Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 7

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Sagababa trépignait en entendant la vieille parler de lui en ces termes; s'il n'avait été maintenu par Polyphème, il se fût jeté de nouveau sur sa calomniatrice; sa petite figure grimaçante de fureur ajoutait à la frayeur de la servante et la faisait crier de plus belle.

Philéas jugea à propos d'en finir par un coup de théâtre.

--Monsieur le curé et vous, Messieurs, dit-il avec majesté, les vaines paroles d'une personne que je m'abstiens de qualifier puisqu'elle appartient, quoiqu'à tort, au beau sexe... (On rit; la vieille se rebiffe.) Ces vaines paroles, dis-je, ne portent point atteinte à des personnes telles que nous! Par notre richesse et notre position sociale élevée, je me plais à le dire, nous sommes au-dessus de propos stupides pour ne pas dire imprudents. Voulant convaincre cette pauvre insensée de son erreur et arrêter sa langue, incommensurablement longue et envenimée, voici cent francs que je vous offre pour les pauvres de votre village. Cette offrande convaincra tout le monde, j'espère, et l'on verra ce que nous sommes, c'est-à-dire, d'illustres voyageurs munis d'un nègre et voyageant pour satisfaire leur passion de chasse et d'aventures glorieuses!

A ce discours, les habitants crièrent bravo! et merci! Le curé remercia poliment. Polyphème, ne voulant pas être en reste de générosité, glissa un louis dans la main de la servante pour la dédommager de son bonnet perdu. Celle-ci se dérida, fit une grande révérence et, ne voulant pas manquer de bons procédés, tira une poignée de noix de sa poche et les offrit à Sagababa qui faillit s'irriter... mais qui, après réflexion, se mit à les manger à belles dents.

Chacun se sépara bons amis. Les voyageurs allèrent se reposer dans leur auberge et y soigner le mollet de Philéas; ce dernier jugea prudent de se coucher en arrivant et de commander à Sagababa un énorme cataplasme de farine de lin, pour en envelopper sa jambe enflée.

CHAPITRE XVII

LE CATAPLASME

Le premier soin de Sagababa, le lendemain matin, fut d'apporter à Philéas un nouveau cataplasme. Cela semblait d'autant plus indispensable à Saindoux que de nombreux clous avaient surgi pendant la nuit et le faisaient vivement souffrir. Sagababa posa adroitement le cataplasme et allait se retirer lorsqu'un cri de Philéas le fit bondir.

Saindoux, effaré, regardait tour à tour le petit nègre, la jambe enveloppée et Polyphème, accouru à l'exclamation de son ami.

--Mais c'est de la moutarde, petit imbécile! s'écria-t-il enfin en revenant de sa stupeur. De la moutarde qui me brûle atrocement!... Ote-moi ça, tout de suite.

SAGABABA, _inquiet_.--Oh! maître à moi, faut pas toucher à cataplasme; ça calme!

PHILÉAS, _se trémoussant_.--Comment, ça calme! drôlement, par exemple! Diable! cela cuit, au contraire... Ôte-moi vite cette moutarde.

SAGABABA, _désolé_.--Maître à moi, pas vouloir guérir avec cataplasme?

PHILÉAS, _gigottant._--Pas à la farine de moutarde, garnement. Donne-moi de la farine de lin à la place de ce fer rouge.

POLYPHÈME, _impatienté._--Allons donc! Sagababa, obéis à ton maître et ne raisonne pas.

SAGABABA, _pleurant._--Moi vouloir guérir maître à moi; pas ôter graine de lin.

Polyphème, agacé, prit là jambe de Philéas et aida ce dernier à se débarrasser du cataplasme posé par le petit nègre dans son dévouement maladroit.

En voyant cela, les pleurs de Sagababa redoublèrent. Philéas allait lui ordonner de se taire ou de partir lorsque Sagababa, interrompant subitement ses sanglots, se précipita vers le cataplasme, le saisit et sortit en toute hâte.

Restés seuls, les deux amis se regardèrent avec surprise.

--Pourquoi ce changement subit? demanda Polyphème.

--Il comprend enfin sa sottise, dit Philéas en mettant sur sa jambe rougie une compresse d'huile de millepertuis. Fichu gamin, est-il entêté? hein! l'est-il?

Il achevait à peine ces mots que Sagababa reparut avec une mine triomphante, le fameux cataplasme à la main.

--C'être graine de lin, maître à moi! s'écria-t-il en entrant. Sagababa est sûr, à présent! lui en avoir mangé.

PHILÉAS, _ahuri._--Mangé quoi? de quoi as-tu mangé? du cataplasme? de la moutarde?

SAGABABA, _avec force._--Mangé cataplasme graine de lin, maître à moi; à présent, sûr; maître à moi mettre ça?

Polyphème partit d'un fou rire en voyant la figure radieuse de Sagababa et la mine pétrifiée de Saindoux.

