Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale

Part 11

Chapter 113,635 wordsPublic domain

Le sol en se décomposant donne une sorte de marne blanchâtre qui affleure sur l’emplacement même de la Mission. Cette marne est parfois recouverte de terre noire humique ou de cailloutis de latérite. Elle est toujours ramenée à la surface du sol par les termites qui en construisent de hautes termitières arrondies, nues, d’une grande blancheur, toutes différentes de celles que j’ai vues jusqu’à présent en Afrique. Je n’ai pas remarqué de plante spéciale à ces terrains calcaires, sauf, peut-être, une petite Convolvulacée à fleur blanc-rosé. Quand on descend plus bas vers les villages de N’doute-T’vigne à 1.000 mètres de la Mission, le sol blanc, marneux, disparaît et est remplacé par une terre noire formant une couche très épaisse. Près du puits de la Mission, j’ai remarqué dans une excavation : 40 centimètres de terre noire végétale, humique ; 20 centimètres d’une couche de cailloutis dont la grosseur varie entre celle d’une noisette et celle d’une orange, mélangée de sables grossiers (les angles des cailloux sont assez peu arrondis quoiqu’ils aient été roulés) ; 6 mètres de profondeur d’une terre noire qui paraît s’étendre encore plus profondément.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

Ce terrain est très fertile, on y cultive le mil, actuellement récolté (il se vend 0 fr. 10 le kilog.) et vers le milieu de l’hivernage, on sème les _niébés_, qui à cette époque-ci sont en partie mûrs. Les feuilles jaunissent et une partie d’entre elles sont semées de plaques gris-roussâtre dues à un champignon. Ces _niébés_ (_Vigna Catjang_ Walp.) sont cultivés en grand à Thiès et Pout où ils forment d’immenses champs à perte de vue. Le rendement en est assez grand. Ceux que j’ai vus à _Nd’oute_ appartiennent à la variété à long pédoncule que j’ai rencontrée aussi sur les bords du Niger.

Le mil est placé dans des greniers ou en monceaux disposés sur des pierres, les épis placés horizontalement et rayonnant vers le centre.

Le coton m’a paru beau, ne présentant pas de taches de rouille. Les soies n’en ont pas été examinées. J’ai remarqué quelques pieds d’indigotiers, de ricin, de courges, de calebassiers (_Lagenaria_). J’ai vu porter au marché de Thiès des calebasses d’arachides, mais elles n’étaient peut-être pas originaires du village où on en cultive peu.

La Mission a pris une concession dans les Nyayes, vers la Tamna. Ces terres pourront convenir au cotonnier, peut-être à certains caféiers des terrains bas.

Les habitants du pays, les Sérères, sont tous fétichistes, réfractaires à la religion musulmane, moins à la religion catholique. Ils sont bons cultivateurs, de mœurs paisibles.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

Leurs habitudes ne se sont pas modifiées à notre contact : quand on enterre un mort, on creuse une fosse et on établit un tumulus conique de 2 m. 50 à 3 mètres de diamètre, haut de 1 m. 50. Tout autour se trouve un petit fossé. Si c’est un chef, on le laisse habillé dans son lit, et c’est sa case tout entière qui est recouverte de terre. Ces Sérères sont des buveurs incorrigibles. L’argent qu’ils retirent de la vente de leurs arachides est employé uniquement à acheter du _sangara_ (alcool de traite). Ils apprécient également le vin de palme qu’ils retirent en incisant le sommet de la tige de l’_Elæis guineensis_ L. qui est ici presque à sa limite septentrionale.

Il n’y a pas de cultures d’arbres fruitiers autour de la Mission ; les Pères s’approvisionnent de fruits et de légumes à leur établissement de Thiès. J’ai vu seulement quelques papayers, des piments, deux ou trois jeunes orangers, quelques bananiers autour du puits. Les végétaux les plus curieux remarqués à N’doute sont de nombreux baobabs et tamariniers (le tamarinier vient dans la brousse) ; quelques _Ficus_ (Keul), le _dob_ (planté à la Mission) ; un gros _Ficus_, à petites feuilles ovales luisantes, offrant plusieurs grandes racines, descendantes, formant des piliers et enterrées. Les _kadas_ sont très abondants et en pleine floraison. J’ai vu aussi quelques _neb-nebs_ ; le Strophantus au milieu de la brousse avec de jeunes feuilles, mais sans fleurs. La petite Acanthacée de la route des convois au Soudan abonde ici (comme à Thiès, Pout, Tivaouane) sous les baobabs et autres arbres offrant beaucoup d’ombre. Les _nguisguis_ sont assez communs. Le palmier maritime du littoral (_Phœnix senegalensis_ Van-Houtte) s’avance jusque là (quelques troncs sont hauts de 2 ou 3 mètres). Je remarque çà et là quelques rôniers, de hautes Graminées en fleurs, etc. Le _Croton lobatus_ L. sauvage existe dans les lougans. De beaux _Vernonia senegalensis_ Less., en floraison, se trouvent à proximité de quelques cases.

Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.

_Eclipse de lune._ — Il y avait éclipse partielle entre 10 heures et demie et minuit. Malgré les quelques nuages qui couvraient le ciel çà et là, la lune a été entièrement visible pendant toute la durée du phénomène. Durant l’attente, je me suis endormi et j’ai été réveillé un peu après par des détonations de fusils. Les Sérères, voyant l’astre disparaître, tiraient au ciel pour l’arrêter. Pendant tout le temps qu’a duré l’éclipse, ils se sont livrés à des danses de tam-tams avec accompagnement de chants et cris. Le Père supérieur me raconte qu’il y a cinq ou six ans, alors qu’il était à Joal, il y eut une éclipse totale de soleil. On se trouva, pendant cinq minutes, dans une demi-obscurité ; les oiseaux (et spécialement les volailles) devinrent agités et cherchèrent un refuge ; quelques-uns se perchèrent. On sentit un froid assez vif pendant la durée du phénomène.

_Rosée._ — Depuis deux jours le ciel est couvert, le soleil ne s’est pas montré, ni hier ni avant-hier. Ce matin la rosée était intense. De la toiture de la maison de la Mission, elle tombait à grosses gouttes sur le sol qui était détrempé suivant la ligne de projection du bord du toit. La Mission est distante d’une douzaine de kilomètres de la mer, en ligne droite. Pendant la nuit, on entend le bruit des vagues qui déferlent sur la grève.

_M’Bidgem._

On traverse le lac à hauteur de Tiaye. Sur la rive orientale s’étend un large gazon de Graminées desséchées et, par places, un gazon plus ras, plus verdoyant, formé de plantes maritimes. La partie où se trouve encore de l’eau peut avoir, entre Tiaye et M’Bidgem, environ 150 mètres de largeur. Il se trouve un gué où l’_alcaty_ passe facilement avec son cheval sans se mouiller. Mais il existe une série de trois ou quatre ponts, partie en bois, partie en fer, construits par le gouvernement, qui permettent de passer facilement. L’eau du lac est trouble aux bords ; d’après le chef de M’Bidgem, elle n’est pas salée, elle est agitée. Le fond et les bords en sont vaseux, et la partie nouvellement exondée répand une odeur infecte. La vase, sur les bords, est recouverte de larges plaques noirâtres, dégageant une odeur putride. Ce sont probablement des colonies de bactéries. Cette vase est mêlée de débris de coquilles de mollusques. Dès que le pont est traversé, il faut franchir de petites dunes pour arriver au village. Le sable est mélangé d’une quantité prodigieuse de petites coquilles de _Cerithium_, de _Cardium_ et d’une autre petite coquille bivalve, présentant des stries concentriques. Sur ces dunes, les _kadas_ et les baobabs sont abondants, et cela tranche sur la végétation des cuvettes où les essences sont toutes différentes. Les maisons du village sont des cases rondes toutes en paille, grossièrement construites. Tout près se trouve la maison de l’ancien poste en briques, recouvert de chaux ; toutes les ouvertures sont brisées par le vent, le crépissage tombe en ruines. La maçonnerie et les planchers sont solides. Le séjour est agréable pour l’européen de passage. On a une vue splendide sur le lac, s’étendant jusqu’aux dunes de la mer.

