Voyages au front, de Dunkerque à Belfort
Part 3
Le coup d’œil est d’un intérêt sans égal. C’est un travail que d’essayer de s’y reconnaître dans les uniformes si variés. Après une semaine dans le voisinage du front on peut constater qu’il n’y a pas deux uniformes pareils dans l’armée française. Tout diffère: la coupe et la couleur. Cette question de la couleur a été un sujet de constante discussion pour les autorités militaires dans les deux dernières années: on voulait trouver un bleu invisible à distance. Pour s’assurer qu’il n’est pas un ton qui n’ait été essayé, il suffit de regarder les uniformes que les soldats portent à présent, variant du gris bleu le plus pâle au bleu marin le plus sombre. On a l’impression, il faut l’avouer, qu’il n’existe pas de bleu vraiment invisible, et que les nouvelles teintes ardoisées tirent l’œil tout autant que le bleu plus franc auquel elles ont succédé. D’autres couleurs s’ajoutent aussi à la gamme de ces bleus sans nombre: le rouge coquelicot des tuniques des spahis, et des nuances moins accusées, tel un certain drap verdâtre qu’on a peut-être fini par employer parce que les ressources du matériel d’étoffes ont été temporairement épuisées.
La coupe aussi varie: on voit des tuniques ajustées de l’ancien modèle, d’autres, copiées sur celles des Anglais, à godets et à ceintures. Et comment déchiffrer, quand on n’en a pas la grande expérience, les emblèmes désignant les grades et les différentes armes qui sont brodés sur ces uniformes? On peut, à la rigueur, reconnaître les ailes des aviateurs, la roue des automobilistes, et quelques autres symboles; mais il y en a tant: les majors, les pharmaciens, les brancardiers, les sapeurs, les mineurs, et Dieu sait combien d’éléments de cette multitude qui est en réalité la nation tout entière! Ce tableau offre autant de variétés dans les physionomies que dans les uniformes; et tous ont également leur caractère. On s’explique, à les considérer, pourquoi les Français disent en parlant d’eux-mêmes: «La France est une nation guerrière.» La guerre est le plus grand des paradoxes: elle est la plus brutale régression de l’humanité, et pourtant elle éveille dans chaque race des qualités morales qu’elle seule, semble-t-il, a le don de ressusciter. Tout dépend du genre d’émotion que la guerre réveille chez un peuple. Il suffit de jeter un regard sur les figures entrevues à Châlons pour comprendre dans quel sens la France est une nation guerrière.
Ce n’est pas trop dire que d’affirmer que la guerre a revêtu de beauté ces figures françaises, souvent spirituelles, fines, malicieuses, expressives, mais rarement douées de traits réguliers. Presque tous ces visages de soldats qui se pressent autour des tables, jeunes ou vieux, beaux ou laids, distingués ou vulgaires, ont le même caractère d’autorité et de confiance: il semble que toutes les nervosités, les agitations, les petits égoïsmes et les mesquineries personnelles aient disparu au contact d’une grande flamme de patriotisme. C’est un merveilleux exemple de la rapidité avec laquelle l’apparence même des hommes peut être transformée par la noblesse de leur idéal.
Sans doute, la déclaration de guerre avait-elle trouvé beaucoup de ces hommes attelés à des besognes médiocres, vaines ou frivoles. Aujourd’hui, chacun d’eux, pour modeste que puisse être sa tâche, prend sa part d’une œuvre immense: il en a conscience, et par là même se sent grandi.
La route, en quittant Châlons, continue au nord à travers les collines de l’Argonne. Encore des pays déserts: des soldats musent sur les portes où jadis des vieilles filaient leurs quenouilles, d’autres soldats baignent leurs chevaux dans la mare du village, ou font la soupe dans les cours des fermes. Encore des soldats dans les boqueteaux sur le bord de la route; ceux-ci abattent de jeunes sapins, les coupent à des longueurs égales, et empilent les troncs sur des charrettes en les recouvrant de leurs branches vertes. Nous ne tardâmes pas à voir à quel usage ces sapins étaient destinés. A chaque carrefour, à chaque pont de chemin de fer, une guérite faite de boue, de paille et de branches de sapin enchevêtrées était collée au talus, ou soudée comme un nid d’hirondelles dans un coin abrité.
