Chapter 3
Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
Des gens qui travaillaient là proche, Nous dirent: «Messieurs, là-dedans On n'entre plus depuis longtemps. Le gouverneur de cette roche, Retournant en cour par le coche, À, depuis environ quinze ans. Emporté la clef dans sa poche.»
La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le temps l'avait presque effacé.
Portion du Gouvernement À louer tout présentement.
Plus bas, en petit caractère:
Il faut s'adresser à Paris, Ou chez Conrat, le secrétaire, Ou chez Courbé, l'homme d'affaire De tous messieurs les beaux-esprits,
Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément curieux de savoir de la Cioutat,
Que les marchands et les nochers La rendent fort considérable; Mais pour le muscat adorable. Qu'un soleil proche et favorable Confit dans les brûlants rochers, Vous en aurez, frères très-chers, Et du meilleur sur votre table.
Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi, nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus considérable du pays.
C'est ce Paul dont l'expérience Gourmande la mer et le vent, Dont le bonheur et la vaillance Rendent formidable la France À tous les peuples du Levant.
Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité, quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.
Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si beau climat!
Que c'est avec plaisir qu'aux mois Si fâcheux en France et si froids, On est contraint de chercher l'ombre Des orangers qu'en mille endroits On y voit, sans rang et sans nombre. Former des forêts et des bois.
Là, jamais les plus grands hivers N'ont pu leur déclarer la guerre. Cet heureux coin de l'univers Les a toujours beaux, toujours verts, Toujours fleuris en pleine terre.
Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des orangers!
Car ces petits nains contrefaits. Toujours tapis entre deux ais. Et contraints sous des casemates. Ne sont, à bien parler, que vrais Et misérables culs-de-jattes.
Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
N'y peuvent avoir travaillé; Et l'on croit, avec apparence, Que les saints esprits ont taillé Ce roc qu'avec tant de constance La sainte a si longtemps mouillé Des larmes de sa pénitence. Mais, si d'une adresse admirable L'ange a taillé ce roc divin, Le démon, cauteleux et fin, En a fait l'abord effroyable, Sachant bien que le pèlerin Se donnerait cent fois au diable, Et se damnerait en chemin.
Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.
On n'y mange jamais de chair, On n'y donne que du pain d'orge, Et des oeufs qu'on y vend bien cher. Les moines hideux ont de l'air De gens qui sortent d'une forge. Enfin, ce lieu semble un enfer, Ou pour le moins un coupe-gorge, On ne peut être sans horreur Dedans cette horrible demeure Et la faim, la soif et la peur Nous en firent sortir sur l'heure.
Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu.
Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre Pour tout ce qu'elle aurait chéri. On aurait peine à la surprendre Sur le tombeau de son mari.
Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de l'accoster, et de lui demander:
«Est-ce vous, monsieur d'Assouci?
--Oui, c'est moi, messieurs; me voici. N'ayant plus pour tout équipage Que mes vers, mon luth et mon page. Vous me voyez sur le pavé En désordre, malpropre et sale; Aussi je me suis esquivé Sans emporter paquet ni malle; Mais enfin me voilà sauvé, Car je suis en terre papale.»
Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant:
«Ce petit page qui vous suit, Et qui derrière vous se glisse, Que sait-il? En quel exercice, En quel art l'avez-vous instruit?
--Il sait tout, dit-il. S'il vous duit, Il est bien à votre service.»
Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, et ne lui répondîmes autre chose
«Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit. De votre page qui vous suit, Et qui derrière vous se glisse, Et de tout ce qu'il sait aussi, Grand merci, monsieur d'Assouci. D'un si bel offre de service, Monsieur d'Assouci, grand merci.»
Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon, ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains, outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,
Si nous allions tout tous déduire, Nous n'aurions plus rien à vous dira: Et vous saurez qu'il est plus doux De causer buvant avec vous, Qu'en voyageant de vous écrira. Adieu, les deux frères nourris Aussi bien que gens de la ville, Que nous aimons plus que dix mille Des plus aimables de Paris.
DATE.
De Lyon, où l'on nous a dit Que le roi, par un rude édit, Avait fait défenses expresses, Expresses défenses à tous, De plus porter chausses suissesses. Cet édit, qui n'est rien pour nous, Vous réduit en grandes détresses, Grosses bedaines, grosses fesses: Car où diable vous mettrez-vous?
ADRESSE.
À messieurs les aînés Broussins. Chacun enseignera la rue: Car leur demeure est plus connue Au Marais que les Capucins.
VOYAGE
DE LANGUEDOC
ET
DE PROVENCE
PAR
LEFRANC DE POMPIGNAN
À MADAME ***
Le 24 septembre 1740.
C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement engagée. Je suis sûr
Que tout homme sensé rira D'une entreprise si falotte! Que personne ne nous lira: Ou que celui qui le fera, À coup sûr très-fort s'ennuîra, Que vers et prose on sifflera; Et que sur cette preuve-là Le régiment de la calotte Pour ses voyageurs nous prendra.
Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais qu'incognito.
Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en partîmes.
