Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 11

Chapter 112,054 wordsPublic domain

Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro. Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna, on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son maître.

Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents de lumière électrique.

Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de «Narchiche», il dit à haute voix:

--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che pays, ch'il vous plaît.

Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements.

Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous voulurent l'entendra et payer pour cela.

Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le plus comique:

--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!

Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il tenait à la main.

Lui aussi eut un succès énorme.

Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K... présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse charité.

Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges cactus.

--Sagababa! s'écria Philéas ébahi.

C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les merveilles offertes à ses yeux.

On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde.

Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive pour les malheureux.

CHAPITRE XXIX

VOL DE SAGABABA

Ce fut avec des impressions agréables et riantes que nos voyageurs revinrent à Saint-Pétersbourg. Au moment où ils rentraient à l'hôtel, un homme qui passait dans la rue alla vivement vers eux, et s'écria en anglais:

--Voilà mon affaire!

Polyphème, qui parlait cette langue à merveille, se tourna vers lui avec étonnement.

--Qu'y a-t-il? lui demanda Philéas.

Au lieu de lui répondre, Polyphème écoutait l'Anglais qui s'était approché en le saluant et qui lui parlait avec animation. L'artiste répondit en haussant les épaules, et comme l'Anglais insistait beaucoup, le jeune homme entraîna ses compagnons dans l'hôtel en refermant brusquement la porte au nez de son interlocuteur.

--Mais qu'y a-t-il donc? répétait Philéas très intrigué.

POLYPHÈME, _avec impatience_.--C'est un Barnum[25] quelconque qui essayait de nous chiper Sagababa. Je l'ai envoyé promener.

[Note 25: Célèbre entrepreneur d'_exhibitions_ curieuses.]

PHILÉAS, _mécontent_.--Comment? nous chipper Sagababa? En voilà, une idée! Qu'il y vienne, ce saltimbanque... Tu ne veux pas nous quitter, hein! mon garçon?

Sagababa, sans répondre, fit une hideuse grimace dans la direction de l'Anglais.

POLYPHÈME, _riant_.--Pas mal! à présent, il s'agit de nous préparer à partir demain, Messieurs. A l'oeuvre! Que tout soit prêt... Songez que nous allons droit en Sibérie! c'est un rude et sérieux voyage, celui-là.

CRAKMORT.--Ne craignez rien, je serai ésact, moi. Avant d'entrer sez vous, cousin, venez donc un instant dans ma sambre afin que z'examine un peu votre sère tête au microscope, pendant une petite heure. Ze ne demande que cela.

Philéas le suivit en rechignant, poussé par Polyphème qui riait de sa mine renfrognée, et les deux domestiques, restés seuls, se mirent à faire leurs préparatifs de voyage.

Ils s'en occupaient depuis quelques minutes lorsqu'on frappa à la porte. Narcisse alla ouvrir... A peine avait-il tiré le battant qu'un homme s'élança dans la chambre, le renversa d'un coup de poing, jeta un manteau sur le petit nègre, l'en enveloppa de la tête aux pieds, le saisit entre ses bras et disparut en un clin d'oeil.

Narcisse, étendu par terre, criait de toute la force de ses poumons.

--Veux-tu te taire, imbécile! dit le docteur en entr'ouvrant sa porte. Tu déranzes mon travail. Si tu veux crier, crie en silence.

Narcisse se mit sur son séant, le regarda d'un air effaré et répondit d'un air piteux:

--Chi je crie, ch'est parche qu'on vient de voler Chagababa!

--Que lui a-t-on volé? cria Philéas, resté chez le docteur.

--Cha perchonne, répartit l'Auvergnat d'un ton lamentable.

D'un bond, les jeunes gens furent près de Narcisse... Le docteur les suivait, tout effaré!

--On l'a enlevé? s'écria Polyphème. Qui l'a enlevé? par où a-t-on passé? combien était-on?

--Réponds donc, imbécile, dit à son tour Philéas en secouant Narcisse, qui restait devant eux, bouche béante; dis-nous comment cela s'est fait? Pauvre petit Sagababa, je n'aurai pas de repos avant de l'a voir retrouvé...

Narcisse raconta ce qui venait de se passer. Le docteur écouta attentivement et dit:

--Il faut avertir la police.

POLYPHÈME, _secouant la tête_.--Je crains que ce ne soit inutile. Ce n'est pas pour montrer Sagababa en spectacle que l'Anglais l'a volé. Il voulait l'avoir, m'a-t-il dit, pour le donner comme esclave à un original qui en voulait un à tout prix ces jours-ci, je ne sais pourquoi.

PHILÉAS, _vivement_.--N'importe! difficile ou non, il faut nous mettre à sa recherche. Courez à la police, cousin. Polyphème et moi nous allons aller aux informations.

Sans perdre une minute, chacun s'élança de côté et d'autre. Au moment où Philéas ouvrait la porte de l'hôtel, l'hôte vint à lui.

--Monsieur a-t-il vu Sam? demanda-t-il. Je le cherche depuis une demi-heure.

PHILÉAS, _effaré_.--J'ai bien autre chose à faire qu'à m'occuper de votre bouledogue, mon cher!

NARCISSE, _tristement_.--Il est perdu auchi, allez! il est avec le pauvre Chagababa...

POLYPHÈME, _se retournant_.--Que voulez-vous dire, Narcisse?

NARCISSE.--Je dis, Monchieur, que Cham, qui a pris Chagababa en amitié, était là quand l'Anglais l'a volé. Comme il était mugelé (parche qu'il venait de rentrer de cha promenade avec l'hôte), il n'a pas pu défendre chon ami, mais la brave bète ch'est élanchée à cha chuite et bien chûr, elle ne l'a pas quitté!

