Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 4

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PHILÉAS, _anéanti_.--Miséricorde! ils veulent me torturer avec des clous, les misérables! ah mais! j'invoque _Suzanne_ s'ils approchent... tant pis, il arrivera ce qu'il pourra!

PREMIER EMPLOYÉ.--Allons! dépêche-toi; il faut lui faire son affaire et lestement encore!

A peine avait-il dit ces mots que Saindoux se précipita hors du wagon sur eux, en vociférant: «Suzanne, ouvre-toi! misérables, tremblez!»

Les employés, effrayés de ces cris, le prenant pour un malfaiteur, rendirent avec usure au gros Philéas coups de poings et coups de pieds en appelant leurs camarades.

On accourut de toutes parts et l'on parvint à s'expliquer. Ce fut long et difficile, Saindoux soutenant avec obstination qu'il était, prisonnier dans une caverne de bandits. On ne put le détromper qu'en le conduisant à la gare et en lui montrant la voie du chemin de fer.

Il se rendit enfin à l'évidence, se tranquillisa et demanda à rejoindre Polyphème à la station suivante, pensant avec raison que son ami devait l'y attendre.

Il avait fait grand tapage et le chef de gare, lui gardant rancune de cette scène ridicule, imagina de lui jouer un tour; il s'approcha donc de Saindoux qui attendait en maugréant et lui dit avec un grand sérieux:

--Si Monsieur le désire, je puis lui faire rejoindre son ami, non dans une heure, mais dans un quart d'heure.

--A la bonne heure! s'écria Philéas tout joyeux; vous êtes un brave homme, vous! menez-moi tout de suite au train, s'il vous plaît.

--Voilà, Monsieur, dit le chef de gare en montrant à Saindoux une locomotive prête à partir.

PHILÉAS.--Mais ce n'est pas un train, ça!

LE CHEF DE GARE.--C'est le wagon de voyage de S. M. l'Empereur de Tartarie, Monsieur; avant de le lui expédier, on le fait servir à quelques hauts personnages... (saluant) et je vous l'offre.

PHILÉAS, _flatté_.--Monsieur, vous êtes bien bon; je dirai même que vous êtes un homme charmant! j'accepte avec joie.

Saindoux s'installa majestueusement sur la plate-forme au milieu de rires étouffés et la locomotive partit avec la rapidité de l'éclair. Elle allait, en réalité, rejoindre un train de marchandises pour remplacer une machine déraillée et le mécanicien, riant sous cape, s'amusait à exciter la terreur de Philéas par des récits lugubres d'accidents horribles, à l'endroit même où le gros voyageur s'était placé.

Philéas avait beau changer de place, le lieu où il était se trouvait rappeler des souvenirs plus terribles encore. Le pauvre Saindoux, qui recommandait son âme à Dieu, respira librement en voyant Polyphème sur le quai de la station.

PHILÉAS.--Ah!... Enfin! c'est ici que je m'arrête, mon ami, laissez-moi descendre, s'il vous plaît... Eh bien... arrêtez, conducteur... satané conducteur!... Polyphème, courez après nous! à la garde! à la garde!...

... Car la locomotive, plus rapide que jamais, avait passé comme le vent, laissant derrière elle Polyphème qui ne pouvait s'empêcher de rire de cette nouvelle mésaventure, tandis que Saindoux, rouge comme un coq, les cheveux ébouriffés, gesticulait comme un furieux sur la machine.

Le mécanicien eut bientôt pitié de Philéas et lui offrit de l'installer dans une autre locomotive qui allait à la station de Polyphème.

Philéas y consentit avec bonheur et s'y précipita, pendant que le malin conducteur s'éloignait, à la grande satisfaction de Saindoux qui se croyait au bout de ses peines.

Il arriva en effet à bon port à la station où l'attendait son ami, mais en voulant sauter sur le trottoir qui bordait la voie, il calcula mal la distance et, au lieu de tomber dans les bras de Polyphème, il disparut dans un énorme panier placé près de son ami.

