Voyages au front, de Dunkerque à Belfort

Part 2

Chapter 23,657 wordsPublic domain

Une autre chose écartait de Paris la réalité de la guerre: c’était l’absence de troupes dans les rues. Après le premier flot de conscrits se hâtant vers leurs dépôts on aurait pu croire que le règne de la paix était revenu. Tandis que des villes d’importance secondaire fourmillaient de soldats, nul reflet d’armes n’étincelait dans les voies désertes de la capitale, nulle musique militaire n’y résonnait. Paris, méprisant tout étalage guerrier, nourrissait le patriotisme de ses enfants de la vue de sa seule beauté; et cela suffisait.

Même quand les nouvelles des trop éphémères succès en Alsace commencèrent à arriver, les Parisiens ne se départirent pas de leur allure placide. Les crieurs de journaux furent les seuls à crier, et eux-mêmes furent bientôt réduits au silence par ordre du gouvernement. C’était comme si l’on eût décidé d’instinct et à l’unanimité que le Paris de 1914 n’aurait rien de commun avec le Paris de 1870, et comme si cette résolution eût passé dans le sang de millions d’êtres nés depuis la date fatale, et ignorant son amère leçon. L’unanimité de cet empire de soi fut le trait le plus caractéristique d’un peuple soudain plongé dans une guerre qu’il n’avait ni cherchée ni attendue. D’abord on aurait pu prendre cette fermeté paisible pour la stupeur d’une génération qui, étant née, ayant grandi dans la paix, ne comprenait pas encore le sens de la guerre. Mais c’est précisément sur un pareil état d’esprit que des triomphes faciles auraient dû avoir l’effet le plus démoralisant. En 1870, la foule dans la rue avait crié: «A Berlin!» A présent, la foule des rues continuait à s’occuper de ses affaires, en dépit de la pluie d’éditions spéciales et de bulletins optimistes.

Je me souviens d’un matin où notre garçon boucher apporta la nouvelle que le premier drapeau allemand était exposé au balcon du Ministère de la Guerre. «Enfin, pensai-je, le sang latin va bouillir!» Et je voulus être là pour voir. Traversant à la hâte la calme place Sainte-Clotilde, je me trouvai au milieu d’une paisible foule qui remplissait la rue devant le Ministère de la Guerre. Cette foule était si sage que les quelques gestes pacifiques de la police frayaient aisément un chemin aux fiacres qui passaient et aux automobiles militaires qui arrivaient sans cesse. Toutes les classes y étaient représentées; il y avait surtout beaucoup de familles, avec des petits garçons à califourchon sur les épaules de leurs mères, ou soulevés par les sergents de ville quand ils étaient trop lourds pour les mères. Il est certain qu’il n’y avait guère d’homme ni de femme dans cette foule qui n’eût un parent sur le front; et là, devant eux, flottait le premier drapeau ennemi. C’était un magnifique drapeau de soie, blanc, noir et cramoisi, tout brodé d’or: le drapeau d’un régiment alsacien, d’un régiment de l’Alsace prussianisée. Ce drapeau symbolisait tout ce qu’ils abhorraient le plus dans la tâche abhorrée qu’ils avaient à accomplir; il symbolisait aussi leur plus belle ardeur et leur plus noble haine, et la raison pour laquelle, si toute autre raison venait à manquer, la France ne pourrait jamais poser les armes, tant qu’un de ces drapeaux resterait debout. Et ils se tenaient là à le regarder, en silence, l’esprit conscient et averti, comme s’ils prévoyaient ce qu’il leur en coûterait pour le conserver et pour en conquérir d’autres, comme s’ils prévoyaient le prix qu’ils auraient à payer et l’acceptaient d’avance. Les enfants mêmes, et les femmes dont les faibles bras les soulevaient, tous semblaient avoir un cœur viril. Et ainsi, posément et en silence, ils contemplaient et s’en allaient, laissant la place à d’autres qui contemplaient à leur tour et s’en allaient. Tout le jour la foule se renouvela, et c’était toujours la même foule, recueillie, intelligente et silencieuse, fixant sur le drapeau un regard attentif, et comprenant tout ce qu’inspirait à son cœur français la seule présence de cet emblème flottant à cette fenêtre.

