Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 10

Chapter 103,624 wordsPublic domain

PHILÉAS.--Parbleu! oui, je le vois bien. Quelle horreur! Sagababa, monte dans la trique[23], mon garçon, cours à Moscou (nous n'en sommes pas bien éloignés, heureusement) et ramène-moi un coiffeur avec beaucoup de pommades, de cosmétiques et des poudres de toutes les couleurs.

[Note 23: Pour _troïque_ (traîneau).]

Courir était toujours un bonheur pour le négrillon, mais aller faire cette course de confiance était un surcroît de félicité, aussi disparut-il comme un éclair.

Après son départ, le triste Philéas remit avec résignation son bonnet de soie noire et alla tâcher de se distraire par une excursion avec Polyphème. Ils allaient un peu au hasard et virent au loin après une assez longue marche un campement bizarre.

Au bord du chemin était une lourde charrette couverte; près de l'équipage se tenait un homme encore jeune, bizarrement vêtu, et dont la figure basanée était aussi rusée que spirituelle. Il salua poliment les jeunes gens qui causaient entre eux et leur dit:

--Sandis, Messieurs, né direz-vous pas quelqués mots bienveillants à un compatrioté? Bagasse! on aime à parler la langué dé sa patrie quand on voyage au loin.

--Ah! vous êtes Français, mon brave? s'écria Philéas, en s'approchant de lui.

--Certes! Monssu, et jé m'en fais gloiré, sandis! C'est uné grandé nation, cellé qui possédé Bordeaux, cetté vraie capitalé dé la Francé.

--Et qu'avez-vous là? demanda Polyphème en s'approchant de la charrette.

--En général, un peu dé tout, mais pas grand' chosé pour lé moment, Moussu, répondit le Bordelais. Quelqués singés dé bellé espècé, un ours dé premièré beauté, dé la parfumérie...

--Tiens! interrompit Philéas en dressant l'oreille, vous avez de la parfumerie, vous? vendez-m'en donc?

--Volontiers, Moussu, répliqua joyeusement le Bordelais, mais il est difficilé dé défairé ma pacotille en plein air. Où dois-jé vous porter céla à ésaminer?

PHILÉAS.--Au bout de cette grande allée droite se trouve mon habitation, allez-y. Je vous y précède et je vais y faire mon choix.

Polyphème haussait les épaules, tout en accompagnant son ami.

--Vous êtes fou, mon bon, disait-il; aller acheter à un saltimbanque, à un coureur d'aventures quelques drogues qu'il vous fera payer follement cher... Vous allez en avoir tant et plus par Sagababa, tout à l'heure.

Mais Polyphème gourmandait en vain le gros Saindoux. Celui-ci continuait à se frotter les mains avec jubilation.

--Tueur, s'écria-t-il, Sagababa ne peut pas me procurer une chose précieuse que va me vendre ce brave homme.

--Et quoi donc? demanda Polyphème étonné.

PHILÉAS, _avec explosion_.--De la graisse d'ours, mon ami! De la pure graisse d'ours. Je n'ai pas eu la précaution de m'en faire garder, lorsque vous avez tué celui que je vous amenais, il y a une quinzaine, de jours. Dieu sait quand nous en trouverons un autre! Celui-là, est sous ma main, je l'achète et j'en fourre le plus possible sur ma malheureuse tête. Il n'y a rien de bon comme la graisse d'ours, continua-t-il en s'échauffant pour répondre à un geste désapprobateur de Polyphème. Cela rend la force et la vie aux cheveux. Les miens ne sont décolorés que parce qu'ils manquent de vigueur. Vous verrez! je ne vous dis que ça...

--Faites comme vous l'entendrez, répondit Polyphème. Rappelez-vous seulement de ne pas vous laisser empaumer par ce maître filou. Il a une physionomie d'un rusé!

PHILÉAS, _d'un air capable_.--Personne ne m'en remontrera, soyez donc tranquille! vous allez voir comme je vais mener mon affaire.

Les jeunes gens retrouvèrent à la maison Sagababa avec le coiffeur et une grande caisse de marchandises de toutes espèces. Ils examinèrent tour à tour ce que proposait le coiffeur, mais rien ne plut à Philéas. Il essaya vainement sur ses cheveux huiles, essences et cosmétiques. Tout lui sembla horrible. De guerre lasse il s'écria:

--C'est encore la graisse d'ours qui serait la meilleure, tenez! N'est-ce pas, Monsieur, que ce serait excellent pour tonifier mes cheveux et leur faire reprendre une teinte possible?