POLYPHÈME, _avec joie_.--C'est parfait. Alerte, Narcisse! ayez l'oeil au guet, avertissez-nous lorsque le chien reviendra; nous ne tarderons pas, grâce à lui, à retrouver Sagababa.

Au bout d'une heure, passée par Philéas à trépigner d'impatience, on vit le bouledogue revenir lentement. Il avait du sang sur ses poils et semblait souffrir.

On s'empressa autour de lui et l'on s'aperçut qu'il était blessé. Il avait reçu un coup de couteau qui n'avait pas pénétré profondément, grâce à son épaisse fourrure. On le pansa et Sam léchait la main de Crakmort qui, venant de rentrer, lui rendait ce service, tout en attachant sur lui son oeil doux et intelligent.

--Tout va bien! dit le Marseillais en soignant Sam; la police va venir, nous allons avoir trois hommes à notre disposition dans une heure.

--Nous n'en aurons peut-être pas besoin, remarqua Polyphème. Regardez ce que rapporte Sam. Il a réussi à se débarrasser à demi de sa muselière, le brave chien, et il a voulu lutter contre l'Anglais, car il tient dans sa gueule un pan du manteau qui emprisonnait Sagababa.

En ce moment un drochki[26] passait devant l'hôtel; il s'arrêta devant la porte ouverte et le cocher s'écria dans sa langue:

--Tiens! voilà le chien qui a si furieusement attaqué la personne que je conduisais tout à l'heure...

[Note 26: Fiacre russe.]

--Que voulez-vous dire? demanda vivement l'hôte en s'approchant de l'Isvochnik[27].

[Note 27: Cocher.]

Le cocher lui répondit qu'il avait amené devant l'hôtel un homme qui en était ressorti peu de temps après, portant un gros paquet dans ses bras. Il était suivi d'un chien...

--Et c'était celui-là, affirma l'Isvochnik. Quoique muselé, il sautait après l'inconnu et semblait vouloir l'attaquer... Celui-ci était rapidement monté en voiture et s'était fait reconduire à son logis, suivi par le chien qui voulait toujours lutter avec l'homme; ce dernier l'avait frappé et était entré chez lui.

Les jeunes gens coururent à l'adresse qui leur fut indiquée. Ils entrèrent dans la maison, précédés par Sam qui s'était animé et qui aboyait avec force.

Arrivé devant une porte, Sam gratta le bois avec fureur!

--Sagababa, es-tu là? cria Saindoux.

--A moi, Sam! à moi, maître! gémit le négrillon prisonnier. Méchant homme avait volé moi; enfermé moi et être parti... Lui dire qu'il va chercher un autre maître à pauvre Sagababa! Moi vouloir pas; moi être à maître Saindoux!

Narcisse arrivait alors avec Crakmort et les hommes de police; d'un coup de sa large épaule, il fit voler la porte en éclats et Sagababa, moitié riant moitié pleurant, vint tomber aux pieds de Philéas. Celui-ci, fort ému, le releva et l'embrassa avec effusion.

On entendit alors un juron étouffé, mêlé de grondements féroces. L'Anglais revenait chez lui. Sam s'était élancé sur lui au moment où, voyant ce qui se passait, il se disposait à s'enfuir. Le bouledogue s'était, jeté à la gorge du voleur de Sagababa et l'étranglait bel et bien.

On eut grand peine à lui faire lâcher prise! Le voleur fit une mine piteuse lorsqu'au sortir des crocs aigus de Sam, il passa dans les mains des agents de police. Il partit, la tête basse, tandis que nos amis revenaient triomphalement à l'hôtel avec l'heureux Sagababa. Sam bondissait autour d'eux et faisait mille folies. Philéas, à peine arrivé, eut un long entretien avec l'hôte, à la suite duquel il dit joyeusement à ses amis que Sam leur appartenait. Il avait décidé l'hôte à lui céder le bouledogue, et ce compagnon fidèle et dévoué allait entreprendre avec eux leurs longs et difficiles voyages.

Tous applaudirent à cette idée. Sagababa sauta de joie en voyant son cher Sam venir avec eux et ils partirent le surlendemain, munis de tout ce qui leur était nécessaire.

Philéas était radieux! il embrassait tous les gens de l'hôtel, à tort et à travers.

--Enfin! dit-il en montant en traîneau; nous voilà lancés dans un vrai voyage. Nous en avons fini avec l'Europe. Au tour de l'Asie maintenant! _Pas chaud_[28] Hurrah!

[Note 28: Pour _Pachol_ (en avant).]

TABLE DES MATIÈRES

Lettre à monsieur X. CHAPITRE --I.--Lutte musicale de deux chantres. --II.--La correspondance de Philéas. --III.--Une lettre de Philéas. --IV.--Une visite de Philéas. --V.--La chasse de Philéas. --VI.--Les lettres de Polyphème et de Philéas. --VII.--Bon voyage, cher Dumollet! --VIII.--Voyage sur mer, à vol de... Polyphème. --IX.--La chasse au lion. --X.--Chasse à la lionne. --XI.--«Maître à moi!» --XII.--Chargez... armes! --XIII.--Chasse aux... chameaux. --XIV.--La Tyrolienne. --XV.--Excursion champêtre. --XVI.--L'ascension. --XVII.--Le cataplasme. --XVIII.--Promenade en voiture. --XIX.--Les loups. --XX.--Les cheveux de Philéas. --XXI.--Chasse au... docteur. --XXII.--Les chenilles. --XXIII.--Effets de gelée. --XXIV.--Le chapeau chinois. --XXV.--Encore les cheveux de Philéas. --XXVI.--Un ours de nouvelle espèce. --XXVII.--Le bain russe. --XXVIII.--Un bal masqué. --XXIX.--Vol de Sagababa.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES