Voyages abracadabrants du gros Philéas
Chapter 8
--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...
Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et se cramponnait aux jambes de son maître.
--Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y a plus rien à manger.
--Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.
--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...
Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.
Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...
Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain, quelques loups disparaissaient en hurlant.
--Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...
--Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà!
SAGABABA, _criant_.--Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà!
Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.
Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire raconter ses exploits.
On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de France son nouvel et intéressant exploit.
CHAPITRE XX
LES CHEVEUX DE PHILÉAS
A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau.
--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi désagréable. Qu'est-ce que tu as?
Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.
--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué. Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole!
SAGABABA, _sanglottant_.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains loups, bien sûr.
--POLYPHÈME, _regardant_.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là, Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?
PHILÉAS, _ébahi_.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez dire...
Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient pleines de sang!
Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce genre...
Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!
A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».
Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue de son cousin, le docteur Crakmort.
Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.
Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.
Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille; voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:
--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme, zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais, de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon cousin la doit à la médecine: elle l'aura...
PHILÉAS, _bondissant_.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à présent!...
Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien comprendre.
CRAKMORT, _d'un ton insinuant_.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.
POLYPHÈME, _d'un air goguenard_.--Ah! vous vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil!
PHILÉAS, _criant_.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!...
CRAKMORT, _se récriant_.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre mort ze puisse analyser scientifiquement...
Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant, empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.
Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le Marseillais de véritable fou.
Ainsi se termina la consultation.
Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière sanguinolente.
A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous la main agile du barbier.
Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.
--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme? demanda-t-il à Philéas.
--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse affaire, pourtant!
On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.
--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.
--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure dans un musée de gredins, quelle destinée!
Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et lut ce qui suit:
«Touzours ser cousin,
«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres. Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres, ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:
«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux, Trop effrayé d'avoir vu un loup.» A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront, envoyez-m'en encore, ze vous prie. Votre cousin dévoué.
«Docteur Crakmort.
«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»
--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre. Mais il n'y a rien à faire.
--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable, infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien entendu.
--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se levant en sursaut. J'en suis, moi!
--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui déjeunaient avec eux ce jour-là.
Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui discutaient encore sur les moyens à prendre.
--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.
--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.
Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.
--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.
Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec impétuosité.
Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais l'explication de Philéas le détrompa vite.
--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse, mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?
Un hourra général accueillit sa demande.
--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très amusé de l'idée de Philéas.
--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement, répondit Saindoux avec majesté.
On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de chevaux vigoureux.
On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.
Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire Saindoux pour se venger.
CHAPITRE XXI
CHASSE AU... DOCTEUR!
Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet, l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux qui lui paraissaient suspects.
Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières bizarres.
--Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie (car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir quelle figure il fait à l'heure qu'il est....
Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître, tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni. A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait:
--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez!
--Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi?
--Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur?
Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa presque, à force de tirer sur lui.
--Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...
Le conducteur se dégagea avec colère.
--Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là....
Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre.
Le docteur s'arrachait les cheveux!
--Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands danzers!...
Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas. Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus.
Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il.
Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer. Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers, poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train. Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment tout cela allait se terminer....
Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu!
Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte et attaché sur un tronc d'arbre.
Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.
Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient scrupuleusement imité.
--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.
--Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus scandaleuse encore!
Le docteur maudissait son idée.
--Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais seulement faire voir scientifiquement...
Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant.
--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était, au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...
Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des cris désespérés.
--On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!...
Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui cria:
--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?
--Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!..
--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût. Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en faigeons.
Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié.
Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut.
--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...
--Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que je donne à Narcisse.