_N’Jandes-N’diander._

Ce sont des cuvettes, remplies de terres noires (tourbe) séparées les unes des autres par de petites dunes fixées et séparées également de la mer par des dunes plus hautes. A M’Bidjem, l’eau de ces cuvettes est douce, limpide, et elle sert à la boisson des indigènes. Dans le fond de la cuvette l’eau est à fleur de terre, et même en partie ces cuvettes sont pleines d’eau à l’hivernage. Grâce à l’humidité du sol et surtout à l’humidité de l’air due au voisinage de la mer (grande évaporation dans la journée et condensation, la nuit, sous l’influence du froid), une foule de plantes qui ne dépassent pas le 12e degré croissent en abondance. Tels sont : le palmier à huile, le _Landolphia Heudelotii_, et la plante (Euphorbiacée, à chatons insérés sur les branches) des bords des marigots des environs de Kouroussa. La plus remarquable de ces plantes est l’_Uvaria æthiopica_ Rich., plante de la côte d’Ivoire et de Sierra-Leone, non rencontrée au Soudan. Dans l’intérieur, il faut aller chercher ces plantes dans l’extrême-sud de la Volta et de la région sud du Soudan. Le caféier pourrait réussir sous abri dans cette région et le palmier à huile pourrait fournir cet abri.

_De Niakoulourab à Tiaroye Kan._

Marigots (lacs) de Bobossé, Kriss, Maliké (petit lac).

Ces lacs sont compris entre deux hauteurs de dunes, l’une est le _Batalemi Niander_ ; vers l’intérieur, la crête est le _Saconsemate_. La dune vers la mer est raide et presque nue au sommet ; c’est à la base, vers le lac, qu’il y a des arbres verdoyants. La dune, vers l’intérieur, est peuplée de palmiers à huile, de nombreux _Phœnix_ épineux, de quelques rôniers, d’arbres divers, notamment le _néam_. Pour revenir, on longe le marigot Houie (yoni).

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CHAPITRE V

LA CASAMANCE

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En acceptant de faire partie de la mission économique du Sénégal, j’avais exprimé à M. le Gouverneur général de l’Afrique occidentale, le désir de visiter la Casamance. Cette demi-enclave française située entre la Gambie anglaise et la Guinée portugaise jouit d’une popularité merveilleuse auprès des Européens de la colonie. On n’en parle jamais qu’avec enthousiasme, et tous les voyageurs qui l’ont décrite dans des notices spéciales ont été unanimes pour en faire un tableau enchanteur. La réputation n’en est point exagérée. Pendant toute mon exploration en Afrique, je n’ai vraiment trouvé que là, la splendeur de la flore équatoriale, le beau désordre des essences forestières les plus nombreuses enlacées de lianes non moins variées.

Il est regrettable qu’une si riche contrée, donnant déjà de si beaux revenus à la colonie grâce à l’exportation du caoutchouc, des amandes et de l’huile de palme, enfin des arachides, ait seulement des moyens très rudimentaires de communication avec le Sénégal proprement dit. Aucun service postal régulier n’était organisé à l’époque où nous avons visité cette province, et la traversée de Dakar à Carabane, qui s’effectue en une douzaine d’heures sur un vapeur, peut traîner huit et dix jours sur un voilier, lorsque le vent est défavorable. Avec mon ami Cligny, j’ai mis, en effet, une semaine entière pour revenir, alors qu’à l’aller, la traversée n’avait duré que quarante-huit heures. En outre, le voyage s’effectue habituellement sur des goélettes ayant à bord un équipage de noirs et aménagées spécialement en vue du transport du caoutchouc ou des arachides. Dans mes nuits de navigation les plus dures, à l’hivernage sur le moyen Niger, au milieu des prairies aquatiques de _bourgou_, habitées par des nuées de moustiques qui s’abattaient à chaque coup de rame dans notre embarcation, je n’ai pas connu d’instants plus affreux que ceux passés en mer à bord de la goélette _Victorine-Aimée_. Pour la modique somme de 25 fr., on a droit au passage de 1re réservé aux Européens, c’est-à-dire qu’on peut disposer d’une cabine. Les blancs, si nombreux qu’ils soient, doivent s’empiler dans une cabine d’une malpropreté repoussante où des milliers de cancrelats grouillent sur les vêtements. Il s’en dégage des odeurs de poisson pourri, d’huile rance et d’ordures innomables. _C’est par ces moyens rudimentaires qu’en 1868, l’administration envoyait ses fonctionaires prendre possession de leur poste en Casamance_. Et cela n’a pas changé depuis.

