuille, ni le moindre souffle sous les arcades. Et, tout à coup, dans le silence de la nuit, le canon se mit à tonner...

14 mai.

Déjeuner avec l’état-major, dans une vieille maison bourgeoise d’une petite ville endormie. Dans le jardin, toute la flore du printemps: acacias, lilas, aubépines, roses banksia. Le long des murs ensoleillés, couraient des plates-bandes rustiques bordées de buis et de lavande. Tout s’épanouissait à la fois: jamais les fleurs n’avaient répondu plus joyeusement à l’appel du printemps.