Un peu plus loin nous commençâmes à rencontrer de grands parcs d’artillerie de plus en plus rapprochés. C’étaient des groupes de 75, nez à nez, généralement dans un champ abrité par un bois, à quelque distance de la route, et toujours accolés à une rangée de lourds camions automobiles. Les 75 ressemblaient à des gazelles géantes paissant au milieu d’un troupeau d’éléphants, et les écuries, construites à côté avec des branches de sapin tressées, eussent pu passer pour les abris de leurs gigantesques gardiens.
Le pays, entre Marne et Meuse, est l’un de ceux où la fureur des Allemands s’est exercée avec le plus de sauvagerie pendant ces sinistres journées de septembre 1914. A mi-route, entre Châlons et Sainte-Menehould, nous vîmes les premiers témoignages de l’invasion: c’étaient les pitoyables ruines du village d’Auve.
Ces souriants villages de l’Aisne se ressemblent tous, avec leur grand’rue bordée de maisons aux bois apparents, avec les hauts toits de leurs granges et leurs pignons tapissés d’espaliers. On s’imagine donc facilement ce que pouvait être Auve, sous la lumière bleue de septembre, au milieu de ses vergers mûrissants et de ses récoltes blondes se déroulant jusqu’à un horizon de collines boisées. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un chaos de gravats et de scories. A peine peut-on distinguer la place qu’occupait chaque maison. Nous avons vu, par la suite, bien d’autres villages ravagés; mais Auve était le premier. Peut-être est-ce pour cela que nous y fûmes, plus qu’ailleurs, hantés par la vision de toutes les angoisses, de toute la terreur et de tous les déchirements que représentent les ruines de la plus chétive bourgade. De tous les mille et un petits souvenirs qui rattachent le passé au présent--photographies accrochées aux murs, buis bénits pendus au crucifix, lettres écrites d’une main malhabile et lues avec effort, robes de mariées pieusement gardées au fond de vieilles malles--de tout cela il ne reste qu’un tas de briques calcinées et quelques bouts de tuyaux tordus par l’incendie...
En consultant notre carte, aux environs de Sainte-Menehould, nous constatâmes que derrière la ligne des collines parallèle à la route, à 12 ou 15 kilomètres au nord, les deux armées étaient aux prises. Mais nous n’entendions pas encore le canon, et rien ne nous révélait le voisinage très proche de la lutte, quand, à un détour de la route, nous nous trouvâmes en face d’une longue colonne de soldats vêtus de gris. C’étaient des prisonniers qui s’avançaient vers nous entre deux rangs de baïonnettes. Ils venaient d’être pris: jeunes gars vigoureux, bâtis pour le combat, ne paraissant, hélas! ni affamés ni exténués. Leurs larges visages blonds étaient sans expression: visages clos, ne témoignant ni arrogance ni abattement. Ces vaincus ne semblaient nullement affligés de leur sort.
Notre laissez-passer du grand quartier général nous mena jusqu’à Sainte-Menehould, aux confins de l’Argonne, où il fallut nous arrêter au quartier général de la division pour obtenir la permission d’aller plus loin.
L’état-major était logé dans une maison qui avait eu beaucoup à souffrir de l’occupation allemande et on y avait improvisé des bureaux à grand renfort de cloisons. On nous fit asseoir dans un de ces bureaux de fortune, sur un vieux canapé de damas éraillé. Au mur, des affiches de théâtres, et en face, un lit avec une courtepointe de soie prune. Tout en attendant, nous entendions la sonnerie du téléphone, le bruit sec d’une machine à écrire, le ton d’une voix dictant des lettres, au milieu d’un va-et-vient continuel d’estafettes et d’ordonnances.
