Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 6

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Devant ce lamentable spectacle, le cour naturellement bon de Sagababa n'y tint plus. Se jetant à genoux près de Philéas, il commença, d'une voix basse et entrecoupée, sa terrible confession, baissant les yeux pour ne pas rencontrer les regards du formidable Saindoux.

Polyphonie riait aux larmes; l'hôte avait les yeux écarquillés; Philéas levait les bras au ciel.

--Mais a-t-on jamais vu! s'écria-t-il, drôle, polisson! tu tournes à l'assassin, à présent? Tu nous faisais manger un orphelin... détestable, pour un simple dindon! tu mériterais...

POLYPHÈME, _s'interposant_.--Allons, allons, Saindoux; tenez-lui compte de son bon mouvement, de son repentir...

PHILÉAS, _grognant_.--Il est joli, son bon mouvement! M'étrangler mon adoptif au moment où je m'y attachais.

POLYPHÈME.--Il était bien mauvais, pourtant! Et notre hôte n'est pas fâché de cette explication qui pend l'honneur à ses volailles.

L'hôte, rassuré, répondit majestueusement qu'il n'en voulait à personne. Philéas pardonna au petit nègre, qui faillit le faire tomber, dans les effusions de sa joie reconnaissante, et chacun se retira pour réparer les fatigues de la journée et rêver aux voyages encore à faire.

CHAPITRE XIV

LA TYROLIENNE

Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en travers de son havre-sac.

La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions, bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le point de réunion déjà fixé.

Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.

Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant, Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.

Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et dominait le campement choisi.

Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de «maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait de temps en temps le café de «maître à moi».

--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment pourrai-je me tirer de là?

POLYPHÈME, _d'un ton compatissant_.--Retournez sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.

PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.

Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème s'en amusait de tout coeur.

Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:

--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?

Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.

--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui, sur son arbre...

Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit, roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe. Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait une bouteille de sirop et la dégustait.

Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.

--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà encore une de ces aventures comme vous les aimez.

PHILÉAS, _les dents serrées_.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon avantage...

POLYPHÈME, _d'un air naïf_.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne le niez pas!

PHILÉAS, _s'adoucissant_.--C'est un fait que je suis agile.

POLYPHÈME, _insistant_.--... Et intrépide! il faut être hardi pour s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.

PHILÉAS, _calmé_.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?

POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.

PHILÉAS, _ravi_.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?

POLYPHÈME, _avec aplomb_.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir remporter son attirail.

Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches la tête grimaçante du petit nègre.

Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur; il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer dans ses hauts faits de touriste.

CHAPITRE XV

EXCURSION CHAMPÊTRE

--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?

Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de Philéas.

--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce cas!

Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections, faites d'une voix endormie et plaintive.

--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa. Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur; tenez, je vais vous aider.

Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et l'enveloppait dans son pantalon.

Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux, puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin que leur indiquait l'hôte.

Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.

--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...

Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème, harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du prunier.

--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi, Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!

Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de Sagababa sur son arbre.

Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier, à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.

La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.

Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration goguenarde les exploits de son gros ami.

--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous avalez avec tant d'entrain?

A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.

Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:

--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller retrouver mon drôle là haut pour...

--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça, mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le village qui nous a été indiqué tout à l'heure.

Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.

Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit; ils ne virent aucune auberge.

Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!

--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une idée subite.

--Merci, mon bon! riposta Polyphème.

--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention aux répliques de son ami.

POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait.

PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église...

POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant.

PHILÉAS, _avec volubilité_.--Pour une église, il faut un curé; pour le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander l'hospitalité...

SAGABABA, _avec élan_.--Et y manger, maître à moi?

PHILÉAS, _avec majesté_.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance, Sagababa, et introduis-nous convenablement.

Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.

Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était pétrifié de son _succès_.

POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs!

PHILÉAS, _irrité_.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!

POLYPHÈME, _riant_.--Mais dans une fichue position pour le quart d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une auberge; allons-y.

Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.

C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XVI

L'ASCENSION

--Je suis encore plus éreinté qu'hier! s'écriait après quatre lieues de marche ascendante le gros Philéas tout haletant; et vous, cher Tueur?

POLYPHÈME.--Je le suis raisonnablement. Un être à part, c'est ce polisson de Sagababa; regardez-le grimper! il est fait pour cela.

Et en disant ces mots, le jeune homme contemplait avec envie le petit nègre qui bondissait comme une balle élastique devant la caravane.

L'éloge de Polyphème redoubla son ardeur. Il voulut faire une culbute; mais cet exploit ne s'accomplit pas sans émotion. Il retomba sur le côté et roula sur Philéas... Celui-ci trébucha sur Polyphème, lequel se raccrocha au guide... Si ce dernier n'avait pas eu la présence d'esprit de s'arcbouter sur son bâton ferré, il y aurait eu des malheurs à déplorer. Grâce à lui, tout se réduisit à quelques bosses et à plusieurs bleus. Philéas ne perdit pas cette occasion de tancer vertement Sagababa.

--Quelle est cette façon de rouler sur votre maître? s'écria-t-il; au lieu de m'approcher avec une précaution respectueuse, vous meurtrissez l'objet de votre vénération, petit drôle!