Philéas poussait de grands cris, en tâchant de se dépêtrer de sa prison. Les voyageurs riaient comme des fous, tout en l'aidant. Saindoux se redressa bientôt au milieu de la bourriche... il était inondé de jaune d'oeuf!

PHILÉAS, _furieux_.--Sac à papier! j'ai du guignon... quelle omelette, mes amis! J'ai au moins deux cents jaunes d'oeufs sur le corps... Prelotte! comme ça colle! Vite! de l'eau, que je me lave... je n'y vois plus clair... holà! ça coule dans mes oreilles, j'en ai plein la bouche... Pouah! (Il crache.) Prelotte! prelotte!! c'est mauvais...

Tout le monde se tordait de rire en l'écoutant, si bien que le bon gros Saindoux finit par en faire autant de bon coeur.

Il alla se débarbouiller et se changer de la tête aux pieds, retrouva avec bonheur son fifi-mimi qu'il avait cru mort et reprit avec Polyphème un autre train qui les mena sans accident à Marseille.

CHAPITRE VIII

VOYAGE SUR MER A VOL DE... POLYPHÈME!

Arrivé-à Marseille, Philéas oublia tous ses malheurs. Escorté par Polyphème, il parcourait avec bonheur cette belle et grande ville, si animée, si riche, et que les intelligents habitants savent rendre attrayante et gaie. Il alla prier aux pieds de Notre Dame de la Garde, que la touchante piété marseillaise a placée sur un rocher pour planer sur la ville et être vue de tous; il visita la Cannebière, ce port que Paris, la reine du monde, admire et envie, au dire des habitants. Arrivé là, il ne tarissait pas en éloges! Au milieu d'un discours enthousiaste sur la mer, Polyphème remarqua avec surprise que la voix de Philéas baissait peu à peu, puis... elle s'éteignit tout à fait. Ses yeux suivirent la direction que prenaient les regards interdits de Saindoux. Il vit alors un homme à cheveux gris, fort maigre et fort grand, dont la figure spirituelle était contractée par la colère. Les bras croisés, les yeux flamboyants, cet inconnu s'approcha lentement de Philéas qui semblait fasciné.

L'inconnu.--Pourquoi me regardes-tu comme ça, étranzer? Sais-tu que tu m'insultes... et dans mon pays, encore!

PHILÉAS, _interdit_.--Mais, Monsieur le Marseillais, je vous regardais comme tout le monde; ce n'est pas une offense, il me semble.

L'INCONNU, _avec violence_.--Tu mens, étranzer imbécile! Ze ne suis _pas tout le monde_, insolent! _Tout le monde_ ne me regarde pas comme une bête curieuse, impertinent! et il y a offense, troun de l'air! bagasse!!!

POLYPHÈME.--Allons, Monsieur, ne vous emportez pas ainsi contre mon ami: calmez-vous, je vous en prie, en songeant...

L'INCONNU, _rageant_.--Ze ne suis que trop calme, Monsieur, c'est mon défaut! mais il ne faut pas m'insulter impunément; savez-vous que c'est moi qui, l'autre zour, ai soutenu l'honneur de la Canne-bière en flanquant un coup de pied (oh! un coup de pied admirable!) à un Parisien qui passait auprès de moi; cet homme me dit avec surprise:

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Ze lui réponds: «rien!»

--Eh bien, alors, pourquoi me maltraitez-vous?

--Zuge un peu si tu m'avais fait quelque soze! que ze lui réplique.

POLYPHÈME, _riant_.--C'est magnifique! où voulez-vous en venir, Monsieur? à un duel? mon ami est prêt, il adore les affaires de ce genre!

PHILÉAS, _bas_.--Eh! dites donc, mon cher Tueur, ce n'est pas vrai, ça!

POLYPHÈME, _bas_.--Taisez-vous donc, j'arrange l'affaire.