La prolongation nous fut enfin accordée, mais on nous pria de gagner au plus tôt Verdun, la route, ce jour-là, n’étant pas ouverte aux automobiles particulières. Cet avis, aussi bien que l’activité prévalente au quartier général, nous donna à penser qu’il devait se passer quelque affaire d’importance derrière la ligne des collines bordant la route au nord. Nous devions bientôt savoir de quoi il s’agissait.
Nous quittâmes Sainte-Menehould vers onze heures, pour arriver avant midi à un village situé sur une hauteur qui dominait tout le pays d’alentour. L’aspect des premières maisons n’avait rien d’anormal: mais la grande rue, après une descente et un tournant, déboucha sur une longue perspective de ruines désolées, restes calcinés de ce qui fut le riant village de Clermont-en-Argonne, mis à mal par les Allemands au début de la guerre. La situation pittoresque de ce petit bourg, au sommet d’une colline, fait paraître plus lamentable encore l’aspect de ses ruines. Il domine tout le pays; et, à travers les frêles arceaux de son église saccagée, on découvre un si radieux paysage! Le charme paisible du lieu a dû ajouter un attrait de plus à la frénésie de destruction des envahisseurs.
A l’autre extrémité de ce qui fut la grande rue s’élève encore un petit groupe de maisons dominé par l’hospice des vieillards. Sœur Gabrielle, qui le dirige, n’a pas quitté ses pensionnaires au moment de la grande panique qui a mis en fuite tous les habitants de Clermont: depuis lors, elle y a recueilli et soigné les blessés qui ne cessent de lui arriver du front voisin. Nous trouvâmes sœur Gabrielle en train de préparer, avec ses religieuses, le déjeuner des malades dans la petite cuisine de l’hospice--cuisine qui lui sert en même temps de salle à manger et de cabinet de travail. Elle insista pour nous offrir une part du repas préparé pour ses vieux, et nous raconta, pendant que nous déjeunions, l’histoire de l’invasion: les soldats allemands enfonçant les portes à coups de crosse, les officiers faisant irruption revolver au poing dans le grand vestibule voûté où elle se tenait parmi ses vieux et ses religieuses.
Sœur Gabrielle est petite, plutôt forte, et pleine d’activité. Sa figure rappelle ces visages vermeils et malins qui se détachent sur les fonds sombres de certains tableaux flamands. Ses yeux sont pleins d’une ardente vivacité, et il y a dans son récit autant de gaieté que de colère. Elle n’épargne pas les épithètes quand elle parle de ces «satanés Allemands»: les religieuses et les infirmières du front ont vu trop de choses pour ménager leurs termes. Malgré toute l’horreur des sinistres journées de septembre, alors que Clermont n’était qu’un vaste brasier, et que ceux des habitants qui n’avaient pas fui étaient à tout instant menacés de mort, aucun des petits détails de la vie quotidienne n’avait échappé à la sœur Gabrielle. Elle nous racontait, par exemple, son embarras pour s’adresser au commandant, «si grand», disait-elle, qu’elle ne pouvait pas voir ses pattes d’épaules. «Et ils étaient tous comme ça», ajoutait-elle avec une petite lueur de gaieté dans les yeux.
Une sœur venait de desservir et nous versait le café, quand une femme entra et nous dit, comme la chose la plus simple du monde, qu’on se battait ferme de l’autre côté de la vallée. Elle ajouta tranquillement, en commençant à laver la vaisselle, qu’un obus venait de tomber tout près de là, et que, si nous voulions traverser la rue, nous pourrions voir la bataille du jardin en face. Nous ne fûmes pas longs à nous y rendre. Sœur Gabrielle nous montra le chemin, montant quatre à quatre les marches de la maison d’en face, et nous rejoignîmes, haletants, un groupe de soldats sur une terrasse gazonnée.