--Certes, Monsieur! répondit avec empressement le coiffeur, espérant faire une bonne affaire par ce moyen. Il est difficile d'en avoir de bonne, mais je puis vous en procurer vite, cependant.

--Pas besoin, mon cher Monsieur, interrompit joyeusement Philéas; j'ai mon affaire.

--Petit homme avec grande charrette, être dans cour et demander voir maître à moi, dit alors Sagababa en entrant.

PHILÉAS.--Justement, c'est ce que j'attendais. Écoutez, Monsieur le coiffeur. L'homme à qui je vais parler possède un ours, je vais le lui acheter. Vous en prendrez la graisse et vous m'en ferez, séance tenante, de bonne pommade. Il va sans dire que je vous paierai bien.

LE COIFFEUR.--Très bien, Monsieur, je suis à vos ordres.

Et tous descendirent pour aller trouver le Bordelais. Ce dernier avait déjà étalé ses petites marchandises et se préparait à les vanter. Grand fut son étonnement lorsque Saindoux l'arrêta et lui dit:

--C'est inutile, mon ami, je ne veux pas de tout cela, c'est autre chose qu'il me faut.

LE BORDELAIS.--Mossu désiré fairé l'acquisition d'un singé, peut-être! J'ai son affairé. Uné bêté charmanté. Il né lui manqué que la parolé! Céla féra la paire avec cé jeune hommé...

SAGABABA, _grognant_.--Moi, pas singe, entends-tu, toi? Moi taper toi, si maître à moi permet...

PHILÉAS, _avec autorité_.--Silence, Sagababa! méprise ce vain propos, garde ton calme... C'est votre ours que je veux, mon brave; allez me le chercher, je vous le paierai un bon prix.

LE BORDELAIS, _tressaillant_.--Mon ours! c'est mon ours qué vous voulez?

PHILÉAS.--Oui. Combien en voulez-vous?

LE BORDELAIS, _balbutiant_.--Jé né sais pas au justé... j'y tiens. C'est mon gagné-pain. Un si bel animal dont jé né mé déférais pas pour trois cents francs, sandis!

PHILÉAS, _majestueusement_.--Je vous en donne quatre cents! amenez-le-moi.

LE BORDELAIS, _agité_.--C'est uné bellé sommé, mais... jé né peux pas!

PHILÉAS.--Cinq cents francs, dépêchez-vous!

POLYPHÈME.--C'est insensé, Philéas! envoyez-le donc promener et ne pensez plus à votre fantaisie.

PHILÉAS, _avec obstination_.--Si, je n'en aurai pas le démenti! Voyons, l'homme, voulez-vous me donner votre bête pour six cents francs? C'est une somme, ça, hein?

Le Bordelais ne tenait plus en place. Sur sa figure expressive, on lisait un singulier mélange d'envie, de chagrin, de dépit et d'embarras.

--C'est impossiblé, finit-il par dire. J'y tiens trop... Jé n'aurais pas lé coeur dé m'en séparer. Jé vous lé férai voir cé soir, si vous voulez. Vous jugérez si c'est un bel animal. Mé permettez-vous dé passer la nuit sous lé hangar? il se fait tard...

Au grand déplaisir de Polyphème, Philéas accorda cette permission au Bordelais. Le coiffeur, désappointé, demanda à retourner à Moscou, mais Philéas l'entraîna dans un coin, lui parla bas avec feu et le coiffeur s'inclina en disant:

--Je ferai tout ce que Monsieur voudra.

Saindoux alla ensuite retrouver Polyphème et il écouta tranquillement les gronderies de ce dernier. Elles duraient encore lorsque Sagababa entra et dit:

--Si maître à moi veut regarder ours? moi le montrer à maître à moi.

--Tiens! s'écria Philéas, enchanté de se soustraire aux blâmes de Polyphème; allons donc voir cette fameuse bête, Tueur, voulez-vous?

--Non, répondit Polyphème avec impatience. Je ne suis pas curieux de ce spectacle. Allez-y seul, si vous voulez.

Philéas ne se le fit pas dire deux fois. Il suivit Sagababa et monta avec lui dans la charrette. Il y vit dans le fond, attaché par une chaîne, un bel ours brun qui était couché et qui étendit une patte d'un air féroce.

--Oh! là! là! marmotta Philéas en descendant précipitamment, il n'a pas l'air commode! ce sera ennuyeux, ce soir, si...

Il s'arrêta en hochant la tête.