Parti de Dakar le 6 janvier 1900, je suis arrivé à Carabane, chef-lieu de la Basse-Casamance, le 8 janvier, et aussitôt ont commencé mes recherches qui ont duré jusqu’au 8 mars.

_Rufisque._

C’est une ville bien européenne. On y remarque de belles avenues plantées de _dobs_ et du faux _dob_ à pétioles non écailleux, déjà vus dans les Niayes. Dans la ville et près de l’ancien fort, servant aujourd’hui de magasin aux fourrages, situé à l’opposé de la ville, on trouve encore quelques plantes maritimes. J’ai fait une promenade sur la plage, du côté de Dakar. Il faut franchir environ 2 ou 3 kilomètres pour sortir de la ville et de ses abords sans pouvoir longer la grève, celle- ci étant encombrée de constructions et de cases indigènes. Il y a, çà et là, du côté de la terre, de grandes fondrières qui doivent communiquer avec la mer aux hautes marées et sont remplies de plantes littorales sur les bords ; l’intérieur sablo-vaseux est couvert de débris de coquilles, d’os de seiches, de morceaux de poissons secs, de squelettes de crabes. Sur les bords de l’un de ces marais salants, se trouve un arbuste à fleurs en grappes. La petite plante salée de M’Bidjem est très commune. Quelques _Salicornia_ se trouvent, çà et là, dans les endroits vaseux où la vase n’est pas encore desséchée. Je remarque aussi _Ipomæa asarifolia_ Roem. et Schult. var. _littoralis_ à feuilles épaisses ; la plante très longuement rampante des environs de la mer ; le _Centaurea épineux_ des dunes de Tiasoye Kan ; un _Lactuca_ à racine profondément pivotante, une Liliacée (?) à bulbe près de fleurir et portant ses feuilles desséchées. Au bord d’un fossé assez profond, asséché, j’aperçois un _Celastrus_, le _Balsamodendron africanum_ Arn. (chétif) et un arbuste à port de _Ficus_ de France, dont les feuilles sont tombées. Le _Convolvulus_ à feuilles laciniées et à segments étroits, existe là aussi. Je remarque encore en grande quantité la liane subépineuse coupée à Thiès. On aperçoit en mer, à quelques centaines de mètres, deux rochers noirâtres très découpés. Les galets qu’on trouve sur la plage sont très variables : il y a des quartz, des grès, des conglomérats ferrugineux, une roche blanchâtre tendre (calcaire), ordinairement percée de pholades. On trouve, en outre, une roche noire très dure, ressemblant à de la diabase. Elle paraît former un filon qui vient se terminer dans la mer ; il se continue sur terre où on peut le suivre par des boulards qui jalonnent le sol suivant une certaine ligne. La plage est entièrement sablonneuse avec des falaises, par endroits, véritables monticules de coquilles en fragments ; ils sont parfois cimentés et forment une roche qui se débite en plaques et est rejetée ainsi à la côte ; on trouve aussi une roche analogue mais formée de débris de madrépores. Les coquilles de mollusques sont nombreuses ; elles sont rejetées vides à la côte, sauf trois petites, qui vivent dans le sable ; une sorte de _flion_, une espèce de petit _Mytilus_ et une coquille de gastéropode noirâtre.

_Carabane._

Carabane est situé à 4 kilomètres de l’embouchure de la Casamance (rive gauche), dont l’entrée, obstruée par la barre, est difficile à passer sans pilote. On utilise la marée montante. La passe, large de 6 à 8 kilomètres, est, en outre, défendue par des rochers sous-marins. Les rives en sont boisées ; les palmiers à huile et les _Phœnix_ nains viennent jusqu’à la limite atteinte par le flot.

De belles maisons européennes sont situées sur le rivage. A cet endroit, le fleuve a environ 3 kilomètres de large. Il faut une heure pour passer sur la rive droite en baleinière. Le poste du gouvernement, la douane et quatre ou cinq maisons de commerce, ont chacun leur warff construit sur pilotis de troncs de rôniers. Le service sanitaire, à l’arrivée des bateaux, est fait par la douane. Une trentaine d’Européens résident à Carabane ; ce sont surtout des agents de cinq ou six grandes maisons. En deçà du fleuve, vers l’intérieur, se trouvent les quartiers indigènes. La plupart des habitants sont des Diolas, mais, depuis quelque temps, la ville a été envahie par les Wolofs, commerçants pour leur propre compte, ou agents des comptoirs européens.