Le canon tonnait sans répit, et nous semblait si proche que nous ne pouvions comprendre comment la colline que nous avions sous les yeux pouvait avoir conservé son paisible aspect de tous les jours. Mais quelqu’un nous prêta une longue-vue, et subitement il nous fut donné de voir nettement tout un coin de la bataille de Vauquois. C’était l’assaut des pentes par l’infanterie française: en bas les traînées de fumée flottant au-dessus des batteries françaises, et au fond, sur les crêtes boisées se profilant sur le ciel pâle, les éclairs rouges et les panaches blancs des pièces allemandes.--Pan! pan! Les canons se répondaient, tandis que l’infanterie, escaladant la côte, s’engouffrait dans le taillis strié de la lueur des coups. Et nous restions là, muets de saisissement de nous trouver, par le plus imprévu des hasards, témoins de l’une des rares luttes visibles de cette guerre souterraine.
Sœur Gabrielle, pour habituée qu’elle fût à de pareils spectacles, suivait avec le plus vif intérêt les péripéties de la lutte. Debout à nos côtés, bien d’aplomb dans la boue gluante, elle tenait la jumelle aux yeux, ou la faisait passer en souriant aux soldats qui l’entouraient. Mais lorsque nous prîmes congé d’elle, son beau sourire s’était éteint, et elle nous dit tristement: «Nous venons de recevoir l’ordre de tenir quatre cents lits prêts pour ce soir...»
La sinistre réalité devait singulièrement dépasser le chiffre annoncé; car, nous l’apprîmes quinze jours plus tard par un communiqué de trois colonnes, la scène à laquelle nous venions d’assister n’était rien moins que le premier acte de la brillante attaque de Vauquois. Ce village haut perché constituait, en effet, une position à laquelle les Allemands attribuaient une extrême importance, en raison de l’abri qu’elle assurait à leurs mouvements au nord de Varennes, et du fait qu’elle commandait la voie ferrée qui, depuis septembre 1914, apportait à leurs armées en Argonne munitions et ravitaillements.
Ils avaient pris Vauquois à la fin de septembre, et, tirant parti de la crête rocheuse où le village est construit, en avaient fait une place presque imprenable. Pourtant les Français, le 28 février, avaient réussi à atteindre le point culminant, et s’étaient emparés d’une partie du village. C’est cette attaque que nous avions pu voir du haut du jardin de Clermont.
Chassées ce même soir par une contre-attaque des positions conquises, les troupes françaises devaient les reprendre de haute lutte après cinq jours de combats. Depuis lors, elles s’y sont maintenues dans une position que l’état-major a définie comme étant de première importance pour les opérations à venir. «Mais à quel prix!» nous disait sœur Gabrielle quand nous la revîmes dix jours plus tard...
II
Le moment était venu de tenir notre promesse et de quitter Clermont. A quelques kilomètres au delà, nous vîmes une banderole de la Croix-Rouge sur une maison au bord de la route. C’était dans un petit pays, le hameau de Blercourt, composé de chaumières et vacheries éparses, et nous nous arrêtâmes pour demander au médecin-chef si sa formation avait besoin d’être ravitaillée.
Pataugeant à sa suite dans une boue infecte, nous passâmes de l’une à l’autre des chaumières dans lesquelles il avait aménagé son hôpital. Ensuite, comme nous regagnions la grande route, il nous demanda si nous voulions visiter l’église.
Il était près de trois heures: sous le porche, le curé sonnait les vêpres. C’était une petite église sans bas côtés et tout le long de la nef étaient alignés quatre rangs de couchettes de bois aux couvertures brunes. Presque toutes étaient occupées. On y avait mis «les plus mauvais cas» du docteur: peu de blessés, mais beaucoup de fiévreux: bronchites, pieds gelés, pleurésies ou autres maladies contractées aux tranchées, trop graves pour permettre de transporter les malades plus loin. Quelques-uns se retournèrent pour nous regarder entrer, mais la plupart ne bougèrent pas.
