Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 9

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Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient (s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.

CHAPITRE XXII

LES CHENILLES

Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont on y jouit.

Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger et de profiter.

La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles! Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient, à faire quelques promenades.

Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de s'habiller.

--J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain froid.

--Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.

PHILÉAS.--Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il. Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons, venez-vous?

POLYPHÈME.--Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir patauger, mon très cher.

PHILÉAS, _vexé_.--Dites nager, mon illustre ami.

POLYPHÈME, _riant_.--Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons; profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.

Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros Saindoux.

C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations entrecoupées...

Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi d'horreur...

Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître contribuait à augmenter son hilarité.

Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet odieux endroit!

... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.

--Bien! donnez-vous-en à votre aise, Tueur! disait-il d'une voix concentrée. Riez tout votre content[16], je suis beau, allez! c'est du propre!... Ne me touche plus, toi! tu m'arranges là un joli emplâtre. Ah! les horreurs de bêtes! est-ce assez ignoble... pouah! j'en ai dans les oreilles et sur le front... Aïe! je sens qu'il m'en court dans les cheveux... Allez à la rive, batelier, à la rive! il ne comprend pas, l'imbécile, et il rit, par-dessus le marché! c'est à en devenir fou!...

[Note 16: Expression normande pour dire «riez bien à votre aise».]

Il se prit les cheveux à poignées, y écrasa une vingtaine de chenilles, retira avec horreur ses mains gluantes et sauta dans la rivière. Il nagea entre deux eaux, aborda, passa fiévreusement devant Polyphème qui éclatait de plus belle et commença une course effrénée vers son auberge, suivi de Sagababa.

La vue de cet être ruisselant, tout couvert de chenilles, pétrifia la population. L'aubergiste ne reconnut pas Philéas et lui barra le chemin. Celui-ci s'indigna, lança une poignée de chenilles au nez de l'hôte qui se recula en criant... Saindoux, profitant de ce mouvement de retraite, s'élança dans sa chambre et s'y enferma à double tour.

Persuadé qu'il avait affaire à un malfaiteur, l'hôte appela à grands cris et commençait à ameuter la population lorsque Polyphème, arrivant à son tour, apaisa le désordre. Il expliqua à l'hôte ce qui venait de se passer. L'aubergiste se tranquillisa et, sur la demande de Polyphème, alla préparer un dîner particulièrement bon dont il donna un menu appétissant.

Le jeune artiste connaissait à fond le caractère de son compagnon, aussi ne parut-il faire aucune attention lorsque la porte s'ouvrit et que Philéas entra dans la salle à manger, sombre, les traits contractés et gardant un silence farouche. Polyphème continua un croquis en disant négligemment:

--Ah! c'est vous enfin, mon bon? tant mieux! j'ai un appétit féroce. Aussi ai-je veillé au menu, qui vous plaira, j'espère. Tenez, le voilà. Donnez-moi votre avis là-dessus; vous êtes connaisseur et je ne me consolerais pas d'être désapprouvé par vous.

Les traits de Philéas commencèrent à s'éclaircir; il prit le menu et lut en silence, mais bientôt une exclamation lui échappa.

--Tout cela est bien choisi; ce sera délicieux, Tueur; j'en serais enchanté, si...

POLYPHÈME.--Si quoi? parlez, voyons; vous avez quelque chose sur le coeur.

PHILÉAS, _reprenant son air soucieux_.--Eh bien, si vous ne vous étiez pas moqué de moi ce matin. Je ne peux pas digérer ça, Tueur! non, je ne le peux pas.

POLYPHÈME.--Vous vous choquez de mes rires, mon cher? quelle idée! vous auriez dû faire chorus, au contraire.

PHILÉAS, _vexé_.--Voilà qui est bon, par exemple!

POLYPHÈME, _naïvement_.--Mais certainement. Ce Sagababa était tellement drôle...