A cela, Sagababa ne répondit qu'en se grattant l'oreille d'un air penaud.

Enfin, après de nombreux efforts, les touristes arrivèrent au sommet de la célèbre montagne. Mais là, leur désappointement fut complet; ils ne voyaient rien... D'épais brouillards les enveloppaient et dérobaient à leurs yeux toute apparence de vue!

--Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une bonne installation pour déjeuner.

Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.

--Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne descend à pic à quatre mille pieds!...

Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son téméraire «maître à moi».

--Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et féerique tableau!

En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la vue merveilleuse qui les enchantait.

Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas, revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...

A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée, un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.

--C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.

Mais il n'est si bonne occupation qui ne doive finir. Le repas achevé, Philéas, cédant à la fatigue, s'endormit après avoir (pour se mettre à l'aise, disait-il) ôté ses guêtres, ses souliers et ses bas; il resta jambes nues, malgré les observations du guide et les plaisanteries de Polyphème. Ce dernier fut bientôt absorbé par une esquisse de la vue superbe qui s'offrait à lui; le guide et Sagababa causaient entre eux.

Au bout d'une heure de sieste Saindoux se réveilla brusquement en poussant une exclamation douloureuse. Polyphème se retourna.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

Philéas geignait en se frottant le mollet gauche extrêmement enflé.

--En voilà une catastrophe! soupirait-il. On dit que le bien vient en dormant... Regardez un peu si c'est vrai pour moi? Ce n'est plus une jambe que j'ai là, c'est une colonne! un pied d'éléphant... et ça me cuit partout!

Polyphème examina le mollet malade.

--Vous avez attrapé là un fameux coup de soleil, répondit-il au dolent Philéas. La difficulté à présent, c'est de descendre la montagne. Guide, donnez-moi donc le restant de la crême. Beurrez-vous la partie malade avec cela, Saindoux; cela ne peut manquer de vous faire grand bien.

--Quel dommage! observait Philéas tout en se frictionnant la jambe, de gaspiller comme cela cette admirable crème! J'en aurais encore mangé avec tant de plaisir!

POLYPHÈME, _riant_.--Votre jambe l'absorbe pour vous.

PHILÉAS, _soupirant_.--Ce n'est pas la même chose, Tueur!

L'application de la crème fit grand bien à Saindoux; il put marcher sans trop de peine. Il lui fut impossible, toutefois, de remettre ses bas et ses guêtres, l'enflure étant trop considérable pour cela.

Le gros touriste fut très vexé de rester ainsi nu-jambes. Son humiliation augmenta lorsqu'il aperçut au bas de la montagne un groupe au milieu duquel s'agitait une vieille femme. Les gens composant ce rassemblement semblaient à la fois curieux et inquiets. Ils paraissaient attendre les touristes. Ceux-ci, arrivés à une certaine distance, entendirent des fragments de phrases qui les étonnèrent et les intriguèrent même beaucoup.

--Vous croyez que ce sont eux? disait une voix.

--Certainement, s'écria la vieille; je reconnais leur... (ici sa voix baissa et quelques mots échappèrent aux voyageurs); et puis, ajouta-t-elle, v'là leur singe avec eux.

PHILÉAS, _interloqué_.--Qu'est-ce qu'ils disent, ces gens-là? qui reconnaissent-ils? de quel singe parle-t-on?

POLYPHÈME, _se frappant le front_.--Parbleu! je crois comprendre... Philéas, c'est la vieille poltronne d'hier soir, qui a eu l'idée de nous prendre, vous et moi pour des voleurs et Sagababa pour un singe... Elle nous attend après avoir charitablement ameuté le voisinage pour nous fourrer en prison. En entendant cette explication rapide. Saindoux poussa un cri d'indignation et Sagababa un hurlement de colère. Ce dernier, hors de lui, courut vers la servante occupée à pérorer et lui arracha son bonnet en criant:

--Vilaine guenon! moi pas singe, entends-tu?

La vieille poussa des cris de détresse! Ceux qui l'entouraient se jetèrent sur Sagababa. Philéas et Polyphème s'élancèrent au secours du petit nègre et la mêlée fut complète!

Heureusement pour les voyageurs, le guide mit en peu de mots les principaux habitants au courant de ce qui s'était passé, et après avoir séparé les combattants, les explications commencèrent. Elles furent longues et laborieuses, l'impétueux Philéas interrompant à tort et à travers; la servante était de son côté bavarde comme une pie et entêtée comme une mule.

Le curé, qui était arrivé pour tout pacifier, avait beau vouloir la faire taire, il ne pouvait y réussir et la persuader de son erreur.

--Non, non, Monsieur le curé, répondait-elle avec obstination. Vous êtes la dupe de ces deux brigands. Ils ont un singe qui parle; ça prouve qu'il est plus pervers que les autres... Et regardez ce gros qui traîne la jambe! C'est un galérien échappé qui avait encore les fers aux pieds hier soir, soyez-en sûr! Ils ont voulu m'assassiner, moi qui vous parle! je dois savoir la chose mieux que vous! Croyez-moi, Monsieur le curé, faites arrêter ces bandits et leur animal. Si vous les laissez aller, il nous arrivera malheur à tous, c'est certain!