Voyages abracadabrants du gros Philéas
Chapter 5
Quand on arriva près des fauves morts, les coups de fusils éclatèrent; des centaines de voix faisaient l'éloge de Philéas. On mesura le lion avant de le hisser péniblement sur deux mulets. Il était grand comme un poulain; ses dents étaient plus longues que le doigt le plus grand de Philéas, et sa tête énorme était si lourde qu'un homme ne pouvait la soulever; un collier de cheval était trop étroit pour son poitrail. C'était une magnifique bête. La lionne était grosse à proportion.
On chargea chaque bête féroce sur deux mulets attachés côte à côte et le retour à Blidah s'organisa au milieu des vivats et des coups de feu.
CHAPITRE XI
«MAÎTRE A MOI!»
Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le dormeur et reconnut Sagababa.
--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes ordres.
--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!
SAGABABA.--Mais, maître à moi...
PHILÉAS, _impatienté_.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?
SAGABABA, _se rebiffant_.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à moi.
PHILÉAS, _agacé_.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me quitter.
POLYPHÈME, _gravement._--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en homme supérieur que vous êtes...
PHILÉAS.--Tueur...
POLYPHÈME.--Vous attirez...
PHILÉAS.--Cher Tueur...
POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs...
PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre raison à celui-là.
POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas, m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)
Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)
Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.
--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.» Quoi faire? Oh! une idée!...
Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit plus rien...
Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses malles commencées.
--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon arrivée et je n'y ai rien ajouté.
(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose! mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant!
POLYPHÈME, _gravement_.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être ballotés sans cesse. Comprenez-vous?
PHILÉAS, _hésitant_.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.
Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.
UN COMMISSIONNAIRE (_grognant_).--Voilà une malle bien lourde! je vais avoir de la peine à l'emporter.
PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est très pesante, à présent; pourquoi?
POLYPHÈME, _impatienté_.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et partons; il en est plus que temps.
Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse: «Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas naturel.»
On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.
PHILÉAS, _effaré_.--Là! vous voyez, ça part de la malle...
POLYPHÈME, _étonné_.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.
UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.
PHILÉAS, _agité_.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...
UNE VOIX, _de la malle_.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six paquets...
PHILÉAS, _les bras au ciel_.--Oh! c'est Sagababa!...
POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.
Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème, en particulier, s'en donnait à coeur joie.
PHILÉAS, _abasourdi_.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement! comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!
SAGABADA.--Oui, maître à moi! (Rires.)
PHILÉAS, _crispé_.--Tu mériterais...
SAGABADA.--Oui, maître à moi!
PHILÉAS, _tapant du pied_.--Laisse-moi parler! tu mériterais d'être...
SAGABADA.--Oui, maître à moi!...
PHILÉAS, _trépignant_.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu mériterais d'être assommé...
SAGABABA--Par vous, maître à moi?
PHILÉAS--Certes!
SAGABABA, _humblement._--Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître faire sa volonté avec pauvre négrillon.
PHILÉAS, _touché._--Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire, Polyphème?
POLYPHÈME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser à votre service.
Philéas, _lui serrant la main_.--Merci, cher Tueur; je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)
SAGABABA.--Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde?
PHILÉAS, _avec dignité_.--Oui, mon enfant.
En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes que les autres.
On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est bien à moi!»
CHAPITRE XII
CHARGEZ... ARMES!...
--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle joie d'aller chasser les chamois.
POLYPHÈME.--C'est-à-dire, les chameaux!
PHILÉAS.--Je croyais que c'était des chamois?
POLYPHÈME.--Non, non; demandez plutôt à Sagababa.
SAGABABA.--Très vrai, maître à moi.
PHILÉAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?
POLYPHÈME, _étonné_.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?
PHILÉAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie, évidemment.
SAGABABA.--Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie _pétrée_; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour pain!
PHILÉAS, _attendri_.--Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.)
SAGABABA.--Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à moi?
PHILÉAS.--Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait.
Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite ville de X...
On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait visiblement préoccupé et soucieux.
Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc, Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il vous plaît.
LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9]
[Note 9: Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?]
PHILÉAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler, ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est?
LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10]
[Note 10: Je ne comprends pas.]
PHILÉAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là?
POLYPHÈME, _riant_.--Elle dit: «Je ne comprends pas.»
PHILÉAS, _indigné_.--Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose dire ça! Elle est idiote, évidemment!
LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11]
PHILÉAS, _d'une voix tonnante_.--Califourchon!...
LA SERVANTE, _surprise_.--Wass?[12]
[Note 11: Voulez-vous...]
[Note 12: Quoi?]
POLYPHÈME, _abasourdi_.--Qu'est-ce que c'est que ça?
PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce, parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.
[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.» Je ne comprends pas.]
POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!
PHILÉAS, _flatté_.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.
POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.
PHILÉAS, _hésitant_.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)
POLYPHÈME, _gaîment_.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne.
Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.
PHILÉAS, _reculant_.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette machine-là? c'est formidable!
POLYPHÈME, _tranquillement_.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir tout de même.
PHILÉAS, _piteusement_.--Croyez-vous?
POLYPHÈME, _souriant_.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer.
PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle marche bien.
POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.
SAGABABA, _avec empressement_.--Voilà eau, maître à moi; moi verser?
PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.)
POLYPHÈME, _intrigué_.--Qu'est-ce que vous faites donc?
PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...
POLYPHÈME, _gaîment_.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez ainsi... armé chez nos voisins?
PHILÉAS, _avec assurance_.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah! miséricorde!...
La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas. Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui déjeunaient.
La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur! Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis d'un air hébété, avec son arme au bras.
Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.
--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction. Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!
POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.
--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.
--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez tourné le dos constamment.
--C'est vrai, observa Philéas rassuré.
--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon _pour de bon_ comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.
Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser les... chameaux.
CHAPITRE XIII
CHASSE AUX... CHAMEAUX!
Absorbé par l'idée de sa grande chasse, préoccupé de voir bientôt les _chameaux_ suisses, Philéas ne prêtait aucune attention aux taquineries de Polyphème et aux agaceries de Sagababa. Il restait sourd au gai ramage de son cher fifi-mimi; cela favorisait les projets de Polyphème qui tenait à le mystifier aussi longtemps que possible et qui était charmé en voyant Saindoux ne se renseigner près de personne. Aussi s'ingénia-t-il à isoler son ami et à prévenir tout entretien pouvant amener une explication. C'est grâce à ces préoccupations qu'il put, quelques jours après leur installation dans un des sites les plus sauvages de la Suisse, armer Philéas de pied en cap. Ce dernier, en vrai frileux, se munit, avant départir, d'un énorme manteau. Polyphème se récria, Philéas s'entêta; Sagababa intervint pour soutenir son maître; le manteau fut donc gardé et emporté triomphalement par Saindoux.
Polyphème posta Saindoux dans une position qui aurait donné des vertiges à un chamois, mais le gros chasseur était surexcité par l'espoir de voir bondir des _chameaux_, de les tuer au vol, pour ainsi dire, et il grimpa courageusement pour se rendre à son poste, c'est-à-dire au sommet d'un pic énorme, plein de crevasses et d'aspérités. Il y était à peine depuis un quart d'heure, s'impatientant de ne pas voir les fameux _chameaux_. (Il ne daignait pas faire attention à quelques animaux sveltes, rapides et charmants, que Polyphème, lui, ne méprisa nullement et dont il abattit le plus beau.) Le gros Saindoux ouvrit tout à coup de grands yeux, fit des signes à son ami, puis disparut dans une crevasse en poussant des cris de triomphe. Polyphème fut très intrigué. Aller rejoindre Philéas était difficile. Il lui fallait redescendre du poste qu'il s'était choisi, pour grimper ensuite près de Saindoux, et il balançait sur ce qu'il devait faire, lorsque des cris furieux l'alarmèrent sérieusement et lui firent comprendre la terrible imprudence que venait de faire son ami.
