Chapter 6
Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader, devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette, je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère ordinaire; le coeur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile, vous ayez raison, _et nos cedamus amori._ C'est bien dit, aimons donc, et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé, devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément. Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole, _alea jacta est,_ la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage, j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...
_Omnia vincit amor_. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé, j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?
Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...
Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves, un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet, trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche d'agate.
Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et j'ai continué cette manoeuvre jusqu'à mon départ; de sorte qu'insensiblement je m'y suis fait.
Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix, deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson, qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je n'aima ni l'un ni l'autre.
Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche, veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai), mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire, avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin, avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage. Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église, j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité; car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier. Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise. Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas, parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied, et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que lui il annoncer les changements de temps.
Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal, où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on ne tarderait point à partir.
Le coeur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui était en charge pour lors se nommait le _Vieux-Saint-François_, commandé par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes, qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.
Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les regardais tous, les uns après les autres; que le coeur de ma pauvre bonne femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais aperçu du bon coeur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.
Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manoeuvre; déjà le Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un diable après eux.
À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous avons été bon train ensuite.
Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement le coassement des grenouilles.
Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, entremêlées de boeufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là, sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles quilles.
[Note 1: On l'appeloit l'île Macquerelle.]
À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2] n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et échouer de même.
[Note 2: Ville de la basse Normandie.]
À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; à quoi le marguillier répondit:
--Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé défunt mon pauvre père.
Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!
J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa chambre, et quitter une partie de _pied de boeuf_, à laquelle il jouait avec des dames, pour monter sur _le pont_, et crier à plusieurs reprises: «_Coit! coit! coit!_» J'ai vu ensuite les matelots de la frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le signal de _l'abordage_: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, quand j'ai vu la frégate se _remorquer_ et passer son chemin; elle était même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît quelque répit, et qu'elle ne _revirât de bord_. Cette frégate se nommait, à ce qu'on m'a dit après, _la Parfaite_, de dix hommes et huit chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela ma donna occasion de demander si _la Compagnie des Indes_ passait aussi par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.
Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nommé _les Echelles du Levant_: mais il me dit que ce village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces _harpies_, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si cossues, que la plus vieille de ces _mégères_, enragée de se voir démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus épouvantable _postérieur_ qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait encore français: je compris de là que la langue française était une langue qui s'étendait bien loin.