Mais vu le local enterré De la cité primatiale, Nous croyons, tout considéré, Que quand la saison pluviale. Au milieu du champ labouré Vernie la bouche à la cigale, Toutes les eaux ont conjuré D'environner, bon gré mal gré. La ville archiépiscopale: Ce qui rend ce lieu révéré Un cloaque beaucoup trop sale, De quoi Chapelle a murmuré; Mais d'un ton si peu mesuré, Qu'il en résulte grand scandale. Au point qu'un prébendier lettré De l'église collégiale Nous dit, d'un air très-assuré, Que ce voyage célébré N'était au fond qu'oeuvre de balle. Et que Narbonne, qu'il ravale, Ne l'avait jamais admiré.
Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de l'oeuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant à ce tableau, si dénigré dans l'oeuvre susdit, messieurs de Narbonne le regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.
Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.
Mais sachant par tradition Que dans cette agréable ville, Pour le sol de chaque saison, Très-prudemment chaque maison A soin d'avoir un domicile. Et craignant pour mon compagnon, Qui pour moi n'était pas tranquille, Nous criâmes au postillon Au plus vite de faire gille.
Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement digne de la curiosité des voyageurs.
Près d'une chaîne de rochers S'élève un monastère antique. De son église très-gothique, Deux tours, espèce de clochers, Ornent la façade rustique.
Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
D'aucun bruit n'y frappent l'oreille: Et leur troupe oisive sommeille Dans les cavernes d'alentour.
Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les anachorètes.--Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du désert, rongés de rats.--Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on vous fera, bonne chère.
Nos moines sont de bons vivants, L'un pour l'autre fort indulgents, Ne faisant rien qui les ennuie, Ayant leur cave bien garnie, Toujours reposés et contents, Visitant peu la sacristie; Mais quelquefois les jours de pluie Priant Dieu pour tuer le temps.
Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.
Sur ses colonnes, des feuillages Entrelacés dans des berceaux, Forment un dôme de rameaux. Dont les délicieux ombrages Font goûter, dans des lieux si beaux, Le frais des plus sombres bocages. Sous cette voûte de cerceaux, La plus heureuse des naïades Répand le cristal de ses eaux Par deux différentes cascades. Au pied de leur dernier bassin. On frère, garçon très-capable, Entouré de flacons de vin, Plaçait le buffet et la table.
Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur
Provoqué la concupiscence, Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur, Pour disparaître, attendait la présence De quatre bernardins qui s'ennuyaient au choeur.
Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux: nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation particulière, et nous nous devinions sans nous parier.
L'abbé convoitait l'abbaye: Pour moi, qui pensais moins à Dieu, «Ah! disais-je, si dans ce lieu Je trouvais Iris ou Sylvie...»
Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns, est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un peu loin.
Ô fontaine de Vallemagne! Flots sans cesse renouvelés, La plus agréable campagne Ne vaut pas vos bords isolés.
Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger. Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de l'Océan.
Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait la beauté du pays,
Quand deux gentilles demoiselles, D'un air agréable et badin Qui n'annonçait pas des cruelles, Nous arrêtèrent en chemin.
Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.
Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à son aise
Ce vaste amas de flots, ce superbe élément, De l'aveugle Fortune image naturelle, Comme elle séduisant, et perfide comme elle: Asile des forfaits, noir séjour des hasards, Théâtre dangereux du commerce et de Mars; Des plus rares trésors source avare et féconde, Et l'empire commun de tous les rois du monde.
Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.
La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.
Il quitta cette bonne chère Pour une dévote action Que ceux de sa profession Ne font pas trop pour l'ordinaire. Ce fut, je crois, son bréviaire Qui causa sa désertion. Notre convive militaire Partagea mon affliction. Mais comme en toute occasion La Providence débonnaire Compense, d'une main légère, Plaisir et tribulation, La retraite de mon confrère Grossit pour moi la portion D'un vin de Saint-Émilion Qu'à Lunel je n'attendais guère.
Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.
Monument qui transmet à la postérité Et leur magnificence et leur férocité Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques, Nous montons avec peine au sommet des portiques. Là nos yeux étonnés promènent leurs regards, Sur les restes pompeux du faste des Césars. Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée Par tout le sang humain dont elle fut mouillée, Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas Du combattant vaincu qui lui tendait les bras. «Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierre Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre, Que ce sexe si cher au reste des mortels, Ornement adoré de ces jeux criminels, Venait d'un front serein, et de meurtres avide, Savourer à loisir un spectacle homicide! C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté, Par le geste fatal de sa main renversée, Déclarait sans pitié sa barbare pensée, Et conduisant de l'oeil le poignard suspendu Dans le flanc du captif à ses pieds étendu.»
Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.
Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce qu'on appelle _la Maison carrée_, édifice qu'on regarde comme le monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux les moins connaisseurs.
On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux, habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception qu'il nous fit.
Or donc prions la Providence De placer toujours sur nos pas Le Languedoc et la Provence, Et surtout messieurs de Duras: Rencontre douée et gracieuse Pour les voyageurs leurs amis, Autant qu'elle serait fâcheuse Pour les bataillons ennemis.
Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur l'autre.
Pour vous peindre le pont du Gard, Il nous faudrait employer l'art Et le jargon d'un architecte. Mais nous pensons qu'à cet égard, De notre couple trop bavard, La science vous est suspecte; Aussi, sans courir de hasard, Notre muse très-circonspecte Ne fera point de fol écart Sur ses arches qu'elle respecte, Qui sans doute périront tard.