L'INCONNU, _plus calme._--Z'accepterais avec bonheur cette offre si ze ne partais pas ce soir pour Blidah, Monsieur.

POLYPHÈME.--Tiens! et nous aussi; comme ça se trouve bien! vous vous battrez sur le bateau.

L'INCONNU, _vivement_.--Le capitaine ne voudra pas, z'en suis sûr!

POLYPHÈME, _bas_.--Philéas, mon ami, c'est un poltron! il caponne... Hardi, mon cher, du toupet! Soutenez l'honneur-normand!

PHILÉAS, _bas_.--Ah! il caponne, il ose caponner, le lâche! et moi qui avais peur! Attendez un peu voir, Tueur! (Haut, avec arrogance.) Nous nous battrons dans une cabine, Marseillais, et nous choisirons mon arme ordinaire, vu que je me regarde comme énormément insulté, entendez-vous, bouillabaisse?

L'INCONNU, _avec douceur_.--Ne vaudrait-il pas mieux nous serrer la main, Monsieur?

POLYPHÈME, _bas_.--Ça va, Saindoux, ça va très bien! confondez ce faux brave.

PHILÉAS, _bas_.--Attendez un peu voir! (Haut.) Nous nous battrons, bouillabaisse, à mort, à mort effrrrroyable!...

L'INCONNU, _effrayé_.--Oh! Monsieur... et avec quelles armes?

PHILÉAS, _sombre et solennel_.--Avec des bombes, Marseillais; c'est mon arme ordinaire. Nous aurons une bombe pleine de poudre dentifrice et une vraie bombe bourrée de poudre à canon. Nous choisirons au hasard et nous nous lancerons à la mer sur des planches, en allumant nos machines. Celui qui aura la bonne bombe sera repêché par les matelots, l'autre sautera. Ça vous va-t-il?

Polyphème approuva gaiement la proposition, mais l'inconnu s'en montra terrifié.

--Ze ne consens pas à cela, s'écria-t-il. Zamais ze ne voudrais mourir par explosion; ce doit être affreux et ze me dois à ma famille.

PHILÉAS, _majestueusement_.--Vous êtes père de famille? je vous fais grâce, alors.

L'INCONNU, _balbutiant_.--Pas précisément... ze ne suis pas marié.

PHILÉAS, _avec colère_.--Qu'est-ce que vous chantez, alors?

L'INCONNU, _piteusement_.--Ze ne sante pas! ze soutiens que z'ai une famille en la personne d'un cousin normand, le duc de Philéas Saindoux, grand seigneur, qui m'aime tendrement et qui mourrait de sagrin si ze périssais.

PHILÉAS.--En voilà une farce et une blague, mon cher; je suis Philéas Saindoux et je ne mourrai jamais de chagrin que de ma propre mort, je vous en avertis.

L'INCONNU, _très émotionné_.--Phi... Phi... Philéas? Oh! mon cousin, mon ser cousin, reconnaissez en moi le docteur Crakmort, fils de votre tante, Alménie Saindoux.

PHILÉAS, étonné.--Ah bah!... c'est vrai, au fait! j'ai entendu parler de vous et de votre maman par papa. Bonjour, cousin, et sans rancune!

La querelle était finie; les deux adversaires se serrèrent la main et allèrent avec Polyphème s'embarquer sur le _Zéphyr_, qui devait les conduire en Algérie.

A peine installé sur le bateau, Saindoux rappela à son ami sa promesse de faire marcher _rondement_ le navire.

POLYPHÈME, _gaiement_.--Je n'ai qu'une parole, mon cher, et je la tiens; laissez-moi faire. Couchez-vous pour éviter le mal de mer pendant ces deux heures de route; avalez cette pastille, puis faites un petit somme. Je vous réveillerai à notre arrivée; à quatre heures, je vous appelle.

