Voyages abracadabrants du gros Philéas

Chapter 2

Chapter 23,785 wordsPublic domain

PHILÉAS.--J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.

Mme DE MARSY, _étonnée_.--Comment! vous ne pouvez pas le confier à quelqu'un ici, pendant vos voyages?

PAUL, _malignement_.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de vous rendre ce petit service.

PHILÉAS, _avec horreur_.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que je ne dois pas me séparer de _fifi-mimi_, que je dois le soigner tous les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi!

Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun.

Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra chargé de lauriers, de _gentils_ ours gris et de _petits_ orangs.

CHAPITRE III

UNE LETTRE DE PHILÉAS

Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.

M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée? A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne; en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle Françoise; _Personnelle, pressée, importante, confidentielle, officielle_. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les intéressera d'entendre la lecture de cette lettre.

PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser.

Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il s'agissait.

M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.

M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette missive.

PAUL, _se frottant les mains_.--Nous allons en entendre de belles. Allons, papa, commencez vite.

JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!

PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!

JEANNE, _avec ironie_.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère!

PAUL, _de même_.--Je t'imite, très chère soeur!

Mme DE MARSY, _avec reproche_.--Sont-ce des enfants bien élevés que j'entends parler avec tant d'aigreur?

JEANNE, _se jetant au cou de Paul_.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!

PAUL, _l'embrassant_.--Je t'en dirai autant.

M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à lire. Écoutez bien. (Il lit.)

Monsieur et cher Vicomte,

M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire, tout aidé que je suis par mon illustre ami _Gérard_.

Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont raffermi le corps.

En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à _pantomimer_ comme lui.

Les enfants éclatent de rire.

PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas _pantomimer_!

JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation!

M. DE MARSY, _continuant_.--J'ose même dire que je suis devenu en quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!

Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant, Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?

--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.

--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.

--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est établi?

--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de distinction qui arrivent à Paris...

(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication me flatta un peu.)

--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom, m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!

--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.

Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare en me disant de l'attendre au _bureau des passe-ports perdus_.

Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du _bureau des passe-ports perdus_. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume de l'épithète de _Jocrisse_ qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que ces _chemindefériers_ sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?

Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules Gérard.

--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.

Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand homme! que je me dis en moi-même.

Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire comme du charbon.

Je me précipite dans ses bras en criant:

--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos dangers et vos voyages.

Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en disant:

--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?

--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet accueil pas gracieux du tout.

--Oui; après?

--Moi, je suis Saindoux!

--Qu'est-ce que ça me fait?

--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et me voilà...

Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.

Le monsieur se met à rire.

--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement emmener de compagnon de chasse.

Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, _hôtel du Paon magnifique_, rue des _Mauvais-Garçons_. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:

--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale tournure. Venez vite dîner, mon cher.

Je lui réponds avec dignité:

--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...

Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en joignant les mains:

--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas encore le nom célèbre de _Polyphème Gérard?_ Malgré ma modestie bien connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais seulement pour m'amuser et me distraire, moi, _le Tueur_ par excellence!

Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout saisi et que je dis timidement:

--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et dangereux?

--Je suis _le Tueur de colibris féroces_, qu'il répond avec majesté. Ces animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et déchire un lion d'un seul coup! _Moi seul_ ai le courage de chasser et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout entières?

Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent d'admiration et de joie.

--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la mort!

Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces» éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)

--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?

--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.

Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de ne jamais m'en séparer.

Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule, idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien tant que de déplaire à mon ami le grand homme!

Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.

Philéas Saindoux.

P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.

CHAPITRE IV

UNE VISITE DE PHILÉAS

Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»

JEANNE.--Tu vois venir une visite?

PAUL, _déclamant_.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...

FRANÇOISE, _lui prenant la tête dans ses mains_.--Tiens! regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de moi.

Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de surprise.

PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!

PHILÉAS, _descendant de voiture_.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!

Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à chacun.

Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que Philéas pût y bavarder à son aise.

PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme d'affaires.

Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:

--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?

PHILÉAS, _avec aplomb_.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi regardant et plus profitant, par conséquent.

Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les mains:

--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!

Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.

Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux, et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller admirer les prodigalités du fastueux Philéas.

Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant le dîner.

Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le ravissement.

Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de fusil complétaient les splendeurs de la fête.

[Note 3: Voir _Les Débuts du gros Philéas_.]

Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.

--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque chose?

M. DE MARSY.--Merci, Philéas, nous venons de dîner.

PHILÉAS, _insistant_.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du _Pomone_, du _Saturne_ et du _Balzac_.

M. DE MARSY, _étonné_.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!

PHILÉAS, _avec empressement_.--Voilà les bouteilles, Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!

Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne, Barsac».

M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:

--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux soignés!

Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.

Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en plus faux des variations de plus en plus criardes.

Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.

[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.]

Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.

Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.

Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement graissée.

Les rires des spectateurs répondaient à ceux des _combattants_, et les enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.

--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la détremper; elle a manqué me rester dans la main!

--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.

--Je l'ai!

--Non, c'est moi!

--Ah! la voilà!

--Ouiche! comptes-y, à cette heure!

--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.

Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau genre.

Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint vigoureusement pendant la minute voulue.

La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené chez Léon, heureux et fier de son triomphe.

L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!

Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de préserver leurs oreilles du vacarme.

Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y attendre leur voiture.

Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus burlesque que les autres.

Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion comique.

... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.

POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.

Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.

PHILÉAS, _de sa fenêtre_.--Pas par là, pas par là! vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!

--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)

La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.

--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique, à cette heure!

Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que Poussard avait pris.

PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!

CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)

Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête homme!... (Il disparaît.)

Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.

Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale. Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:

--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!

M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.

A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës lancées capricieusement par la flûte.

LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?

LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...

LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)

LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça?

LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou nous... boum!... sommes perdus!

LA FLUTE, _pleurant_.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.

LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur... je suis là!

En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.

Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs criards.

CHAPITRE V

LA CHASSE DE PHILÉAS

--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques jours après _ses fêtes publiques_. Voilà, Dieu merci, une belle matinée pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une demi-heure, au moins.