PHILÉAS, _se déridant_.--Ah! c'est de Sagababa dont... au fait! il m'a semblé cocasse, ce petit.

POLYPHÈME, _renchérissant_.--Dites donc renversant, mon bon; il avait une mine effarée qui était impayable! Vous n'avez donc pas remarqué la chenille qui se balançait au bout de son nez? Ça l'a fait éternuer! Ah! ah! ah!

PHILÉAS, _riant aussi_.--Hi! hi! hi! je m'en suis bien aperçu!

POLYPHÈME.--Oh! cela ne m'étonne pas; rien ne vous échappe!

PHILÉAS, _flatté_.--Oui, j'observe assez bien, en général.

La paix étant faite, les jeunes gens dînèrent gaîment et organisèrent le départ.

Ils allèrent donc gagner le chemin de fer, qui était à quelques lieues et ils y montèrent joyeusement, débarrassés, à ce que croyait Saindoux, de ces hideuses chenilles dont il ne pouvait se rappeler sans un frisson.

Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Au bout d'un quart d'heure de marche, le train se ralentit, puis s'arrêta tout à coup...

Les voyageurs se regardèrent, étonnés.

--Qu'est-ce qui nous arrive? demanda Polyphème.

--Nous sommes probablement à la station, observa Philéas. Quelle drôle de station! ajouta-t-il; on ne voit pas de gare...

--Ce n'est pas cela, Messieurs, dit poliment un jeune Russe qui se trouvait dans le même compartiment que les Français. Il y a un arrêt forcé, car j'entends les employés s'exclamer comme s'il était arrivé quelque chose d'étrange. Je vais m'informer.

Le jeune homme se pencha, fit quelques questions et reçut une réponse qui lui fit ouvrir de grands yeux; il se retourna alors vers ses compagnons intrigués et leur dit:

--Messieurs, notre train est arrêté par les chenilles.

--Par?... demanda Polyphème abasourdi.

--Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.

--Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela, Monsieur, sans vous commander?

--Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre compte.

[Note 17: Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes russes.]

En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée, descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur énorme!

Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou. Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont l'incendie sauva la Russie entière.

CHAPITRE XXIII

EFFETS DE GELÉE

Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.

--Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur arrivée à Moscou.

--Quels projets, mon bon? dit Polyphème paresseusement étendu sur un canapé.

--Eh bien! nos projets de voyage, donc! Voilà l'été qui s'avance. Allons-nous partir tout de suite pour Pétersbourg et, de là, filer en Sibérie; puis redescendre en Asie, faire une pointe en Océanie et finir par l'Amérique? Et puis _vidons_[18]...

[Note 18: Pour _vidiom_, nous verrons.]

--Comme vous y allez! observa Polyphème en bâillant. Certes oui, nous allons nous lancer prochainement dans ces directions; mais je ne suis d'avis de partir qu'après avoir fait quelques chasses à l'ours et après nous être encore aguerris contre le froid.

--Vous avez besoin d'être aguerri, vous? demanda Philéas d'un ton dédaigneux.

--Certes oui, répondit Polyphème; êtes-vous donc plus avancé que moi?

Un sourire sardonique répondit pour Saindoux.

--Ne vous y fiez pas, mon très cher, reprit Polyphème; savez-vous que nous étions seulement dans le midi de la Russie, l'hiver dernier? Vous ne pouvez vous faire une idée de la température de Pétersbourg et du nord de ce pays, dans la mauvaise saison.

--_Aié hi_[19], mon ami, tout cela c'est une affaire de bottes et de manteaux, répliqua Philéas d'un air capable; mais enfin nous ferons comme vous l'entendrez. Notre vie actuelle me plaît beaucoup: je m'instruis, je me perfectionne même dans la langue russe et je ne tiens pas à brusquer notre départ.

[Note 19: Pour _ai ti_, holà!]

Le temps s'écoulait agréablement pour les deux amis, en effet. Courses, excursions de toutes espèces, tout leur faisait trouver charmante leur vie actuelle.