PHILÉAS.--C'est merveilleux, cher Tueur! Merci, grand homme! votre pastille est diablement mauvaise... c'est égal! je vais dormir avec enthousiasme. Ah! ah! ces fainéants de marins, ils ont trouvé leur maître avec vous. Tiens, c'est singulier comme j'ai sommeil... vite aujourd'hui... bon... soir... (Il s'endort.)

POLYPHÈME, _le regardant_.--Bravo! ma pilule d'opium fait son effet; ce pauvre garçon n'aura pas le mal de mer et, par dessus le marché, il va encore me faire rire avec sa naïveté de voyage en deux heures. Après-demain, je le réveillerai; jusque là, bonsoir, Saindoux, rêvez à des lions non féroces et à des bombes en poudre dentifrice.

Le surlendemain à quatre heures, Polyphème, qui avait eu soin de prolonger le sommeil de Philéas avec ses pastilles, secoua vigoureusement le gros dormeur.

--Allons, Philéas, debout! dit-il avec emphase; il est quatre heures moins cinq et nous allons arriver comme je vous l'ai promis.

--Hein! quoi? s'écria Saindoux en se frottant les yeux; déjà? c'est merveilleux, mon bon Tueur, ce que vous faites! et qu'avez-vous donc dit aux matelots pour nous faire aller de ce train-là?

--Je leur ai fait adroitement avaler de la poudre électrique dans du rhum, mon ami, répliqua Polyphème très gravement. Ça les a fait travailler ferme, vous devez le comprendre.

L'équipage et les passagers, qui étaient dans le secret, reçurent le dormeur de façon à compléter son illusion. Tout à coup, Saindoux se frappa le front.

--Polyphème, s'écria-t-il, quel jour sommes-nous? J'entends dire à Crakmort que c'est aujourd'hui jeudi.

POLYPHÈME, _tranquillement_.--Certainement. Qu'est-ce qui vous étonne?

PHILÉAS.--Mais... mais nous sommes partis de Marseille avant-hier, alors?... Comment...

POLYPHÈME.--Non, ce matin; il y a deux heures, parbleu!

PHILÉAS.--Mais nous sommes partis de Paris le huit?

POLYPHÈME.--Non, le dix.

PHILÉAS, _insistant_.--Pourtant, Polyphème...

POLYPHÈME, _feignant de se fâcher_.--Ah! mon cher, vous êtes terrible avec vos _mais_, vos _pourtant_. Saprelotte! puisque tous ces messieurs vous disent la même chose que moi, vous devriez nous croire, à la fin!

Le pauvre Philéas, assailli de protestations, de discours de toute espèce que lui prodiguaient passagers et équipage, se soumit avec un désespoir burlesque. Ce fut ainsi qu'il arriva à terre; nos voyageurs se firent mener directement à Blidah et nous allons les y suivre, pour ne rien perdre de leurs aventures dans ces parages.

CHAPITRE IX

LA CHASSE AU LION

--Eh bien! mon cher, dit Polyphème à son gros compagnon, le lendemain de son arrivée. Comment trouvez-vous l'Algérie et les Arabes?

PHILÉAS.--L'Algérie me semble très superbe, Tueur, complètement magnifique, excepté ses diables de puces qui troublent ma joie. (Il se gratte avec fureur.) J'en ai tué soixante-quinze en vingt minutes hier, et puis j'y ai renoncé; rien que sur le mollet droit, j'avais quatre cent quatre-vingt-neuf piqûres; ça me cuit partout... il me semble que je suis dans un bain de moutarde.

POLYPHÈME.--On se fait à cela bien vite, allez! Courage! n'y pensez plus. Et les Arabes, qu'en dites-vous?

PHILÉAS.--Ah! quels beaux hommes! mais... est-il convenable à eux de se montrer publiquement en chemise avec une serviette sur la tête?

POLYPHÈME.--Comment, «en chemise»! Ce sont des manteaux appelés burnous et leurs turbans ne sont nullement des serviettes. Tout cela, c'est leur costume.