Tel était, au mois d’août, le visage de Paris.

Février 1915.

La brume de février sur la Seine. Les bateaux marchent de nouveau, mais ils s’arrêtent à la nuit, et le fleuve lisse et d’un noir d’encre a les mêmes longs reflets de plantes aquatiques qu’au mois d’août. Pourtant, ces reflets sont moins nombreux et plus pâles; car les lumières éclatantes sont partout voilées. La ligne des quais est à peine perceptible, et les hauteurs du Trocadéro se perdent dans la nuit; bientôt le contour si net des tours de Notre-Dame s’effacera à son tour. Sur les voies trempées, seuls quelques réverbères jettent leurs zigzags de lumière humide. Les magasins sont fermés, et d’épais rideaux voilent les fenêtres des étages supérieurs. Les maisons ont toutes des visages aveugles.

Dans les rues étroites de la Rive Gauche l’obscurité est encore plus profonde, et les rares lumières disséminées dans les cités et les cours rappellent le _chiaroscuro_ mystérieux des eaux-fortes de Piranesi. La lueur du fourneau du marchand de marrons à un coin de rue rend plus vive encore cette évocation de la vieille Italie romantique, et les ténèbres qui s’étendent au delà semblent pleines de grands manteaux de conspirateurs. Pour rentrer chez moi, je tourne dans une rue déserte entre de hauts murs de jardins, un seul bec de gaz apparaissant bien loin à l’autre bout. Pas un être humain n’est visible entre moi et cette lumière: mes pas résonnent sans fin dans le silence. Une forme vague tourne le coin en face de moi. Homme ou femme? Impossible de le dire avant d’arriver jusqu’à elle. Le brouillard de février accroît l’obscurité et empêche de distinguer les visages que l’on croise. Quant aux numéros des maisons, nul ne songe à les chercher. Si l’on connaît le quartier, on compte les portes à partir du coin, ou l’on essaie de découvrir le profil familier d’un balcon ou d’un fronton; si l’on est dans une rue inconnue, il faut s’informer au bureau de tabac le plus proche; quant à découvrir un sergent de ville, à un mètre vous ne sauriez le distinguer de votre grand’mère.

Telles sont, après six mois de guerre, les nuits de Paris; les jours sont moins pittoresques. Le frisson romanesque des premiers temps s’est presque évanoui; du moins le semble-t-il à ceux qui ont suivi le réveil progressif de la vie. L’impression peut être différente pour les observateurs venus d’autres pays, même de ceux que la guerre a entraînés dans son tourbillon. Auprès de Londres, avec tous ses théâtres ouverts et les ressorts de ses plaisirs à peu près intacts, Paris, sans doute, a l’air d’une ville sur laquelle pèsent de graves destinées. Mais pour ceux qui ont vécu ce premier mois ensoleillé et silencieux, les rues, aujourd’hui, montrent une activité presque normale. L’absence de tous les autobus et des lourds camions encombrants laisse à découvert mainte perspective oubliée, et révèle mainte beauté d’architecture que nul ne voyait plus; mais les taxis et les autos de maître sont presque aussi nombreux qu’en temps de paix, et les piétons courent les mêmes périls, grâce au passage impétueux de ces incomparables engins de destruction, les automobiles des hôpitaux et du Ministère de la Guerre. Beaucoup de magasins ont rouvert, quelques théâtres se risquent prudemment à donner des drames patriotiques et des programmes où la note comique assaisonne discrètement l’élément sentimental; et le cinéma déroule de nouveau ses kilomètres d’aventures.