Le curé, sortant de la sacristie, arrivait devant l’autel, suivi d’un enfant de chœur. Un groupe de femmes, sans doute les seuls restes de la population civile, et quelques-uns des soldats que nous avions rencontrés dans le village, se tenaient entre les rangées de couchettes. Le service commença. Sous la lumière pâle de cet après-midi sans soleil tout était dessiné en demi-tons, noir, blanc ou gris: les malades immobiles sous leurs couvertures de laine sombre, leurs figures livides sur les oreillers blancs, les vêtements noirs des femmes et la brume argentée de l’encensoir qu’agitait l’enfant de chœur. Seuls, les cierges de l’autel, piquant de leurs points lumineux le crépuscule, et accrochant des étincelles à la chasuble de l’officiant, faisaient comme le pâle reflet d’un couchant d’hiver. D’abord on n’entendit que les répons monotones des vêpres; mais tout à coup le curé entonna les premières paroles du cantique du Sacré-Cœur. Les voix tremblantes des assistants se joignirent à la sienne, et bientôt dans toute l’église résonna le refrain:
Sauvez, sauvez la France; Ne l’abandonnez pas.
Il s’élevait comme un sanglot au-dessus des corps immobiles étendus dans la nef. «Sauvez, sauvez la France...» Les voix tremblantes des femmes montaient près de l’autel et, du fond de l’église, les mâles accents des soldats reprenaient le refrain. Les corps sur les couchettes restaient toujours sans mouvement, et plus le jour tombait, plus cette église ressemblait à un cimetière paisible à la lisière d’un champ de bataille.
Après que nous eûmes quitté Sainte-Menehould le sentiment de la proximité du front devint plus obsédant encore. Chaque route que nous voyions à notre gauche semblait une artère menant au cœur de la bataille: Varennes, le Four de Paris, le Bois de la Grurie, n’étaient guère à plus de 12 à 15 kilomètres au nord. Sur la route même, les convois d’auto-camions et les trains de munitions s’allongeaient et devenaient plus fréquents. Nous dépassâmes une longue file de «soixante-quinze» et, plus loin, nous vîmes un grand détachement d’artillerie traversant à fond de train un champ. Le mouvement de ravitaillement paraissait incessant: tous les villages que nous traversions regorgeaient de soldats chargeant ou déchargeant des camions; d’autres étaient groupés autour des autobus d’où l’on voyait sortir, à profusion, des pains, des quartiers de bœuf et des conserves.
A mesure que nous approchions de Verdun, le bruit de la canonnade devenait intense, et en passant sous les fers aigus de la herse nous eûmes l’impression d’arriver dans un des derniers avant-postes d’une puissante ligne de défense. La désolation de Verdun n’était pas moins impressionnante que la fébrile activité de Châlons.
La population civile avait été évacuée dès septembre, et bien peu d’entre eux étaient revenus depuis. La plupart des magasins étaient fermés, et presque toutes les troupes étant dans les tranchées, il n’y avait aucune animation dans les rues.
Avant de se mettre en quête d’un logement, le voyageur, ayant répondu à la sentinelle qui garde la porte, est tenu de monter jusqu’au haut de la ville. Là, ses papiers sont vérifiés par l’autorité militaire qui lui délivre un permis de séjour qu’il faut ensuite faire viser par la police. Le principal hôtel de Verdun était bien moins encombré que la Haute-Mère-Dieu de Châlons. Bon nombre d’officiers y prennent leurs repas, mais l’ambiance est tout autre; ici c’est le silence et comme un recueillement passif.
Toute la ville de Verdun paraissait concentrée dans ses hôpitaux. A mesure que la nuit tombait, les rues devenaient plus désertes encore et la canonnade paraissait se rapprocher et redoubler de violence.
Ce premier soir, le sentiment d’isolement était tel que chaque écho renvoyé des collines par delà les remparts évoquait une vision particulière de destruction. Puis, soudain, au moment où l’imagination tendue semblait avoir atteint la suprême limite d’endurance, ce tonnerre lugubre prit fin.
Un instant après, sous ma fenêtre, un pigeon se mit à roucouler; pendant toute la nuit, j’entendis alterner étrangement le roucoulement du pigeon et le roulement du canon.