PHILÉAS.--Ma foi! je n'aimerais pas me fourrer un burnous sur la tête et m'envelopper d'un turban, moi! (Polyphème rit.) Mais dites donc, mon cher ami, pourquoi ne profiterais-je pas du beau temps pour aller voir les environs, aujourd'hui?

POLYPHÈME.--Volontiers; je vais rassembler une escorte et nous nous mettrons en route dès que nos chevaux seront prêts.

Polyphème alla effectivement surveiller les préparatifs de la promenade. Resté seul, Philéas s'ennuya promptement, agacé qu'il était par les puces qui continuaient à le dévorer, et prenant son fusil, attachant sur son dos la cage de fifi-mimi, il sortit pour flâner dans les environs en attendant son ami.

Au détour d'une rue, Saindoux se trouva face à face avec un petit nègre, noir comme du charbon et dont la figure était remarquablement drôle, intelligente et maligne, malgré une affreuse laideur.

Ce petit nègre était entièrement vêtu de blanc, ce qui le rendait d'autant plus extraordinaire.

PHILÉAS.--Ah! le drôle de petit bonhomme! Bonjour, moricaud, sais-tu le français?

LE PETIT NÈGRE.--Moi, le savoir un peu, beau blanc.

PHILÉAS.--Comment te nommes-tu, petit?

LE PETIT NÈGRE.--Pauvre négrillon s'appeler: Sagababa.

PHILÉAS, _éclatant de rire_.--En voilà un nom cocasse! Eh bien, Sagababa, veux-tu me mener jusqu'à un arbre à fruit quelconque? je grille de manger des produits africains; ils doivent être excellents, surtout cueillis tout frais!

SAGABABA.--Moi, vouloir bien, beau blanc.

PHILÉAS, _flatté_.--Il est très poli, ce moricaud! Faisons vite cette course, mon ami; je veux revenir promptement pour ne pas faire attendre mon illustre compagnon.

Saindoux et Sagababa partirent d'un pas rapide. Philéas oubliait ses puces et, chemin faisant, questionna Sagababa sur sa position.

--Moi suis seul, dit le petit nègre avec émotion. Pauvre Sagababa s'enfuir de chez maître méchant, loin d'ici; marcher beaucoup, souffrir faim, soif; venu ici travailler, apprendre un peu français. Moi aime bien hommes français. Bons, grands, généreux; voudrais servir toi! serais si content! t'aimerais tant!

PHILÉAS, _avec bonté_.--C'est bien difficile, mon pauvre garçon; en attendant, cherchons des fruits; nous voilà à l'entrée d'un joli bois qui doit avoir...

Un épouvantable rugissement, un véritable tonnerre éclatant à cent pas des promeneurs interrompit Philéas. Au cri du fauve, Sagababa terrifié, mais toujours leste comme un chat, bondit dans un arbre.

Philéas ne pouvait suivre le petit nègre; il se précipita vers un rocher voisin au moment où un lion énorme, l'oeil en feu, la crinière hérissée, se battant les flancs avec sa queue, paraissait à la lisière du bois, rugissant avec fureur!... A cette vue, Saindoux, excité par la peur, devint leste comme Sagababa et grimpa sur un énorme rocher avec une telle rapidité que le fauve, malgré quelques immenses bonds, n'arriva pas à temps pour le saisir...

--Vous mort, beau blanc? cria Sagababa d'une voix lamentable.

--Pas encore, répondit Saindoux d'une voix entrecoupée, mais je crois... que... ça ne tardera...

Il s'interrompit en poussant un nouveau cri de frayeur; le lion venait de bondir contre le rocher et ses énormes griffes avaient presque touché Saindoux.

Philéas, épouvanté, voulut charger son fusil et tirer sur son ennemi; quelle ne fut pas sa consternation en voyant qu'il avait oublié ses cartouches! Il se lamentait tout haut lorsqu'il s'interrompit en se frappant la tête avec joie.

--Vous fou, beau blanc? cria Sagababa effrayé, du haut de son arbre.