Deux immenses aigles fendant les airs arrivaient à tire d'ailes, prêts à fondre sur Philéas, qui réapparaissait tenant dans ses bras un jeune aiglon; l'animal se débattait et ses cris plaintifs avaient attiré les parents.
--Garde à vous, Philéas, garde à vous! s'écria Polyphème, justement effrayé.
Avec la rapidité que donne la terreur, le pauvre Saindoux rejeta l'aiglon dans l'aire, et avant que Polyphème eût pu deviner ses projets de défense, Philéas avait enflammé quelques allumettes et brandissait une torche faite en un clin d'oeil, avec l'intérieur de l'aire. L'aigle femelle, qui s'était jetée sur Saindoux, ne put échapper à l'action dévorante de la flamme; elle alla s'abattre, mourante, sur un rocher, où elle expira après quelques courtes convulsions. A peine Philéas put-il constater ce premier succès. L'aigle mâle, un moment repoussé par la flamme, se jetait sur lui avec une rage nouvelle, lorsque Saindoux, arrachant son manteau accroché dans une crevasse, l'en enveloppa brusquement. Malgré les serres puissantes et le bec formidable de l'oiseau, l'épais tissu résista et fut maintenu par Philéas qui trépignait frénétiquement sur son dernier ennemi.
Les cris de l'aigle n'étaient rien auprès de ceux de Sagababa; à demi grimpé sur le rocher où se passait cette scène, il s'égosillait à hurler: «Ils dévorent maître à moi! ils dévorent maître à moi!...»
Pendant ce temps, Polyphème avait dégringolé de son poste et s'était lancé à la suite de Sagababa. Mais, arrêté par ce dernier qui restait immobile de terreur, il lui tirait vainement les oreilles pour se faire livrer passage et courir au secours de Philéas.
Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du rocher.
PHILÉAS.--Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une dépouille _apime_[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...
[Note 14: Opime.]
Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.
--Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton insinuant.
PHILÉAS, _avec sensibilité_.--En voilà une idée! puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, sa maman nourrice.
SAGABABA, _scandalisé_.--Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...
POLYPHÈME, _riant_.--Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis d'une façon aussi originale.
PHILÉAS, se _rengorgeant_.--Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce Sagababa...
En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».
Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».
Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût pas mieux prise.
--Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une tortue.
--Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement pour pas réveiller lui.
Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce _dindon_ pour ses maîtres. La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui semblait-il.
Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.
... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait pris le _dindon_ et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable Sagababa défaillit...
Polyphème, _gravement_.--Et vous dites que cette bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.
PHILÉAS.--Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai avalé de la gomme élastique!
L'HÔTE, _exaspéré_.--Monsieur, frappez-moi, mais n'insultez pas mes volailles. Ma réputation est faite. Rien n'est comparable à ce qu'on mange ici...
POLYPHÈME, _railleusement.--Ça, c'est vrai!...
L'HÔTE, _avec énergie_.--...Comme délicatesse, parfum, saveur...
POLYPHÈME, _riant_.--Ça, ce n'est plus vrai!
L'HÔTE, _éclatant_.--Et qu'y a-t-il donc d'étrange dans cet animal, Monsieur?
PHILÉAS, _indigné_.--Mais il y a tout, malheureux! Ah! vous osez douter... Eh bien! mettez-vous ici... (Il le prend violemment par le bras et le fait asseoir à sa place.) Prenez ça (il lui met son assiette devant lui) et mangez-moi ça, si vous l'osez!
Ce fut un vrai coup de théâtre. Polyphonie éclata de rire. L'hôte fut subjugué. Sagababa s'épouvanta.
--Oh! non, maître à moi, s'écria-t-il d'une voix suppliante, pas faire ça!
PHILÉAS.--Ne pas faire quoi, bêtat? tu vois bien que notre hôte va être convaincu par lui-même. Allons! mon hôte, qu'en dites-vous? Ah! ah! vous vous déconcertez? je le crois, parbleu, bien! il s'agit d'avaler, à présent...
En effet, l'hôte, après avoir pris à la hâte une bouchée de l'aile de volaille placée devant lui, avait paru stupéfait et faisait de vains efforts pour déguster le _dindon_.