Un moment, en septembre et en octobre, les allées et venues des soldats anglais et le branle-bas des autos militaires britanniques animèrent les rues de Paris. Puis les fraîches figures et les coquets uniformes de khaki disparurent, et maintenant Paris n’offre plus au curieux, comme spectacle militaire, qu’une poignée de pioupious faisant parfois l’exercice sur la place des Invalides.

Mais il y a une armée à Paris. Le premier détachement en est arrivé, il y a des mois, par ces jours sombres de septembre, lamentable arrière-garde de la retraite des Alliés sur Paris. Depuis lors, le nombre en a sans cesse augmenté, et le flot sordide s’est infiltré dans tous les courants de la vie parisienne. Partout, dans tous les quartiers, à toute heure, parmi la foule affairée des Parisiens au pas assuré et vigoureux, on voit ces gens à la démarche lente, le regard fermé, hommes et femmes portant sur le dos des paquets misérables, traînant sur le pavé leurs souliers râpés, tirant par la main de pâles enfants, ou pressant contre leur épaule des marmots endormis--la grande armée des Réfugiés. Impossible de confondre ou d’oublier ces visages. Quiconque a rencontré ces yeux pleins d’un muet ahurissement, ou cet autre regard angoissé où se voit le reflet de flammes et de ruines, ne peut secouer la hantise de cette vision. La physionomie des réfugiés fait partie de la physionomie de Paris. C’est l’ombre sur l’éclat du visage que la ville tourne vers l’ennemi. Ces pauvres gens ne sont pas de ceux qui peuvent, au delà des frontières, pressentir le triomphe final: pour eux, le monde est borné par l’ombre de leur clocher. Ils labouraient et semaient, filaient et tissaient, et vaquaient à leurs humbles occupations, quand soudain d’épaisses ténèbres pleines de feu et de sang les ont enveloppés. Et maintenant les voilà au milieu de visages étrangers et d’habitudes nouvelles, seuls avec cette vision sanglante de foyers en flammes, d’enfants massacrés, de jeunes hommes traînés en esclavage, de vieillards foulés aux pieds par des soudards ivres de carnage, de prêtres assassinés au chevet des mourants. Ce sont ces gens qui par centaines attendent chaque jour aux portes des abris improvisés, et qui, en échange de tout ce qui fait la douceur de la vie, de ce qui la rend intelligible, ou du moins supportable, reçoivent un lit de camp dans un dortoir, un bon repas--et peut-être, les jours de chance, une paire de chaussures éculées!

Et que font les Parisiens pendant ce temps-là? D’abord, et c’est bon signe, ils affluent de nouveau dans les magasins, et surtout dans les grands magasins de nouveautés. Au début de la guerre il n’y avait pas de plus étrange spectacle que ces palais déserts où l’on s’égarait dans des kilomètres de marchandises sans acheteurs, à la recherche de vendeurs disparus. Quelques employés restaient, en nombre suffisant, semblait-il, pour les rares clients qui venaient troubler leurs méditations. Mais ces quelques-uns ne tenaient pas à être troublés: ils se dissimulaient derrière leurs murailles de toile, leurs bastions de flanelle, comme honteux d’être découverts. Et quand on avait réussi à les en faire sortir ils accomplissaient automatiquement les gestes nécessaires, comme s’ils s’étonnaient qu’on pût avoir envie d’acheter. Je me souviens, un jour, au Louvre, d’avoir vu tous les employés d’un rayon, y compris celui par qui j’essayais de me faire montrer de la gaze médicamentée, abandonner leur poste pour se précipiter au-devant d’un motocycliste crotté, venu leur dire bonjour et leur apporter des nouvelles du front.