--Moi homme de génie, petit bêtat, répondit Philéas avec orgueil. Tu ne veux pas te taire, toi, le rugisseur? Braille, va, scélérat! tu ne t'attends pas à mon invention...

En disant ces mots, il détacha de son dos la cage où se trouvait fifi-mimi.

--Brave armurier! reprit-il en examinant avec satisfaction les barreaux d'acier; il a fait la chose en conscience! Allons, fifi-mimi, sors de là, mon cher. Viens! (Il le pose sur sa tête.) Tiens-toi bien et ne dégringole pas, ou tu es perdu!

Le lion rugit...

PHILÉAS.--Je suis prêt, mon brave. Allons, saute par ici. (Il met la cage au bout de son fusil et l'y fixe.) Y es-tu? Xi... Xi... au chat!... au chat!... pschit....

Le fauve, exaspéré par les cris de Saindoux, s'élança de plus belle contre le rocher. Philéas se tenait sur ses gardes, et au moment où la bête féroce atteignait presque le gros chasseur, il lui plongea habilement la cage au fond de la gueule et retira prestement son fusil.

--Bravo, beau blanc! hurla Sagababa.

--Ah! la bonne farce! criait Saindoux en gambadant sur son rocher! Est-ce amusant! bon, il s'étrangle... Ah! ah! il veut mâcher les barreaux... Oh! oh! il tousse, il crache, il se roule en se grattant la gueule avec ses pattes! Je ris trop, j'en ai un point de côté! en voilà, une comédie... Va-t-il être content, M. le Vicomte, quand je lui raconterai cette histoire-là! N'y a pas à dire, je suis un grand homme... Enfoncé, Jules Gérard! Il n'aurait jamais inventé cette façon de tuerie. Il ne bouge plus, mon lion? Non, le voilà qui fait dodo pour toujours. Hé!... Sagababa, descendons, mon cher, allons avertir...

CHAPITRE X

CHASSE A LA LIONNE

--Pas bouger, beau blanc! cria Sagababa. Lionne arrive venger mari.

Philéas, furieux.--Hein? encore? sac à papier! quel fichu pays... et moi qui l'admirais! j'aime mieux les puces, décidément; elles ont beau dévorer, on vit tout de même... brrrou! (Il frissonne.) Comme elle rugit, cette sale bête! quels poumons! Dieu! qu'elle est grosse... Holà! elle me voit, elle va sauter contre le rocher. Que faire, grand Dieu? Si je r'avais ma cage, ma bonne cage! un couteau, au moins! un cou... Oh! sauvé, je suis sauvé!

L'ingénieux Saindoux tira alors avec bonheur de sa carnassière une énorme bouteille pleine d'alcali volatil.

--C'était contre les serpents, continua-t-il en examinant sa bouteille, mais ça fera très bien contre les lions, évidemment...

Sagababa, _criant_.--Quoi tu vas faire, beau blanc?

Philéas.--Tu vas voir ça, moricaud! (La lionne rugit.) Tu veux du bonbon, gourmande? patience! Pour ça, il faut sauter et ouvrir la gueule. Plus fort donc! Gomme ça, très bien! saute, à présent... houp là! vlan! ça y est!

La bête féroce venait en effet de recevoir dans la gueule et d'avaler à moitié la bouteille, adroitement et fortement lancée par Philéas.

--Grand blanc, que toi est admirable! cria Sagababa stupéfait.

Philéas, _se rengorgeant_.--On ne manque pas d'esprit, négrillon. Vivat! c'est encore plus drôle que pour le lion... Elle suffoque! il y a de quoi; un demi-litre d'alcali, ça doit griser... Bon! la bouteille se-casse! elle mâche le verre... comme elle danse! Ah! ah! en voilà une polka soignée! C'est déjà fini? quel dommage! Sagababa, nous sommes sauvés... viens me rendre grâces, mon enfant; je nous ai sauvés!

