Voyages abracadabrants du gros Philéas
Chapter 3
--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout planter là pour partir quand même.
PHILÉAS.--Oh! et vos affaires?
CRAPOTIN, _négligemment_.--Elles attendront.
PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique?
CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un _grô ome_, un vrai _grô ome_ pour soigner mon nouveau cheval.
PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?
CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier; j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.
GRENADIER, _arrivant_.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.)
«Amis, la matinée est belle!...»
PHILÉAS, _tressaillant_.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!
Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un _grô ome_, je dois et désire...
PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!
GRENADIER, _chantant d'une voix formidable_.--«Prenez garde! prenez garde! la Dame blanche vous regarde.»
PHILÉAS, _se récriant_.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.
GRENADIER, _avec humeur_.--On se tait, mon Dieu! on se tait.
La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.
A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin, dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des chasseurs.
GRENADIER, _chantant très fort_--«Chasseurs diligents, quelle ardeur vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)
Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.
PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.
CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!
GRENADIER.--Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.)
PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort.
GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché, alors!
CRAPOTIN, _vexé_.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!
PHILÉAS, _sans les écouter_.--C'est mon coup de feu, évidemment! C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de blessure, pas de sang...
CRAPOTIN, _hésitant_.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!
GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!
PHILÉAS, _vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?
CRAPOTIN, _avec assurance_.--Impossible! je ne manque jamais.
GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez! (Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»
PHILÉAS, _crispé_.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain!
Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas recommencèrent.
Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de l'arbre.
CRAPOTIN, _au comble de la joie_.--Je l'ai! Il est tué... Elle est tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...
GRENADIER, _vexé_.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une méchante poule assassinée!
CRAPOTIN, _se récriant_.--Comment, une poule! comment, une poule! ajoutez _faisane_, mon cher, s'il vous plaît!
PHILÉAS, _jaloux_.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!
GRENADIER, _triomphant_.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais pas dire.
(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)
RAPINOT, _accourant_.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une poule de ma femme, qu'était dans le chêne?
CRAPOTIN, _terrifié_.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?
RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.
CRAPOTIN, _consterné_.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane, cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...
RAPINOT, _avec amertume_.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre boutique.
Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la _faisane_ morte, sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses embarrassées.
Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.
--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il nous reste mon râle; ainsi, de la joie!
Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de triomphe.
PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant!
GRENADIER.--Courons après!
CRAPOTIN, _riant_.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien, dites donc!
PHILÉAS, _exaspéré_.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!... Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur...
Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.
Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde, se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.
CRAPOTIN, _effrayé_.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a, Philéas?
PHILÉAS, _criant_.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du secours, mes amis!
GRENADIER, _surpris_.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!
PHILÉAS, _gémissant_.--Si, oh! si, je suis transpercé...
CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!
PHILÉAS, _stupéfait_.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.
GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille de papier, la pauvre bête!
PHILÉAS, _aigrement_.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!
CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!
PHILÉAS, _geignant_.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du coeur, mon pauvre ami!
GRENADIER, _incrédule_.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!
PHILÉAS, _grinchu_.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie, pendant que je souffre à petit feu!
CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire mal?
PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement!
GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.
CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux?
GRENADIER.--Oui; y êtes-vous?
CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté.
GRENADIER, _affairé_.--Bon... houp là, Crapotin!
Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.
Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard, aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la _victime_ et ils transportèrent Philéas dans son logis.
Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.
Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles voyages.
CHAPITRE VI
LES LETTRES DE POLYPHÈME ET DE PHILÉAS
--Tout est-il prêt?
--Oui, mon illustre ami! mes malles sont fermées, mes valises aussi; mes sacs sont bourrés comme des canons; fifi-mimi est dans sa cage d'acier. Nous partirons quand vous voudrez!
En achevant ces mots, le gros Philéas se frotta les mains d'un air radieux.
--A merveille! dit Polyphème; alors je vais écrire à notre ami, M. Pierrot, que nous partons demain pour Blidah.
PHILÉAS, _effaré_.--Hein! quoi! plaît-il? déjà en Afrique? Et notre tournée en Europe? et celle en Asie? nous les supprimons donc, comme ça?
POLYPHÈME, _riant_.--Eh! non, mon cher, ne vous effrayez donc pas de cette petite visite en Afrique. J'ai une affaire pressante à arranger, là-bas; elle ne me retiendra que cinq ou six jours; cela ne dérange en rien nos projets.
PHILÉAS, _rassuré_.--A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise de cet homme estimable.
Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:
_Polyphème à Pierrot._
Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête! qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant, cela va sans dire.
Bien à vous,
Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.
Pour vous et nos amis, Charles N.
_Lettre de Philéas à M. de Marsy_.
Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon être que je vous écris ces mots solennels: _Je pars demain_. Je m'en vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.
Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a _re_renvoyée; je la lui ai _rere_renvoyée... elle me l'a _rerere_renvoyée! alors... la voilà! Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée, pas vrai, Monsieur le Vicomte?
Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés. Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle _crampistes_; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des _crampistes_ s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.
Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.
--A rien, m'a-t-il dit.
--Alors pourquoi le fait-il?
--Pour amuser le public.
--Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier; c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.
Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive. C'était comme aux _sept p'tites chaises_[5], ainsi que disent les _poreman_[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum! les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée, ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7] les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux, fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se tenait les côtes.
[Note 5: Steeple-chase, course de chevaux.]
[Note 6: Sportmen.]
[Note 7: Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).]
Bravo! l'amazone! qu'on lui criait; elle est jalouse de la perruque et elle se venge.
--Mes crêpés! hurlait la grosse dame, mes boucles! mes frisons! Elle m'arrache tout, cette horreur de bête! Gusman, mon pauvre mari, au secours! sauve ton Isménie...
Le gros monsieur qui s'appelait Gusman tâche de faire partir la guenon. Elle se rebiffe et v'lan! elle lui allonge une calotte épouvantable. Gusman se fâche, réplique; les voilà à se donner des taloches pour de bon! L'arrivée du maître avec son grand fouet a tout apaisé; il avait réussi à se faire un passage parmi les spectateurs qui entouraient la grosse dame et les combattants. A sa voix la guenon s'est calmée, a lâché Gusman et la perruque; tout le monde s'est en allé, riant encore de toutes ces bonnes farces!
Me voilà à bout de papier et de force épistolaire. Je vous r'écrirai de Blidah, cher Monsieur et Vicomte, pour vous narrer mes impressions de voyage.
En attendant, je vous prie, avec toute espèce de civilité puérile et honnête, de faire agréer à votre aimable et digne famille mes respects les plus respectueusement respectueux. Je vous réitère, à vous, Monsieur ami et Vicomte, que je suis avec une émotion profonde et serai pour la vie!...
PHILÉAS SAINDOUX.
CHAPITRE VII
BON VOYAGE, CHER DUMOLLET!
Phout!... Phout!... Phout! Phou... ou... ou... ou... t!...
--Bravo, la locomotive! s'écria gaîment Philéas; elle file comme un charme! Allons, nous voilà partis pour Blidah, illustre Polyphème... Un temps de chemin de fer et nous y serons!
POLYPHÈME, _souriant_.--Pas tout à fait, mon cher; il y a la mer à traverser, en outre.
PHILÉAS, _dédaigneusement_.--Oh! oh! cette mer-là, ce n'est pas grand'chose.
POLYPHÈME.--Comment, pas grand'chose; mais deux jours de bateau sont déjà gentils!
PHILÉAS, _incrédule_.--Laissez donc! c'est les marins feignants qui veulent faire accroire qu'il faut tout ce temps-là; mais ils ne m'attraperont pas comme ça! et je vous les ferai marcher si rondement qu'en deux heures nous serons rendus à Alger.
POLYPHÈME, _riant_.--Tiens! au fait! vous me donnez une idée excellente, délicieuse!... Oui, mon ami, vous irez en deux heures (il lui serre la main), c'est moi qui vous le promets! Ce cher Philéas, quel trésor j'ai là, mon Dieu!
PHILÉAS, _modestement_.--Vous êtes bien bon; je suis trop poli pour vous démentir, d'ailleurs! il est certain que fifi-mimi et moi... (il bâille) nous valons quelque chose... (il bâille) nous ne manquons pas... (il bâille).
POLYPHÈME.--D'envie de dormir, hein?
PHILÉAS.--C'est... aaaaah!... c'est vrai... ce chemin de fer me fait somnoler un peu.
POLYPHÈME.--Ne vous gênez pas, mon cher; dormez.
PHILÉAS, _scandalisé_.--Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas respectueux!
POLYPHÈME.--Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.
PHILÉAS.--S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.
Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son coeur, et alla rejoindre les dîneurs.
Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé. Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.
Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent ce qui avait motivé le changement de wagon.
Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon, persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.
Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant, puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une obscurité complète.
PHILÉAS, _inquiet_.--Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?... hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous... Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu!
Des pas se dirigeaient effectivement de son côté. Deux hommes parurent avec une lanterne sourde.
PREMIER EMPLOYÉ.--Diable de remise! dire qu'il faut de la lumière pour s'y conduire en plein jour!
PHILÉAS, _à part, épouvanté_.--Je suis dans leur caverne, Seigneur! c'est la _Suzanne_[8] des quarante voleurs!
[Note 8: Sésame.]
DEUXIÈME EMPLOYÉ.--Est-_il_ là?
PREMIER EMPLOYÉ.--Oui, et _il_ a fameusement besoin de mes clous et de mon marteau.