Verdun a d’excellents hôpitaux pour ceux des grands blessés que l’on ne peut évacuer sur les formations de l’arrière, mais je n’en ai vu que peu, le principal but de mon voyage étant d’aller jusqu’aux ambulances de seconde ligne au delà de la ville. La première que je vis était installée dans un petit village au nord de Verdun, non loin des lignes ennemies, à Consenvoye: elle était si typique qu’elle peut donner une idée de toutes les autres.
Le lamentable hameau enterré dans la boue était bondé de troupes et l’ambulance de fortune avait été aménagée pour le mieux dans les maisons que l’autorité militaire avait abandonnées. Les hommes étaient couchés sur des matelas ou sur des châlits de bois; les chambres étaient chauffées par des poêles. Là, comme partout, il y avait pénurie de vêtements et de linge. Car on apporte les blessés du front, tout couverts d’une croûte de boue congelée; souvent, ils n’ont pu ni se laver, ni se changer, depuis plusieurs semaines. Dans ces ambulances de seconde ligne, il n’y a pas d’infirmières, mais tous les médecins militaires que nous rencontrâmes employaient toute leur intelligence à soulager leurs blessés, dans des conditions exceptionnellement précaires. L’extrême encombrement de ces pays leur rendait la tâche ardue; des milliers d’hommes campaient dans les moindres villages, et les conditions d’hygiène y étaient déplorables, même pour ceux qui étaient en bonne santé.
Nous repartîmes dans l’après-midi, traversant la campagne solitaire et accidentée qui se déroule au sud de Verdun. Nous roulions à travers une tourmente de neige, luttant contre un vent glacial qui balayait les collines blanches; on ne rencontrait personne, sauf les sentinelles gardant les voies ferrées, et, parfois, un cavalier galopant seul le long de la route presque déserte.
Rien ne saurait décrire le lamentable aspect de ce pays abandonné: on se figure ainsi la solitude tragique des steppes sibériennes. Après avoir longé quelque temps les eaux grises de la Meuse, nous fîmes halte à un village situé à quatre kilomètres des Éparges, ce pays où, quelques semaines auparavant, on en était venu aux mains avec tant de fureur. Ce jour-là était un jour d’accalmie: le canon se taisait. Mais en quittant notre automobile nous avons eu l’impression d’être tout près des combattants. Le village bordait une rivière, et tout le pays d’alentour n’était qu’un vaste marécage de boue, défoncé par les sabots des chevaux et les roues des canons.
Devant la chaumière où le docteur avait installé son bureau, stationnaient les autos du chirurgien et du médecin inspecteur qui nous accompagnaient. Puis c’était, comme toujours, la foule des camions gris, la cavalerie allant et venant, les officiers se remettant en selle, le déchargement des munitions, toute l’activité incessante des sous-officiers et des soldats couverts de boue.
L’ambulance principale occupait une grange à deux étages, où l’on avait placé des cloisons et établi de la sorte plusieurs salles bien chauffées, assainies par de grands poêles. Les blessés y étaient couchés dans des lits très propres, alignés le long des murs, sous le plafond poussiéreux aux poutres apparentes.
Le grand avantage de cette ambulance était d’être toute voisine d’une péniche oùy l’on avait installé des douches chaudes. Ce bateau était d’une propreté scrupuleuse. Chaque cabine était fermée par une portière de cretonne à fleurs de couleurs vives, et ces rideaux fleuris devaient assurément contribuer presque autant que la cure d’eau chaude à remonter le moral des hommes.
On nous avait avertis, à Sainte-Menehould, que, pour des raisons d’ordre militaire, nous devrions suivre, pour retourner à Châlons, une route située plus au sud. En quittant Verdun, nous prîmes donc la direction de Bar-le-Duc, à travers un beau pays assez accidenté, où la guerre n’a laissé d’autre trace que l’abandon des villages, uniquement occupés par la troupe.
Après Verdun, le bruit du canon devint de moins en moins distinct et cessa finalement tout à fait. Nous avions l’impression de nous éloigner de plus en plus de la fournaise pour rentrer dans un monde normal; mais, à un carrefour, nous vîmes sur un poteau un nom qui, brusquement, nous ramena en pleine guerre: _Saint-Mihiel, 18 kilomètres_.