--Me voilà, beau blanc, s'écria le petit nègre en se précipitant à terre; victoire! toi être le roi des génies! Moi veux te servir partout, toujours! toi être maître à moi. Vouloir bien?

Philéas.--Nous verrons ça, petit; peut-être t'attacherai-je à moi, Philéas Saindoux! à mon illustre personne. A présent, allons avertir Polyphème et nous reviendrons chercher nos victimes. Es-tu toujours là, fifi-mimi?(Il tâte sa tête.) Brave petit oiseau, il n'a pas bougé! Est-il bien apprivoisé! En avant, Sagababa!

Sagababa, chantant et dansant.

Maître à moi est grand homme! Faut que moi chante maître à moi! Vais dire comment il est, Comment est sa grosse personne! Beaux petits yeux bien brillants Comme ceux de fier sanglier des bois. Il est beau, il est si beau, Maître à moi, Philéas Saindoux!

(Philéas se rengorge.)

Gros nez dodu, potelé, tout rond, Comme belle pomme de terre, Grande belle bouche avec grandes dents Comme celle de requin terrible! Belle peau rose comme radis, Douce comme celle de jolie baleine. Il est beau, il est si beau, Maître à moi, Philéas Saindoux!

PHILÉAS, _attendri_.--Il est gentil, cet enfant! il me touche! il fait mon éloge avec une originalité charmante. Nous approchons enfin... Je vois Polyphème, il me cherche... (Criant.) Tueur, cher Tueur, me voici. J'arrive sain et sauf avec mon négrillon.

POLYPHÈME, _vivement_.--Comme j'étais inquiet, mon cher Philéas! C'est vraiment imprudent à vous d'aller si loin sans moi! On a vu ces jours-ci deux lions énormes rôder dans les environs et...

PHILÉAS, _négligemment_.--J'en sais quelque chose; je viens de les tuer.

POLYPHÈME, _incrédule_.--Pas possible! vous? deux en un jour?

PHILÉAS.--Demandez à Sagababa!

SAGABABA, _très vite_.--Bien vrai, Massa Tueur! Maître à moi promener avec pauvre Sagababa, causer; tout à coup... rrrrrrrroum! C'était lion! moi grimper sur arbre; maître à moi sur rocher. Lion sauter. Maître à moi lui fourrer cage dans gueule. Lion faire «couic!» et crève...

POLYPHÈME, _riant_.--Bravo! admirable, cela! Philéas.

PHILÉAS, _avec modestie_.--C'est assez bien. Poursuis, Sagababa. Tu racontes très bien et pas longuement.

SAGABABA.--Après, lionne arrive: maître à moi faire: «Xi... xi...» et lance dans gueule...

POLYPHÈME, _intrigué_.--Encore la cage?

SAGABABA.--Grosse bouteille sentant fort, fort!

POLYPHÈME, _étonné_.--Qu'est-ce que c'était, Philéas?

PHILÉAS.--Mon alcali volatil, parbleu! je n'avais pas d'autre arme.

POLYPHÈME, _éclatant de rire_.--Délicieux! continue, petit.

SAGABABA.--Lionne danser, avaler alcali, mâcher verre et faire «couic!» comme lion, voilà.

POLYPHÈME.--Mais c'est magnifique, ça, Saindoux, vous valez votre pesant d'or, mon ami! Voilà une manière tout à fait à part de tuer les lions! Gérard n'y avait pas encore pensé.

PHILÉAS.--Pour du mérite j'en ai, mais je vous avoue, mon bon Tueur, que je suis impatient d'organiser avec vous le transport de mes lions à Blidah. Faisons ça vite! il me tarde d'envoyer leurs dépouilles à M. le Vicomte.

On partit promptement avec des mulets qui devaient porter les corps des bêtes féroces; une multitude d'Arabes escortaient Polyphème et Philéas, se faisant raconter par ce dernier ce qui venait d'arriver; Saindoux rayonnait! ses grosses joues se gonflaient avec bonheur, sa démarche était majestueuse et cet air de dignité ravissait Polyphème.