Mais après six mois, les instincts normaux reprennent leur force impérieuse, et faire des emplettes est assurément un des instincts normaux de la femme. Je dis «faire des emplettes», et non des achats, pour distinguer entre la morne obligation d’acquérir des choses nécessaires et la volupté de s’offrir le superflu. Il est évident qu’un grand nombre parmi les milliers d’acheteurs se pressant dans les magasins cèdent à cette passion. A un moment où les besoins réels sont réduits au minimum, comment expliquer autrement l’encombrement des grands magasins, même en songeant à l’achat énorme de fournitures pour les hôpitaux et les ouvroirs, et à l’incessant approvisionnement des innombrables centres de bienfaisance? Pour expliquer la cohue aux autres rayons, il faut reconnaître que même la femme la plus éprouvée et la plus pleine d’abnégation doit fatalement, tôt ou tard, en dépit de son idéal et de ses résolutions d’économie, recommencer à «faire des emplettes». Elle a renoncé au théâtre, elle se refuse les salons de thé, elle va furtivement au concert le moins cher; mais elle est prise par le courant qui l’entraîne dans le gouffre des portes battantes jusqu’aux sables mouvants des soldes et des occasions. Nul, sous ce rapport, ne souhaite un changement dans la physionomie de Paris: c’est bon signe de voir les foules se presser de nouveau autour des comptoirs.

Plus intéressante, pourtant, est cette autre foule, se pressant, chaque jour, sur le pont Alexandre pour aller voir les trophées allemands exposés dans la grande cour des Invalides. Là, un sang plus riche fait battre le cœur de Paris, et quelque chose de cette ardeur passe dans les veines de l’étranger qui regarde la multitude sans cesse renouvelée en face de la triple rangée de canons allemands. Il y a, dans cette multitude, bien peu de gens à qui les monstres malfaisants n’aient porté un coup cruel, infligé un deuil déchirant. Mais la douleur personnelle est le sentiment le moins visible sur la physionomie de Paris. On peut affirmer, sans exagération, que le visage des Parisiens, après six mois d’épreuves, a pris un caractère nouveau. Le changement semble avoir affecté la matière même dont il est fait, comme si cette longue souffrance avait durci la pauvre argile humaine en lui donnant la solidité du bronze. Je croise souvent dans la rue des femmes dont le visage ressemble à une médaille commémorative, image idéalisée de leur ancien visage de chair. Et les masques de certains hommes,--ces curieux masques gaulois, tourmentés, creusés, écrasés et quelque peu faunesques,--ressemblent à des bronzes du musée de Naples brûlés et tordus par le baptême du feu. Mais aucun de ces visages ne révèle une préoccupation personnelle; tous regardent la France debout à ses frontières. Même les femmes qui marchandent des valenciennes aux comptoirs de dentelles ont toutes quelque chose de cette vision dans les yeux,--ou bien celles qui ne l’ont pas passent inaperçues.

Il est encore vrai de dire que Paris n’a pas l’air d’une capitale en armes. On voit aussi peu de troupes qu’au début, et en dehors des allées et venues des estafettes attachées au Ministère de la Guerre et au gouvernement militaire, et des rares uniformes aperçus aux portes des casernes, rien dans la rue ne révèle la guerre, si ce n’est la présence des blessés. Ils n’ont commencé que récemment à apparaître, car, dans les premiers mois, on ne les envoyait pas à Paris: les hôpitaux si admirablement organisés de la capitale restaient presque vides, tandis que dans tout le pays d’autres hôpitaux regorgeaient. On a beaucoup discuté les motifs de cette répartition des blessés, et fourni différentes explications. Peut-être l’un des résultats de cette mesure a-t-il été l’extraordinaire santé morale de Paris, qui a donné le ton au pays entier et qui, maintenant, est assez florissante et assez vigoureuse pour affronter le spectacle de toutes les misères. Et que de misères! Chaque jour, sur le trottoir, s’accroît le nombre des silhouettes d’éclopés, et de pâles têtes bandées dans les voitures qui passent. Au théâtre et au concert on aperçoit des uniformes, et ceux qui les portent doivent, en général, attendre que la salle soit vidée pour sortir en clopinant, appuyés sur un bras secourable. La plupart des blessés sont très jeunes, et c’est l’expression de leur figure que j’aimerais à peindre et à interpréter comme étant l’essence même de ce que j’appelle: le visage de Paris. Ils sont graves, ces jeunes visages: on entend beaucoup parler de la gaieté dans les tranchées, mais les blessés ne sont pas gais. Ce n’est pas dire qu’ils soient tristes. Ils sont calmes, méditatifs, étrangement épurés et mûris: la grande épreuve par laquelle ils ont passé semble les avoir purifiés de toute petitesse, de toute frivolité. Elle paraît les avoir pénétrés jusqu’à la moelle, s’emparant de la substance même de leur âme pour la modeler en quelque chose de si fort, de si magnifiquement trempé, que de longtemps la physionomie de Paris ne voudra devenir indigne de la leur.

