Chapter 5
--Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
Et que deviendra la morale Que dans son triomphe pieux Sa muse en vers religieux Avec emphase nous étale?
--Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure s'aimaient.
C'était alors la mode de se taire. Un indiscret n'aurait point été cru; Et dans ce siècle le mystère Passait hautement pour vertu.
On évitait les mouvements extrêmes. Les vains discours, les éclats imprudents. Pour amis et pour confidents Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mêmes.
Pétrarque enfin savait jouir tout bas, Favorisé sans le faire connaître; Et d'autant plus heureux de l'être, Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous porta en un clin d'oeil à Vaucluse.
Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en choeur d'opéra:
«Lieux tranquilles, ondes chéries, Nymphe aimable, flots argentés, Ranimez l'émail des prairies: Fontaines, vos rives fleuries, Ces arbres sans cesse humectés, Séjour des oiseaux enchantés. Nous rappellent les bergeries. Lieux autrefois si fréquentés, Et dont les touchantes beautés Ne sont plus qu'en nos rêveries.»
Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.
C'est, dit-on, dans ces murs célèbres, Que le malin sut autrefois Faire glisser dans le harnois D'un poëte entendant ténèbres, D'un fol amour le feu grégeois.
C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des chemins bordés d'arbres.
Tel fut sans doute, ou peu s'en faut, Le lieu que la main du Très-Haut Orna pour notre premier père: Jardin où notre chaste mère, Par le diable prise en défaut, Trahit son époux débonnaire: Par quoi ce doyen des maris Vit ses jours doublement maudits, Et murmura, dit-on, dans l'âme. D'être chassé du paradis Sans y pouvoir laisser sa femme.
Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
«Adieu, plaines du Comtat, Beaux lieux que la Sorgue arrosa, Adieu: mille fois béat Le mortel qui se repose Dans votre charmant État! Loin de l'orgueilleux éclat Qui souvent aux sots impose: Loin de la métamorphose Du fermier et du prélat, Tout est soumis à sa glose, Hors le bon vice-légat, Qu'il doit respecter pour cause.»
Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
Que les balcons et portiques De vingt hôtels magnifiques Ornent en divers endroits. Ces lieux, dit-on, autrefois Étaient vraiment spécifiques Pour rendre plus prolifiques Les moitiés de maints bourgeois. Mais maintenant, moins Gaulois, Ils savent mieux les rubriques; Et les maris pacifiques Reçoivent l'ami courtois Dans les foyers domestiques. Quelques arbres inégaux, Force bancs, quatre fontaines, Décorent ce long enclos, Où gens, qui ne sont point sots, De nouvelles incertaines Vont amuser leur repos.
Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des étrangers.
Le ciel de plus mit un essaim de belles Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter. Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles, Sur ce point-là je ne puis vous citer Discours, chansons, chroniques ni nouvelles: Fors que pourtant je dois vous attester, Sur le récit de maints auteurs fidèles, Que point ne faut séjourner avec elles, Si l'on ne veut longtemps les regretter.
Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne demeurâmes que deux jours et demi à Aix.
Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!
Telles jadis en souveraines Occupaient le trône des mers, Carthage et Tyr, puissantes reines Du commerce de l'univers. Marseille, leur digne rivale, De toutes paris, à chaque instant, Reçoit les tributs du couchant Et de la rive orientale. Vous y voyez soir et matin Le Hollandais, le Levantin, L'Anglais sortant de ces demeures Où le laboureur, l'artisan N'ont jamais vu pendant trois heures Le soleil pur quatre fois l'an; Le Lapon, qui naît dans la neige, Le Moscovite, le Suédois, Et l'habitant de la Norwége Qui souffle toujours dans ses doigts. Là tout esprit qui veut s'instruire, Prend de nouvelles notions. D'un coup d'oeil on voit, on admire Sous ce millier de pavillons, Royaume, république, empire: Et l'on dirait qu'on y respire L'air de toutes les nations.
M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des représentations de soldats armés de toutes pièces.
Ces lieux où reposent les dards, Que la mort fournit à la gloire, Offrent ensemble à nos regards L'horrible magasin de Mars, Et la temple de la Victoire.
Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.
Nous fûmes donc au château d'If C'est un lieu peu récréatif Défendu par le fer oisif De plus d'un soldat maladif, Qui, de guerrier jadis actif, Est devenu garde passif. Sur ce roc taillé dans le vif, Par bon ordre on retient captif, Dans l'enceinte d'un mur massif. Esprit libertin, coeur rétif, Au salutaire correctif D'un parent peu persuasif. Le pauvre prisonnier pensif, À la triste lueur du suif, Jouit, pour seul soporatif, Du murmure non lénitif Dont l'élément rébarbatif Frappe son organe attentif. Or, pour être mémoratif De ce domicile afflictif, Je jurai d'un ton expressif De vous le peindre en rime en if.