Lorsque l'automne arriva, Philéas comprit ce qu'avait voulu dire Polyphème. Mais, trop vaniteux et trop entêté pour suivre les conseils de son ami, craignant en outre le ridicule s'il ne se mettait pas à la dernière mode, il ne voulut pas, pendant les premiers froids, sortir vêtu comme l'était Polyphème. Il préféra rester chez lui; mais l'ennui le prit au bout de huit jours de réclusion... Polyphème se moquait de Saindoux, demandant s'il tournait à la marmotte et lui conseillant de vivre de sa graisse, comme les ours.

Philéas se rebiffa!

--C'est du propre, ce qu'ils font! s'écria-t-il; se lécher les pattes et se nourrir de ça... Tenez, je vais faire un petit tour, décidément. _Tac_[20], pour vous faire plaisir, je mettrai mon cache-nez et des gants fourrés, mais voilà tout, par exemple.

[Note 20: Pour Tax, c'est ainsi.]

POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Vous ne tarderez pas à vous repentir de votre imprudence, mon ami. Je parle sérieusement, la chose en vaut la peine; mais enfin, je vous accompagne, et je veille sur vous.

PHILÉAS, _d'un air capable_.--Allez! allez! je suis plus robuste que vous ne le pensez, Tueur!

Les jeunes gens sortirent, suivis de Sagababa; ce dernier, emmitouflé de la tête aux pieds, trébuchait sans cesse; il s'accrochait tantôt à Philéas, tantôt à Polyphème et finit par accaparer l'attention des deux amis qui tournaient sans cesse la tête de son côté, pour voir s'il était encore debout.

Tout à coup, un passant se précipita sur Philéas et se mit à lui frotter vigoureusement les oreilles avec de la neige.

--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend donc, Monsieur? demanda Saindoux en se débattant. Voulez-vous bien finir cette mauvaise plaisanterie?...

... Mais le monsieur continuait toujours sa besogne avec ardeur, tout en disant quelques mots en russe.

--A moi! Tueur, criait Philéas en se débattant de plus belle; délivrez-moi, de ce crampon qui me farcit les oreilles avec de la neige. Vous m'en rendrez raison, Monsieur; me lâcherez-vous; à la fin?

Un café était près de là. Polyphème y poussa son ami, y entraîna le passant; Sagababa, ne pouvant plus marcher, les suivit à quatre pattes et l'on s'expliqua à loisir.

Les oreilles de Philéas étaient en train de geler! Un passant charitable, voyant cela, avait rendu à Saindoux le service, très usité en Russie, de le guérir séance tenante, grâce à des frictions de neige sur les membres en danger.

[Illustrationb 48.png]

Philéas, rasséréné, se fit longuement expliquer la nécessité d'agir avec promptitude et énergie. Il comprit alors qu'il y avait une vraie imprudence de sa part à ne pas se couvrir comme on doit le faire en pareille saison, avec un rude climat. Il remercia chaleureusement le «Sauveur de ses oreilles», comme il se plut à l'appeler, puis il entra promptement dans un magasin, s'y munit d'une pelisse, d'une casquette et de grandes bottes, le tout des mieux fourrés, et revint chez lui arec Polyphème. Ils avaient mis Sagababa entre eux deux, le petit nègre ayant eu la malencontreuse idée de mettre des bottes deux fois trop grandes et un manteau beaucoup trop long.

Au moment de rentrer, Philéas lâcha tout à coup Sagababa, se jeta sur une dame qui passait et lui frotta les joues à tour de bras avec de la neige...

--Ne bougez pas, ne bougez pas, _c'est trista!_[21] lui criait-il en même temps.

[Note 21: Pour _sectritsa_, ma petite soeur.]

--Qu'est-ce que vous faites, mal appris! glapissait la dame en français, êtes-vous ivre?

Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!

--Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème, poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.

Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être lui-même.

Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces de colère qui la contractaient.

En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui; Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette brusque intervention, il suivit lestement Philéas.

Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie. Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.

CHAPITRE XXIV

LE CHAPEAU CHINOIS

Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.

Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le voudraient.

Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier.

Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à fuir en hennissant, du côté de la maison.

Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à lui un ours brun de grande taille!

Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait oublié son fusil...

Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses efforts...

--Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la musique, _bât ou ça_[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer pour te faire marcher!

[Note 22: Pour _batiouchka_, petit père.]

Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son terrible instrument.

Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé d'un fusil, qui venait à sa recherche.

Sauter à terre et laisser à son compagnon le loisir d'abattre l'ours fut pour Philéas l'affaire d'un instant. Il remit à Sagababa, accouru au bruit, son précieux chapeau chinois, en le félicitant d'avoir eu l'idée de faire cette acquisition, puis il rendit compte à son ami émerveillé de la façon brillante dont il s'était tiré d'affaire.

On mit le corps de l'ours dans le traîneau et on l'emmena à la maison où on le dépouilla de son épaisse fourrure. Philéas se fit un plaisir de l'envoyer à M. de Marsy avec une lettre où il lui racontait à sa façon son nouvel exploit.

Quelque temps après cette chasse bizarre, Polyphème entra un matin chez Philéas encore endormi. Celui-ci se frotta les yeux et se détira en bâillant.

POLYPHÈME.--N'est-ce pas aujourd'hui le grand jour, mon cher? Je suis impatient de savoir où en sont vos cheveux. Vous avez retardé jusqu'à ce matin le moment de regarder de quelle nuance ils sont; j'ai hâte de jouir de ce spectacle.

PHILÉAS.--C'est bien aimable à vous d'y avoir pensé, mon ami. C'est vrai, j'ai courageusement gardé mon bonnet de soie noire jusqu'à présent. Je suis aussi curieux que vous de constater l'état satisfaisant de leur nuance. Ce côté capillaire de ma personne est important à observer. Hé! Sagababa! Apporte-moi mon miroir, mon garçon, plus un peigne, plus une brosse; j'ai besoin de donner à mes jeunes cheveux les ondulations gracieuses qu'avaient les anciens.

Polyphème riait sous cape, tout en aidant le petit nègre à munir son maître de ce qu'il voulait avoir.

CHAPITRE XXV

ENCORE LES CHEVEUX DE PHILÉAS

Installé devant une glace, un sourire confiant sur les lèvres, Philéas ôta vivement son bonnet... Il poussa un cri d'horreur!.. Polyphème et Sagababa firent entendre des exclamations d'étonnement...

Les cheveux de Saindoux étaient d'une belle nuance lilas.

Le pauvre garçon ne pouvait en revenir! Il restait la bouche béante, les yeux écarquillés, regardant tour à tour sa malencontreuse chevelure, Polyphème qui se pinçait les lèvres pour ne pas rire et Sagababa qui tournait autour de lui comme autour d'une bête curieuse.

--Quelle catastrophe! gémit-il enfin d'un air piteux; c'est aussi laid qu'avant! Hein! Tueur, qu'en dites-vous? Que faire? vais-je me reraser et porter jusqu'à extinction ce misérable bonnet?

Polyphème se leva, alla examiner gravement la tête du pauvre Saindoux; puis, toujours sans parler, il prit une brosse et arrangea savamment la chevelure. Quand il eut terminé, il dit d'un air solennel:

--Cela ne peut pas rester ainsi!

Sagababa se frappa le front d'un air ravi au moment où Philéas allait recommencer ses doléances.

--Maître à moi se peindre avec du cirage! s'écria-t-il.

--Tiens, au fait! avec force cosmétique noir, je serais sauvé, dit Philéas avec joie; qu'en dites-vous, Tueur?

POLYPHÈME.--Il faut essayer, mon ami! essayer de tout, car cette nuance est impossible.