II

EN ARGONNE

I

Mars 1915.

Grâce à une permission de visiter quelques ambulances et hôpitaux d’évacuation derrière les lignes, j’eus, à la fin de février 1915, ma première impression de guerre.

A ce moment-là, Paris n’était déjà plus compris dans la zone militaire, ni en réalité ni en apparence. Certes, le nuage de guerre pesait encore sur la ville, mais elle était animée d’une telle activité, d’une confiance si réconfortante, que la menace cachée derrière ce sombre nuage semblait bien lointaine--lointaine par la distance autant que par le temps.

Paris, si conscient quelques mois auparavant du proche voisinage de l’ennemi, paraissait en avoir perdu la mémoire; maintenant encore, à quelques kilomètres des portes, on est frappé de passer brusquement de cette atmosphère de sécurité et de travail paisible dans une région où la guerre apparaît dans toute sa réalité.

En allant vers l’Est, on commence à s’apercevoir de ce changement, tout de suite après Meaux: entre cette tranquille cité épiscopale et la colline où s’élève Montmirail, la grande lutte du mois de septembre 1914 n’a guère laissé de traces, sauf, de temps en temps, au milieu des champs abandonnés ou fraîchement labourés, un petit monticule surmonté d’une croix avec une couronne desséchée. Pourtant, on a déjà le sentiment qu’on est dans un autre monde. En ce jour glacé de février, quand nous quittâmes Meaux pour prendre la route de l’Argonne, cette impression nous vint surtout de l’étrange absence de vie dans les villages que nous traversions. Parfois, sur le ciel d’hiver, on voyait la silhouette d’un laboureur avec sa charrue, ou bien une vieille femme ou un enfant debout sur une porte; mais la plupart des champs étaient déserts et presque toutes les portes étaient vides. Nous dépassions quelques charrettes conduites par des paysans, un vieillard qui coupait du bois dans un taillis, un cantonnier sur la route; mais plus d’automobiles civiles. Toutes celles que nous pouvions voir étaient d’un gris poussière uniforme; elles passaient comme des tourbillons, et nous y distinguions la croix rouge ou le numéro d’un corps d’armée.

A chaque pont, à chaque passage à niveau, une sentinelle barrait la route en élevant son fusil au-dessus de sa tête. Il fallait s’arrêter et montrer ses papiers.

C’était, jusque-là, à peu près la seule manifestation visible du régime militaire, manifestation presque négative; mais en descendant la première côte après Montmirail on avait subitement l’impression de tomber en pleine guerre.

Le long de la route blanche on voyait l’interminable file des automobiles militaires serpenter à perte de vue, se dirigeant vers l’Est à travers le pays accidenté, interrompue de temps en temps par la sombre masse d’un régiment en marche, ou par un train d’artillerie dont on entendait de loin les caissons résonner sur la route.

