Chapter 2
«Lorsque l'onde en partage échut Au frère du grand dieu qui tonne, L'avènement à la couronne De ce nouveau monarque fut Publié partout, et fallut Que chaque dieu-fleuve en personne Allât lui porter son tribut. Dans ce rencontre la Garonne Entre tous les autres parut, Mais si brusque et si fanfaronne, Que sa démarche lui déplut; Et le puissant dieu résolut De châtier cette Gasconne Par quelque signalé rebut.
«De fait, il en fit peu de cas Quand elle lui vint rendre hommage; Il se renfrogna le visage, Et la traita du haut en bas.
«Mais elle, au lieu de l'apaiser Ayant pris soin d'apprivoiser, Avec la puissante Dordogne, Mille autres fleuves de Gascogne, Sembla le vouloir offenser.
«Lui, d'une orgueilleuse manière, Comme il a l'humeur fort altière. Amèrement s'en courrouça; Et d'une mine froide et fière, Deux fois si loin la repoussa, Que cette insolente rivière Toutes les deux fois rebroussa Plus de six heures en arrière.
«Bien qu'au vrai cette téméraire Se fût attiré sur les bras Un peu follement cette affaire. Les grands fleuves ne crurent pas Devoir, en un tel embarras, Se séparer de leur confrère, Ni l'abandonner, au contraire, Ils en murmurèrent tout bas. Accusant le roi trop sévère.
«Mais lui, branlant ses cheveux blancs, Tout dégouttants de l'onde amère, «Taisez-vous, dit-il, insolents, Ou vous saurez en peu de temps Ce que peut Neptune en colère.»
«Sur-le-champ, au lieu de se taire, Plus haut encore on murmura. Le dieu lors en furie entra, Son trident par trois fois serra, Et trois fois par le Styx jura:
«Quoi donc! ici l'on osera Dire hautement ce qu'on voudra! Chaque petit dieu glosera Sur ce que Neptune fera! _Per Dio questo non sarà._ Chacun d'eux s'en repentira, Et pareil traitement aura; Car deux fois par jour on verra Qu'à sa source on retournera, Et deux fois mon courroux fuira: Mais plus loin que pas un ira Celui qui, pour son malheur, a Causé tout ce désordre-là; Et cet exemple durera Tant que Neptune régnera.»
«À ce dieu du moite élément Les rebelles lors se soumirent; Et, quoique grondant, obéirent Par force à ce commandement.
«Voilà ce qu'on n'a jamais su, Et ce que tout le monde admire. Aussi nous avions résolu, Pour notre honneur, de n'en rien dire: Mais aujourd'hui vous m'avez plu Si fort, que je n'ai jamais pu M'empêcher de vous en instruire.»
Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:
«Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez! Ne vous en allez pas si vite! Eh! de grâce, un mot! écoutez!» Mais il se remit dans son gîte,
et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
Qu'un murmure agréable et doux; Mais cet agréable murmure N'est entendu que des cailloux. Il ne le put être de nous; Et même, sans vous faire injure, Il ne l'eût pas été de vous.
Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en aller.
Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables au maître de la maison.
C'est chez cet illustre Fontrailles, Où les tourtes, les ortolans, Les perdrix rouges et les cailles, Et mille autres vols succulents Nous firent horreur des mangeailles Dont Carbon et tant de canailles Vous affrontent depuis vingt ans.
Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,
Soyez donc assez braves gens Pour quitter enfin vos murailles, Et si vous êtes de bon sens, Allez et courez chez Fontrailles Vous gorger de mets excellents.
Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour vous en faire une description magnifique.
Toi qui présides aux repas, Ô Muse! sois-nous favorable; Décris avec nous tous les plats Qui parurent sur cette table.
Pour notre honneur et pour ta gloire, Fais qu'aucun de tous ces grands mets Ne s'échappe à notre mémoire, Et fais qu'on en parle à jamais.
Mais comme notre esprit s'abuse De s'imaginer qu'aux festins Puisse présider une Muse, Et qu'elle se connaisse en vins!
Non, non, les doctes demoiselles N'eurent jamais un bon morceau: Et ces vieilles sempiternelles Ne burent jamais que de l'eau.
À qui donc adresser ses voeux En des occasions pareilles? Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles? À vous, dieu des mets savoureux?
Mais, pour rimer, Bacchus et Come Sont des dieux de peu de secours; Et jamais de mémoire d'homme, On ne leur fit un tel discours.
Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez aisément son nom, quand nous vous dirons
Que c'est un de ces beaux esprits Dont Toulouse fut l'origine. C'est le seul Gascon qui n'a pris Ni l'air ni l'accent du pays; Et l'on jugerait à sa mine Qu'il n'a jamais quitté Paris.
Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.
Vous saurez qu'il est marié, Environ depuis une année, Et qu'il est tout à fait lié Du sacré lien d'hyménée.
Lié tout à fait, c'est-à-dire Qu'il est lié tout à fait bien, Et qu'il ne lui manque plus rien, Et qu'il a tout ce qu'il désire.
L'épouse est bien apparentée, Et bien apparenté l'époux; Elle est jeune, riche, espritée: Il est jeune, riche, esprit doux.
Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas dire avec sa maîtresse:
Malgré l'injustice des cours, Dans cet agréable ermitage Il coule doucement ses jours, Et vit en véritable sage.
De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.
Sous ce berceau qu'Amour exprès Fit pour toucher quelque inhumaine, L'un de nous deux, un jour, au frais, Assis près de cette fontaine, Le coeur percé de mille traits, D'une main qu'il portait à peine, Grava ces vers sur un cyprès: «Hélas! que l'on serait heureux Dans ce beau lieu digne d'envie, Si, toujours aimé de Sylvie, L'on pouvait, toujours amoureux, Avec elle passer la vie!»
Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de Montpellier. Mais, par malheur,
Dans cette vilaine Narbonne Toujours il pleut, toujours il tonne. Toute la nuit doncques il plut, Et tant d'eau cette nuit il chut, Que la campagne submergée Tint deux jours la ville assiégée.
Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'oeuvre pour la hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai
Si l'architecte qui la fit, La fit ronde, ovale ou carrée, Et moins encor s'il la bâtit Haute, basse, large ou serrée.
Car, arrivés en ce saint lieu, Nous n'eûmes jamais autre envie Que de faire des voeux à Dieu De ne le voir de notre vie.
Ce qu'on y montre encor de rare, Est un vieux et sombre tableau, Où l'on voit sortir un Lazare À demi mort de son tombeau.
Mais le peintre l'a si bien fait Sec, pâle, hideux, noir, effroyable, Qu'il semble bien moins le portrait Du bon Lazare que d'un diable.
Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,
Digne objet de notre courroux, Vieille ville toute de fange, Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts, Pourrais-tu prétendre de nous Le moindre vers à ta louange?
Va, tu n'es qu'un quartier d'hiver De quinze ou vingt malheureux drilles, Où l'on peut à peine trouver Deux ou trois misérables filles Aussi malsaines que ton air.
Va, tu n'eus jamais rien de beau, Rien qui mérite qu'on le prise, Bien peu de chose est ton tableau, Et bien moins que rien ton église.
L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.
Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et cependant,
Bien que de cette belle ville Viennent les meilleures senteurs, Son terroir, en muscats fertile, Ne lui produit jamais de fleurs.
Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés
De rencontrer en cette place Un grand concours de populace. Chacun y nommait d'Assouci. «Il sera brûlé, Dieu merci (Disait une vieille bagasse). Dieu veuille qu'autant on en fasse À tous ceux qui vivent ainsi!»
La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante:
Les unes disaient que Ménage Avait l'air et l'esprit galant, Que Chapelain n'était pas sage, Que Costar n'était pas pédant; Et les autres croyaient monsieur de Scudéris Un homme de fort bonne mine, Vaillant, riche et toujours bien mis; Sa soeur une beauté divine, Et Pélisson un Adonis.
Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans l'_Alaric_ et dans le _Moïse_, on ne loua que le jugement et la conduite; et dans la _Pucelle_, rien du tout. Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme grossier. Quant aux romans, _Cassandre_ fut estimé pour la délicatesse de la conversation, _Cyrus_ et _Clélie_, pour la magnificence de l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement, la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse précieuse:
«Ma bonne, est-ce lui que l'on dit Avoir autrefois tant écrit, Même composé quelque chose En vers sur la métamorphose? Il faut donc qu'il soit bel-esprit?
--Aussi l'est-il, et l'un des vrais, Reprit l'autre, et des premiers faits. Ses lettres lui furent scellées Dès leurs premières assemblées. J'ai la liste de ces messieurs: Son nom est en tête des leurs.»
Plus d'une mine sérieuse, Avec un certain air affecté, Penchait sa tête de côté, Et de ce ton de précieuse, Lui dit: «Ma chère, en vérité, C'est dommage que dans Paris Ces messieurs de l'Académie, Tous ces messieurs les beaux-esprits, Soient sujets à telle infamie.»
L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les rues, à cause de l'affluence du peuple.
Là d'hommes on voyait fort peu. Cent mille femmes animées, Toutes de colère enflammées, Accouraient en foule en ce lieu Avec des torches allumées.
Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin
On aurait dit, à voir ainsi Ces bacchantes échevelées, Qu'au moins ce monsieur d'Assouci Les aurait toutes violées:
et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une très-grande frayeur.
Et de peur d'être pris aussi Pour amis du sieur d'Assouci, Ce fut à nous de faire gille. Nous fûmes donc assez prudents Pour quitter d'abord cette ville; Et cela fut d'assez bon sens.
Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous détourner pour aller voir
Ces grands et fameux bâtiments Du pont du Gard et des Arènes, Qui nous restent pour monuments Des magnificences romaines.
Ils sont plus entiers et plus sains Que tant d'autres restes si rares. Echappés aux brutales mains De ce déluge de barbares Qui fut le fléau des humains.
Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure
Paraître sur les bords du Rhône Ces murs pleins d'illustres bourgeois, Glorieux d'avoir autrefois Eu chez eux la cour et le trône De trois ou quatre puissants rois.
On y aborde par
Cette heureuse et fertile plaine Qui doit son nom à la vertu Du grand et fameux capitaine Par qui le fier Dunois, battu, Reconnut la grandeur romaine.
Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine
La vaste et pierreuse campagne, Couverte encor de ces cailloux Qu'un prince, revenant d'Espagne, Y fit pleuvoir dans son courroux.
C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit, proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette multitude de maisons qu'ils appellent _bastides_, dont toute la campagne voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.
Tout le monde sait que Marseille Est riche, illustre et sans pareille Pour son terroir et pour son port; Mais il faut vous parler du fort, Qui sans doute est une merveille.
C'est Notre-Dame de la Garde; Gouvernement commode et beau, À qui suffit, pour toute garde, Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château.
Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.
Aussi voyons-nous que nos rois, En connaissant bien l'importance, Pour le confier ont fait choix Toujours de gens de conséquence: De gens pour qui, dans les alarmes, Le danger aurait eu des charmes; De gens prêts à tout hasarder, Qu'on eût vu longtemps commander, Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.