Voyages amusants

Chapter 4

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Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant d'un bout à l'autre.

Offrant un culte romanesque À ces lieux dérobés aux coups De la barbarie arabesque, Et même échappés au courroux De ce pourfendeur gigantesque Qui des Romains fut si jaloux. Que sa fureur détruisit presque Ce que le temps laissait pour nous: Examinant à deux genoux Un débris de peinture à fresque, Et d'un oeil anglais ou tudesque Dévorant jusques aux cailloux.

Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de vue le plus surprenant et le plus agréable.

C'est ici que du Languedoc Finit la terre épiscopale. À l'autre rive, sur un roc, Est la citadelle papale, Que sous la clef pontificale, Les gens de soutane et de froc Défendraient fort bien dans un choc. Avec une ardeur sans égale, Contre les troupes de Maroc, La mer leur servant d'intervalle.

Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.

Nos yeux en furent éblouis. L'art, la richesse, l'ordonnance Avaient épuisé la science Des décorateurs du pays. Au milieu d'une grande place Douze fagots mal assemblés D'une nombreuse populace Excitaient les cris redoublés. Tout autour cinquante figures, Qu'on nous dit être des soldats, Pour faire cesser le fracas, Vomissaient un torrent d'injures; Mais de peur des égratignures, Ils criaient, et ne bourraient pas.

Alors les canons commencèrent. Le commandant, vêtu de bleu, Aux fusiliers qui se troublèrent, Permit de se remettre un peu. Puis leurs vieux mousquets ils levèrent: Trente-quatre firent faux-feu, Et quatorze en tirant crevèrent. Si personne ne fut tué, Ou pour le moins estropié Par cette comique décharge, C'est un miracle, en vérité, Qui mérite d'être attesté. Mais nous primes soudain le large, Voyant que l'alguazil major Voulait faire tirer encor.

Nous entrâmes en diligence Au palais de Son Excellence Monseigneur le vice-légat. C'est là que pour Rome il préside, Et c'est dans sa cour que réside Toute la pompe du Comtat. D'abord, ni lanterne ni lampe, La nuit n'éclaire l'escalier: Il fallut, pour nous appuyer, À tâtons, du fer de la rampe. L'un et l'autre nous étayer. Après avoir à l'aventure Fait en montant plus d'un faux pas Nous trouvons uns salle obscure, Où, sur quelques vieux matelas Quatre Suisses de Carpentras Ne buvaient pas l'eau toute pure. Mais rien de plus ne pûmes voir.

Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte D'un appartement assez noir, Dit: «Allons, vite, que l'on sorte; Tout est couché; messieurs, bonsoir.

Notre ambassade ainsi finie, Nous revînmes à notre hôtel, Où Dieu sait quelle compagnie D'une table assez mal servie Dévora le régal cruel. La maîtresse, d'ailleurs polie, Pour nous exprès avait trouvé Un de ces batteurs de pavé Vrai doyen de messagerie Sur le front duquel est gravé Qu'ils ont menti toute leur vie. Il venait de passer les monts. Mon bavard, sans qu'on le semonce. Faisant et demande et réponse, Parle d'église, de sermons, De consistoires, d'audiences, De prélats, de nonnains, d'abbés. De moines et de sigisbés, De miracles et d'indulgence, Du doge et des procurateurs, Des francs-maçons et des trembleurs, De l'Opéra, de la gazette, De Sixte-Quint, de Tamerlan, De Notre-Dame de Lorette, Du sérail et de Kouli-Kan, De vers et de géométrie, D'histoire, de théologie, De Versailles, de Pétersbourg, Des conciles, de la marine, Du conclave, de la tontine, Et du siège de Philisbourg. Il partait pour le nouveau monde. Mais de fureur je me levai, Et promptement je me sauvai Comme il faisait déjà sa ronde Dans les plaines du Paraguaî, J'arrive enfin au domicile Qui, jusqu'au retour du soleil, Semblait au moins pour mon sommeil. M'assurer un commode asile; J'y fus aussitôt infecté Par l'odeur d'un suif empesté. Reste expirant de la bougie Dont, avec prodigalité, Toute cette ville ébaubie, Ornait portail et galerie En l'honneur de Sa Sainteté.

Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que celle-ci.

Cependant l'Aurore vermeille Répand ses feux sur l'horizon. Je me lève, l'abbé s'éveille, J'entends le fouet du postillon. Ce fut pour moi bruit agréable. Adieu donc, ville d'Avignon, Ville pourtant très-respectable, Si dans tes murs tout curieux Qui va voir faire l'exercice Risquait moins sa vie ou ses yeux, Et qu'un bon ordre de police Mît tous les conteurs ennuyeux Dans les prisons du Saint-Office.

Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.

Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit entrer insensiblement en Provence.

D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour le second volume de cet ouvrage mémorable.

Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...

C'est de ce brûlant rivage, Dont l'ardente aridité Offre le pin pour bocage, Un désert pour paysage, Par les torrents humecté: Lieux où l'oiseau de carnage Dispute au hibou sauvage D'un roc la concavité, Un chêne détruit par l'âge: Noir théâtre de la rage De plus d'un vent redouté. Où l'époux peu respecté D'une déesse volage, Forge par maint alliage Les traits de la déité Qui d'un sourcil irrité Étonne, ébranle, ravage L'univers épouvanté. Mais laissons ce radotage, De ce lieu très-peu flatté J'ose vous offrir l'hommage D'un mortel peu dans l'usage De trahir la vérité. Sans l'avoir sollicité: Si noblesse sans fierté, Agrément sans étalage, Raison sans austérité, Font un unique assemblage; Ces traits, votre heureux partage, Honorent l'humanité. Hélas! la naïveté De ce compliment peu sage Doit vous plaire davantage Qu'un discours plus apprêté, Dont le brillant verbiage Manque de réalité. Si de ma témérité J'ai cru cacher le langage, Sous l'auspice accrédité De l'agréable voyage Qui par fameux personnage Va vous être présenté, Pardonnez ce badinage: Voyez mon humilité: De l'éclat d'un faux plumage Je ne fais point vanité. La modestie à mon âge N'est commune qualité.

On vous ment sur M***, madame la comtesse.

L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes.

Car nous lisons dans des chroniques Qui ne sont pas encor publiques, Qu'autrefois le bon roi René Dans cet asile fortuné Faisait des retraites mystiques. On voit même un canal fort net. Où, sans tasse ni gobelet, Ce roi buvait l'eau vive et pure Dont la fraîcheur et le murmure L'endormaient dans un cabinet Formé de fleurs et de verdure; Et de nos jours une beauté Qui n'était rien moins que bigote, Avec une soeur peu dévote Y chercha l'hospitalité. C'était la fugitive Hortense, Laquelle, nous dit-on ici, Sur les rives de la Durance, Ne pourchassait pas son mari.

Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la vertu même.

Oh! pour cette fois taisons-nous! Dieu vous garde, aimables époux. Que chacun chérit et révère, De notre long itinéraire. L'ennui retombera sur nous, S'il n'a le bonheur de vous plaire.

À. M. ***

Le 28 octobre 1740.

Imaginez trois voyageurs, Et qui pourtant ne sont menteurs. Qu'une voiture délabrée, Par deux maigres chevaux tirée. Pendant trois jours a fracassés. Disloques, meurtris et versés Jusqu'à certain lieu plein d'ornières Où lesdits chevaux, morts de faim, Malgré mille coups d'étrivières, Se sont arrêtés en chemin, Nous faisant clairement comprendre Qu'ils avaient assez voyagé; Que de nous ils prenaient congé, Et qu'ils nous criaient de descendre, Jugez donc, après ce cadeau, De quel air, sans feu ni manteau, Par une nuit très-pluvieuse, Notre troupe, fort peu joyeuse. Traversant à pied maint coteau. Au bout d'une route scabreuse Parvient enfin jusqu'au château. Peignez-vous dans cette aventure Trois têtes dont la chevelure, Distillant l'eau de toutes parts, Imite assez bien la figure Des Scamandres et des Sangars.

Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.

Demain nos muses reposées, Fraîches, vermeilles et frisées, Mettront d'accord harpes et luth, Et vous payeront leur tribut.

29 octobre 1740.

Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est prêt: nous commençons sans préambule.

Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La description de notre équipage paraît propre à être placée dans un ouvrage fait uniquement pour vous amuser.

Toi qui crayonnes en pastel, Viens, accours, Muse subalterne: Peins-nous, partant d'un vieux châtel Plus fiers que gendarmes de Berne. Et toi, railleur universel, Dieu polisson, je me prosterne Devant ton agréable autel. Ton influence me gouverne; Père heureux de la baliverne. Prête à ma muse ce vrai sel Dont tu sus enrichir Miguel, Et priver tout auteur moderne, Tel qu'en sortant du Toboso, Le sieur de la Triste Figure, Piquant sans succès sa monture. Malgré les conseils de Sancho. Courut, suivant son vertigo, Aux moulins servir de mouture; De même en piteuse voiture, Chacun de nous criant: «Oh! oh!» Bravant et chute et meurtrissure, Voulut faire trotter Clio. Pour moi, trop faible par nature, J'osai, chétive créature, Me plaindre autrement qu'in _petto_. Soit respect de la prélature, Ou devoir de magistrature, Nul autre n'osa faire écho.

L'abbé seul perdit l'équilibre. Mais avant que d'en venir là, Pour se défendre en homme libre, Il tendit veine, nerf et fibre; Mais sa bête enfin l'entraîna.

Nous n'eûmes que la peur de son accident:

Il sut s'en tirer à merveille, Et troqua son maudit bidet Contre une bête à longue oreille, Qui n'est ni lièvre ni baudet.

Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour et de la Folie.

Le nom seul des deux ouvriers Ne préviendra pas pour l'ouvrage. Ce couple n'est pas dans l'usage De suivre des plans réguliers: Et ce serait sottise pure De les prendre pour nos maçons, S'il fallait, par leurs actions, Juger de leur architecture.

Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été construite par les Romains.

Ma muse, en rimes relevées, Pourrait vous tracer dans ses vers Des bosquets bravant les hivers. Sur des voûtes fort élevées; Tels qu'aux dépens de ses sujets. Jadis une reine amazone En fit planter à Babylone Sur le faîte de son palais.

Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les aventures ne sont pas ignorées.

Or ce baron de Santal Fut épris d'une héroïne Qui lui donna maint rival; Voyageant en pèlerine Tantôt bien et tantôt mal. Villageoise ou citadine, Promenant son coeur banal De la cour de Catherine À quelque endroit moins royal. Cette dame de mérite Fut la reine Marguerite, Non celle à l'esprit badin, Qui des tendres amourettes Des moines et des nonnettes A fait un recueil malin; Mais sa nièce tant prônée, Dont notre bon roi Henri Fut pendant plus d'une année Le très-affligé mari; Et qui, plus qu'une autre femme, Porta gravé dans son âme Le commandement divin De l'amour pour le prochain.

On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en original, pour faire parade d'érudition: _satiabor cum apparuerit._ Si j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit beaucoup en peu de paroles.

Au demeurant, la gentille princesse Ne vit jamais ce lieu si beau: Et le baron, qui l'attendait sans cesse, En fut pour les frais du château.

En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un chemin resserré entre deux montagnes escarpées.

Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.

Du temps des chèvre-pieds cornus, Les sylvains, les faunes velus Habitaient ce réduit sauvage. C'est là qu'aux jours du carnaval Silène et Pan donnaient le bal Aux dryades du voisinage.

Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les passants.

Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? Nous serions fort embarrassés de vous le dire.

Lorsque nous y sommes entrés, Les cieux n'étaient point éclairés Par la lune ni les étoiles; Et quand nous en sommes sortis, L'Aurore et l'époux de Procris Étaient encore dans les toiles.

Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.

Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur géomètre aurait mesuré la hauteur.

Là, parmi des rocs entassés, Couverts d'une mousse verdâtre, S'élancent des flots courroucés D'une écume blanche et bleuâtre. La chute et le mugissement De ces ondes précipitées, Des mers par l'orage irritées Imitent le frémissement. Mais bientôt moins tumultueuse Et s'adoucissant à nos yeux. Cette fontaine merveilleuse N'est plus un torrent furieux. Le long des campagnes fleuries. Sur le sable et sur les cailloux, Elle caresse les prairies Avec un murmure plus doux. Alors elle souffre sans peine Que mille différents canaux Divisent au loin dans la plaine Le trésor fécond de ses eaux. Son onde, toujours épurée, Arrosant la terre altérée. Va fertiliser les sillons De la plus riante contrée Que le dieu brillant des saisons, Du haut de la voûte azurée, Puisse échauffer de ses rayons.

Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.

Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble, Sans doute Amour l'adoucissait pour eux; Car nul chemin ne paraît raboteux À deux amants qui voyagent ensemble.

Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:

La barbe longue, la peau bise. On gros volume dans les mains: Une mandille noire et grise, Et le cordon autour des reins. C'est, dîmes-nous, un solitaire Qui pleure ici ses vieux péchés. «Bonjour, notre révérend père; Vous voyez dans votre tanière Deux étrangers qui sont fâchés D'interrompre votre prière.

--Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi? Est-ce ainsi qu'on me rend visite? Osez-vous, sans pâlir d'effroi, Prendre pour un coquin d'ermite Un personnage tel que moi? Je suis...»

Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.

«Je suis, nous dit d'un air rigide Ce vieillard au maigre menton, Le contemporain de Caton; Des Gaulois l'oracle et le guide; Le grand-prêtre de ce canton; Pour tout dire enfin, un druide.

--Vous, un druide, monseigneur!» Reprîmes-nous avec grand'peur.

Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler l'armée de César.

«Ne vous mettez point en colère, Illustre évêque des Gaulois. Que Votre Grandeur débonnaire Nous pardonne pour cette fois. Demeurez en santé parfaite Dans votre lugubre retraite, Nous n'y retournerons jamais. Et n'allez pas vous mettre en tête De nous réserver pour la fête De votre vilain Teutatès.»

Le pontife se prit à rire. «Allez, je ne suis pas méchant. Je connais ce qui vous attire, Et vous aurez contentement. Vous saurez, sans passer la barque Où l'on entre privé du jour, Comme Laure et son cher Pétrarque, Dans ce délicieux séjour, Plus contents que reine et monarque À petit bruit faisaient l'amour.» Ses promesses ne furent vaines, Il fit un cercle, il y tourna: Par trois fois l'Olympe tonna; Le rocher entr'ouvrit ses veines, Et par des routes souterraines, Un tourbillon nous entraîna.

Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le signal, vint nous recevoir.

Teint frais, oeil vif, bouche vermeille, Ça bouquet de fleurs sur le sein, Chapeau de paille sur l'oreille, Et tambour de basque à la main. «Venez, dit-elle, cet asile Que vous n'habiterez jamais, N'eut dans son enceinte tranquille Qu'un seul couple d'amants parfaits. Toujours heureux, toujours fidèles, Laure et Pétrarque dans ces lieux, Dans leurs caresses mutuelles Ont fait cent fois envie aux dieux Mais déjà votre âme est émue De l'image de leurs plaisirs. L'Amour exauça leurs désirs Partout où s'étend votre vue: Tantôt au pied de ce coteau, Près de ces ondes qui jaillissent; Souvent sous cet épais berceau Que ces orangers embellissent; Ici quand le flambeau du jour De ses feux brûlait la verdure; Plus loin quand la nuit à son tour Venait rafraîchir la nature. Lisez en caractère d'or, Sur ces portiques, sur ces marbres, Ces vers plus expressifs encor Que ceux qu'Angélique et Médor Gravaient ensemble sur les arbres.