Ce fait, du roc désolatif Nous sortîmes d'un pas hâtif, Et rentrâmes dans notre esquif: En répétant d'un ton plaintif: «Dieu nous garde du château d'If.»
Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de l'attendrissement dans notre séparation.
Adieu, disions-nous sans cesse, Ami sincère et flatteur, Héros de délicatesse, Dont le liant enchanteur Fait badiner la sagesse. Fait raisonner la jeunesse, Et parle toujours au coeur.
Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes passer la nuit à table chez le chevalier de G...
La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le fameux village d'Ollioules. Ce fut là,
Comme cent plumes l'ont écrit. Que la pénitente aux stigmates Régala les nonnains béates Des beaux miracles qu'elle apprit. Dans ce métier, qui fut son maître? Point n'importe de le connaître. Quant à ce pauvre directeur Qu'on menaçait de la brûlure, Hélas! il n'eut jamais l'allure D'un sorcier ni d'un enchanteur.
Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.
Neptune a bâti sur ces rives Le plus beau de tous ses palais, Et ce dieu l'a construit exprès Pour son trésor et ses archives. On y voit encor le trident Dont il frappa l'onde étonnée. Alors que l'aquilon bruyant, Et sa cohorte mutinée Firent, sans son consentement, Larmoyer le pieux Enée. Mais ce qui plus nous étonna, C'est qu'on y voit les étrivières Dont il châtia les rivières, Quand Garonne se révolta: Fait que l'on ne connaissait guères Lorsque Chapelle l'attesta.
Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.
Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là qu'à Versailles.
Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine terre.
Le grand enclos des Hespérides Présentait moins de pommes d'or Aux regards des larrons avides De leur éblouissant trésor. Vertumne, Pomone, Zéphire Avec Flore y règnent toujours: C'est l'asile de leurs amours Et le troue de leur empire.
Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers, on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.
Quand par la fraîcheur du matin, La jeune Flore, réveillée, Reçoit Zéphire sur son sein Sous les branches et la feuilles De l'oranger et du jasmin, Mille roses s'épanouissent: Les gazons plus frais reverdissent: Tout se ranime; et chaque fleur, Par ces tendres amants foulée, De sa tige renouvelée Exhale une plus douce odeur. Autour d'eux voltige avec grâce Un essaim de zéphyrs légers. L'Amour les suit et s'embarrasse Dans les feuilles des orangers. Zéphire, d'une âme enflammée. Couvre son amante pâmée De ses baisers audacieux. Leur couche en est plus parfumée, Et dans cet instant précieux, Toute la plaine est embaumée De leurs transports délicieux.
Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente, pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.
Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces de bois qu'on nomme, en terme de marine, _épontilles_. On les ôte successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu qui retient encore le navire;
Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air, La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair. Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflammée Le matelot tremblant respire la fumée. Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau. L'onde obéit au poids du rapide vaisseau. La mer, en frémissant, lui cède le passage; Il vole, et sur les flots que sa chute partage, De ses liens rompus dispersant les débris. S'empare fièrement des gouffres de Thétis. Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide, La Grèce menaçait les bords de la Colchide, Des arbres de Dodone entraînés sur les mers. L'assemblage effrayant étonna l'univers. De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée Accourut en furie au secours de Nérée, Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots, Accoutuma Neptune au joug des matelots.
Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.
Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous présenter
Un mortel qui de vos suffrages Depuis longtemps connaît le prix: Le compagnon de mes voyages, Et l'Apollon de mes écrits.
Je suis, etc.
Vous avez cru la besogne finie. Voici pourtant une apostille en bref, Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie: Si, par hasard, quelque méchant génie Vous dérobait ce fruit de notre chef, Pour lui causer en publie avanie. Ce qui pourrait nous porter grand avanie: Avertissons tout lecteur débonnaire Que ce n'est pas voyage de long cours; Et qu'en dépit du censeur très-sévère, Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours, Très-fort le temps importe à notre affaire.
VOYAGE
DE PARIS À SAINT-CLOUD
PAR MER
ET RETOUR
DE SAINT-CLOUD À PARIS
PAR TERRE
La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir comment croissent l'un et l'autre.
J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de l'hôtel des Monnaies à Paris.
Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.
Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est aussi le seul que je me suis proposé.
Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la charmante Henriette, sa soeur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon dégoût pour le voyage.
_Omnia vincit amor, et nos cedamus amori_... Rien ne peut résister à l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait ses _Eglogues_ à expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais fait un jour l'application de ce beau passage: _Omnia vincit amor, et nos cedamus amori?_