--Bah! ajouta-t-il, je ferai son affaire en un clin d'oeil...

Sagababa l'écoutait parler avec étonnement. Philéas s'en aperçut et se mordit les lèvres.

--Sot que je suis! marmotta-t-il, ce gamin va peut-être jaser... Tant pis! Où est donc le maître de l'ours? demanda-t-il tout haut à Sagababa, afin de détourner les idées de celui-ci.

SAGABABA.--Lui s'être éloigné exprès. Avoir dit: Dans un quart d'heure, toi pouvoir montrer ours à maître.

PHILÉAS.--Ce monsieur se trouve probablement trop grand seigneur pour me faire voir son ours lui-même, à ce qu'il parait. Allons! viens, Sagababa, fais-nous servir à dîner. Il se fait tard et j'ai fort à faire ce soir.

Après le repas, Philéas, visiblement préoccupé, prit un prétexte pour se retirer chez lui. Polyphème, fatigué, ne fit nul effort pour le retenir et il allait se mettre au lit lorsque la tête laineuse de Sagababa apparut dans ta porte entrebâillée...

CHAPITRE XXVI

UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE

--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en commençant à se déshabiller.

--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.

--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant.

Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos a-t-il dit cela?

Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours.

--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller. Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent?

SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer.

POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?

Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre.

Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité.

Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...

Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement.

--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette; je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt... Visons à l'oreille!

Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de Philéas!...

--Bagasse! cria-t-il...

... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans qu'il s'en fût douté.

Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia:

--L'ours parle!

Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit:

--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!

--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire.

--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup.

L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure pâle et déconcertée du saltimbanque.

--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément... ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher!

--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en tressaillant. Je tire bien, cependant...

--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été arrangées par moi, ce soir.

PHILÉAS, _lui serrant, la main_.--Merci, Tueur! mais comment vous êtes-vous douté de quelque chose?

POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets. L'en blâmez-vous?

--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au petit nègre qui se redressa, tout fier.

Le reste de la huit se passa fort paisiblement.

Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une bonne somme pour l'aider à regagner la France.

Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de se montrer sans attirer l'attention générale.

CHAPITRE XXVII

LE BAIN RUSSE

--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?

--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes précautions après, pour éviter tout refroidissement.

--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal, certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand!

POLYPHÈME, _se récriant_.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez dire.

PHILÉAS, _avec onction_.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...

POLYPHÈME, _riant_.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent!

PHILÉAS, _avec autorité_.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été, cruel!

POLYPHÈME, _insistant_.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand n'est pas Pierre le Cruel.

PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la peine.

Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg. On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe.

Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un établissement recommandé par l'hôte.

Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise en voyant le gros jeune homme.

--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.

PHILÉAS, _surpris_.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais. Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?

Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença silencieusement à servir Philéas.

Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée.

--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler les gens sans les avertir...!

Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude l'inondait.

--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération. Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien heureux!.. Allons, bon!...

... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement.

--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!...

La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.

Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner. Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à mettre sa patience à l'épreuve.

--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant; grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et...

... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus rageusement.

--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon! prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?

--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé donner céla!...

--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours des dangers! à moi!

Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en s'écriant:

--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah! mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...

Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques.

Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée:

--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs...

--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui); et votre sinze, qu'en avez-vous tiré?

Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se croisant les bras, dit avec emphase:

--Trois francs et cinquanté centimés!...

--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements...

--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais retourner promptément en Francé!

Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi...

--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il. Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous retournerez facilement sez vous.

--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en disais du mal!

--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes. Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional!

Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...

--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin, quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle perte il a fait faire à la science!

--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces fameux cheveux. Les voulez-vous?

Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec un vrai transport de joie.

--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à la science.

Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait, sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent. Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que les jeunes gens méditaient de faire.

--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres, c'est convenu!

--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière eux.

--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à la porte.

--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié grognant.

--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de rire.

Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête. Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et tout s'apaisa.

Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.

CHAPITRE XXVIII

UN BAL MASQUÉ

Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.

Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait plus que _Narchiche_, partirent donc et allèrent admirer toutes les beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les serres allaient être allumées _ad giorno_. Philéas écoutait raconter tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:

--Je veux y aller, moi.

[Note 24: Historique.]

--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en dites-vous, Crakmort?

--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La difficulté, malheureusement, est d'être invités.

--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que c'est un bal de souscription.

--A combien le billet? demanda Crakmort.

--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il faut être costumé.

--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes?

--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie.

--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous conviendra le mieux.