Dans les intervalles, après chaque passage de ces masses militaires, nous avions la route pour nous, quittes à nous garer parfois pour laisser passer, comme un éclair, quelque motocyclette montée par une estafette, ou une petite automobile glapissante surchargée d’officiers: apparitions bizarres avec leurs lunettes, leurs peaux de biques et leurs passe-montagnes.

Tous les villages semblaient vides--non pas au figuré mais à la lettre. Aucun d’eux n’avait réellement souffert de l’invasion allemande; à peine, par-ci par-là, une maison en ruines sur laquelle quelque vengeance accidentelle s’était exercée. Mais depuis la fuite générale en septembre 1914 ces villages avaient été abandonnés, et n’étaient plus occupés que par les troupes. De Montmirail à Châlons, tout ce riche pays n’était plus qu’un désert.

Dès l’arrivée, on se sentait électrisé par l’aspect de Châlons. La vieille ville resserrée entre le canal et la rivière servait de quartier général à une armée... non pas à un corps d’armée ou à une division, mais à une armée complète; et les vieilles rues grises qui se croisent au pied des tours romanes de Notre-Dame étaient toutes vibrantes d’activité guerrière. La place où s’élève l’hôtel au nom mirifique de «Haute-Mère-Dieu» présentait le tableau le plus complet et le plus vivant qu’il fût possible d’imaginer de la guerre moderne: les canons et les omnibus automobiles en longues files ne forment pas de groupes pittoresques comme les cavaliers d’un régiment; le bruit des motocyclettes crachant la fumée est moins romantique que le hennissement impatient des chevaux, et le métal des torpédos de course ne brille pas comme l’acier des casques et des cuirasses. Pourtant, une fois qu’on a l’œil habitué à la laideur des lignes et à l’uniformité des couleurs du nouvel appareil guerrier, on découvre tout ce qu’il y a de brillant dans une pareille scène. C’est le spectacle magnifique de tout ce qui peut se concentrer d’énergie dans un grand centre guerrier, sans que ce spectacle évoque encore la douloureuse vision où aboutira, hélas! un peu plus loin, l’élan de cette superbe énergie.

Et encore, même ici, cette vision ne nous est-elle pas pour longtemps épargnée; car on ne peut pas traverser Châlons sans rencontrer la longue procession des éclopés, sinistres épaves revenant du champ de bataille, sourds, brisés, anéantis, à moitié gelés et paralysés. C’est par milliers que ces malheureux sont renvoyés du front pour aller se soigner et se reposer, et on se sent pénétré de tristesse en les voyant se traîner misérablement, et en rencontrant les regards hébétés de ces yeux qui ont vu tant de choses que l’on n’ose pas décrire.

Si l’on pouvait ne pas voir les éclopés dans les rues, et les blessés dans les hôpitaux, Châlons offrirait un spectacle réconfortant. A notre retour à l’hôtel, l’harmonie grise des automobiles et des uniformes semblait presque étincelante sous le ciel froid d’hiver. Le va-et-vient des estafettes affairées, les ordonnances tenant en main les chevaux des officiers qui se mettaient en selle (car il y a encore des officiers à cheval), l’arrivée d’élégantes autos remplies de personnages en uniformes chamarrés de décorations, les innombrables camions gris s’en allant pour être immédiatement remplacés par d’autres, le passage des ambulances de la Croix-Rouge, ou des détachements se dirigeant vers le front--tout cela formait une vision de guerre que l’étranger civil ne pouvait se lasser de regarder.

Et à l’hôtel, quel encombrement de manteaux de fourrures et de havresacs! Dans le restaurant, autour des tables, quels groupes pittoresques et serrés de figures énergiques et bronzées!

Peu de civils peuvent arriver jusqu’à Châlons, et presque toutes les tables sont occupées par des officiers et des soldats--car, en dehors du service, il ne semble pas y avoir de distinction de rang dans cette belle armée démocratique, et un simple pioupiou a le droit de s’offrir l’ordinaire excellent de la Haute-Mère-Dieu tout comme son colonel.