--Sale garçon! grommela enfin ce dernier: goûter d'une chose qui vient de toucher à un tas de clous! je n'en veux pas de ta farine de moutarde, entends-tu, entêté mulet!

SAGABABA, _avec énergie._--Maître à moi goûter cataplasme pour savoir si c'est graine de lin!

PHILÉAS.--Fi l'horreur! Certes non, je n'y goûterai pas. Emporte ça tout de suite. Je me soignerai sans toi.

Le petit nègre ne répliqua rien. Il se retira en marmottant: «C'est graine de lin; maître à moi verra!»

L'appétit de Philéas n'avait pas disparu malgré sa jambe malade. Son déjeuner fut copieux et il se mit à table le soir, pour dîner, avec un entrain égal à celui du matin.

--Qu'est-ce qu'il y a à manger? demanda-t-il en dépliant sa serviette. Du boeuf? Ah! très bien; j'aime le bouilli, surtout avec de l'assaisonnement. Sagababa, donne-moi la moutarde, mon garçon... merci.

Quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Saindoux, absorbé, mangeait lentement. Tout à coup, il se retourna vers le négrillon...

--En voilà un idiot! s'écria-t-il; il me donne ce matin de la moutarde pour de la graine de lin, et ce soir, de la graine de lin pour de la moutarde!

Chose bizarre... en entendant ces mots, Sagababa, rayonnait...

--Moi avoir raison; maître à moi, voir ça enfin! s'écria-t-il. C'être graine de lin de ce matin!

PHILÉAS, _abasourdi._--Ça, c'est le cataplasme de ce matin?

SAGABABA, _avec joie._--Oui, maître à moi.

PHILÉAS, _suffoqué._--Ce que tu as mis sur ma jambe?...

SAGABABA, _de même._--Oui, maître à moi; pas farine de moutarde, hein?

La parole expirait sur les lèvres de Philéas... Il se tourna machinalement vers Polyphème. Ce dernier qui, heureusement pour lui, n'avait pas encore dégusté la fameuse graine de lin, riait aux larmes et du dialogue et de la figure des interlocuteurs.

Enfin Philéas, recouvrant ses esprits, empoigna la graine de lin et la lança à la tête de Sagababa en criant de toutes ses forces:

--Sale polisson!

Le petit nègre, la figure inondée de cette pâte gluante, disparut en un clin d'oeil et courut se réfugier dans la cuisine.

Mais le dîner était fini pour Philéas, écoeuré par ce que venait de lui faire avaler Sagababa.

Il assista tristement au repas de Polyphème et se retira chez lui le soir, en se promettant bien de ne plus laisser Sagababa le soigner si despotiquement.

--Avant de partir pour la Pologne, mon très cher, dit Polyphème au gros Saindoux, lorsque ce dernier fut rétabli; allons donc faire une promenade dans les environs; pour nous éviter toute fatigue, je suis d'avis de prendre simplement une voiture; ce sera plus commode et plus rapide.

--Je ne demande pas mieux, s'écria Philéas; il y a longtemps que je n'ai conduit et je ne veux pas perdre mon talent de cocher. Je vais vous mener un peu lestement, Tueur, vous allez voir. Hé! Sagababa, fais-nous venir l'hôte afin de lui louer ce qu'il nous faut pour une excursion.

Sagababa se précipita pour obéir et revint bientôt, escorté de l'hôte qui venait d'être mis au courant par lui de ce dont il s'agissait.

L'HÔTE, _affairé_.--Ces Messieurs veulent une voiture et un cheval? J'ai leur affaire. Un charmant petit tilbury presque neuf et un cheval excellent qu'un enfant conduirait. Ces Messieurs veulent-ils qu'on attelle immédiatement?

--Certainement, répondit Philéas enchanté. Sagababa, va l'aider et reviens nous avertir quand tout sera prêt... N'est-ce pas, cher Tueur?

POLYPHÈME.--Un instant! vous êtes trop confiant, Saindoux; allons voir ce qu'on nous propose, d'abord. Il ne nous faut ni une charrette, ni une rosse; la voiture et le cheval doivent être convenables.

PHILÉAS.--Au fait, vous avez raison; examinons notre équipage, avant de nous y installer. Peste! je me rappelle encore un certain accident...

L'HÔTE, _vexé._--Ces Messieurs vont voir par eux-mêmes qu'ils peuvent avoir toute confiance en moi!

Et il suivit en grommelant les deux amis. Les jeunes gens, escortés de Sagababa, s'étaient dirigés vers la remise.

L'hôte leur exhiba alors triomphalement un horrible véhicule ressemblant beaucoup à une gigantesque araignée. Un petit siège, avec une boîte mobile destinée à mettre des chiens, tout par sa disposition semblait désagréable et ridicule. Les touristes se regardèrent avec indécision.

--Qu'en dites-vous? demanda enfin Philéas.

POLYPHÈME, _haussant les épaules._--Dame! pour laid, c'est laid! il n'y a pas à dire. Mais enfin, c'est transportable et nous n'avons que cela sous la main.

SAGABABA, _se récriant._--Maître à moi peut pas aller là dedans. C'est impossible... pas assez de place pour trois.

PHILÉAS.--Est-ce que je songe à t'emmener aujourd'hui, petit imbécile! Je n'ai pas besoin de toi; nous ne faisons qu'une promenade en voiture.

SAGABABA, _vivement_.--Maître à moi prend pas Sagababa?

PHILÉAS.--Ma foi non!

SAGABABA, _insistant_.--Sagababa pas vouloir quitter maître à moi! Lui aller sur genoux de maître à moi. Bien, comme ça?

PHILÉAS.--Idée saugrenue! Tu crois que je vais t'empiler sur nous et m'écraser de ton poids? dans une promenade d'agrément! va te promener à pied où tu voudras; je te donne congé jusqu'à ce soir. Allons voir le cheval à présent, Polyphème.

Et les jeunes gens sortirent de la remise avec l'hôte, laissant Sagababa humilié et désappointé...

Mais, nous le savons, le petit noir était entêté. Il ne se tint pas pour battu. Il referma soigneusement les portes de la remise et, à part quelques froissements de paille, on n'entendit plus rien.

Les deux amis avaient examiné le cheval. Il paraissait vigoureux, mais il avait une jambe de derrière enveloppée de linges et soigneusement ficelée, ce qui éveilla la méfiance de Philéas; les plaisantes remarques de Polyphème excitèrent l'indignation de l'hôte.

PHILÉAS, _avec fermeté_.--Je n'attelle pas cet animal si je ne vois pas ce qu'il y a sous cette toile. C'est peut-être un invalide!

POLYPHÈME, _riant_.--Au fait! s'il avait une jambe de bois, ce vétéran... A-t-il servi dans la cavalerie ou dans l'artillerie, mon hôte?

L'HOTE, _suffoqué._--Monsieur!... Messieurs!... mon cheval est intact, sachez-le. Il a une écorchure, voilà tout. Cela arrive à tout le monde, Monsieur en est la preuve.

PHILÉAS, _mécontent._--Eh! dites donc, l'aubergiste, ne me comparez pas à une bête, entendez-vous! Modérez vos idées biscornues et développez-nous cette toile. Je suis comme saint Nicolas[15], moi; il faut que je voie pour croire.

[Note 15: Philéas veut dire saint Thomas.]

POLYPHÈME.--Vous dites, mon ami?

PHILÉAS, _avec une fausse modestie._--Oh! je fais une simple citation historique pour confondre notre hôte.

La gaieté de Polyphème flatta Philéas qui, persuadé que son ami riait de la colère de l'aubergiste, fit chorus avec entrain.

L'hôte, ayant développé avec humeur les bandages qui cachaient la jambe malade, fit voir qu'à part des écorchures en voie de guérison, l'animal n'avait, en effet, rien de sérieux et qu'il pouvait très bien marcher.

On reficela le tout et l'hôte, radouci par la perspective d'un bon paiement, attela le cheval et amena le tilbury devant les deux touristes.

CHAPITRE XVIII

PROMENADE EN VOITURE

Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui.

--Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.

--Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je voulais lui recommander...

--Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez ce gamin tranquille.

Les touristes s'installèrent dans la voiture.

--Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.

--Et dur! gémit Polyphème.

--Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en faisant des contorsions.

--Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son ami.

L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait, la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la tête laineuse de Sagababa.

--Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la voiture... la caisse n'est pas...

Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse.

... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée. La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas, allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise, entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le cheval.

--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui aller au pas.

Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique; le cheval s'arrêta tout court.

PHILÉAS, _étonné_.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons! hue!

Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.

POLYPHÈME.--C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal, va donc!

Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire.

PHILÉAS, _rageant._--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien à sa jambe et il remarchera.

En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive.

En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas regarda machinalement autour de lui.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses côtés?...

POLYPHÈME, _se relevant._--Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?

Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.

Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se tourna vers Polyphème.

--Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions tranquilles; qu'en dites-vous?

A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants.

--Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à lui et jamais lâcher...

Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir.

Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait patiemment les voyageurs.

Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture, rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le cours de leur promenade.

Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un orage prochain.

Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent revenir rapidement à l'auberge.

Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct, mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait.

--Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est sûr! cette bête devient infernale...

--Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre.

--Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes dernières volontés...

Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.

PHILÉAS, _scandalisé_.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à demander? rien à... aïe!...

Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le tilbury à la borne.

Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon lit.

CHAPITRE XIX

LES LOUPS

--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure.

Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions de chasses aux loups.

Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur son maître.

Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.

Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance que lui témoignait son maître.

Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge emphatique de «maître à moi».

Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur parure blanche.

Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et solides.

Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la Lithuanie.

La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons. Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de Philéas...

On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste de la bande.

Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à les accompagner et céder à leurs raisonnements.

--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.

Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.

Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.

--Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une heure; tu verras.

--Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda Sagababa dont les dents claquaient de peur.

PHILÉAS.--C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu fais, à présent?

En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.