Les cases des Diolas sont circulaires, en paille, même les murs latéraux.

La mission catholique est assez importante. Beaucoup de Diolas sont catholiques, mais ils sont presque tous des ivrognes incorrigibles.

Comme les fétichistes, ils portent des grisgris, le plus souvent un scapulaire ; quelques-uns portent encore autour du cou les croix en cuivre qu’apportèrent les premiers missionnaires portugais, et ces objets se transmettent de génération en génération comme les fétiches. Du reste ils ont conservé la plupart des rites de leur ancien culte. En devenant catholiques, ils ont gardé tous leurs anciens usages : ils apportent du mil et du riz sur la tombe de leurs parents morts et se livrent dans le cimetière, aux clairs de lune, à d’abondantes libations de vin de palme en mémoire des ancêtres ou des amis qui leur furent chers.

Le 12 janvier, j’assistai sur la grande place devant l’église (monumentale pour le pays) à une joute de lutteurs Diolas. Cette fête se répète, paraît-il, en temps de ramadan tous les ans. C’est une cérémonie assez curieuse, bien qu’elle ait sans doute perdu une partie de ses caractères depuis l’arrivée des Européens. Nulle part on ne lui trouve d’analogue dans l’intérieur de la partie de l’Afrique que j’ai parcourue, et l’on peut se demander si l’usage de ces combats n’a pas été introduit par des colons venus à la côte à une époque immémoriale.

_Séléki._

_17 janvier 1900._ — Séléki est un village de Diolas situé à 4 ou 6 kilomètres de Geromaïd. Il n’a pas encore fait sa soumission et ne paye pas l’impôt. Les employés de la douane y sont bien accueillis ; c’est en leur compagnie que j’ai pu visiter ce pays. Le chef de village s’appelle Hissamba-ni ou Hassamba-no. C’est le jeune chef, celui qui a le plus d’autorité au point de vue administratif. Il a manifesté, à plusieurs reprises, l’intention de venir à Carabane faire sa soumission. Il existe, en outre, un vieux chef-fétiche qui préside aux cérémonies religieuses et qu’aucun Européen n’a pu encore voir. Il s’enfuit dans la brousse quand nous arrivons.

Nous quittons Geromaïd à 7 heures. La traversée dure trois quarts d’heure ; dans le fleuve nous apercevons quantités de très belles _méduses_. Il paraît qu’elles vont jusqu’à _Ziguinchor_. Les berges du fleuve sont bordées de palétuviers et d’_Avicennia_. L’huître des palétuviers abonde sur leurs racines, et elle a la réputation d’être, dans ces parages, particulièrement savoureuse.

Nous débarquons à hauteur de Séléki, sur une large plage de vase assez ferme, plage située en dehors de la bordure de palétuviers. Ce sol est nu et couvert d’efflorescences de sel ; ailleurs il est revêtu de plantes herbacées maritimes. Les oiseaux aquatiques sont très abondants : aigrettes, grandes sarcelles et bécassines. Mes compagnons en abattent une provision. A 100 mètres du marigot, nous entrons dans les rizières qui précèdent le village. Ces rizières sont bien soignées, très entretenues. Le riz planté à l’hivernage a déjà été récolté ; on en observe seulement çà et là quelques repousses. Il y a ici trois variétés de riz. Le riz se cultive par petites rizières n’ayant pas plus de quelques ares d’étendue chacune, souvent n’ayant pas même un are. Elles sont séparées par des levées de terre herbues, sur lesquelles on circule pour aller au village. Il n’y a pas trace de végétation arborescente dans toute cette étendue. Le riz est cultivé en planches ayant de 50 centimètres à 1 m. 50 de largeur, longues seulement de 3 mètres et s’étendant sur toute la longueur du petit champ ; ces planches sont séparées par de petits sillons profonds de 20 à 30 centimètres, larges de 20 à 50 centimètres, dans lesquels circule l’eau. Le sol est noir ; le sous-sol argileux. Actuellement, la plupart de ces rizières sont dépourvues d’eau ; il s’est déposé au fond des sillons une matière jaune rouille (Diatomées).

En ce moment, on travaille aux rizières déjà recouvertes d’eau et on refait les planches, probablement pour les semis qui auront lieu à l’arrivée des pluies. Dans ces sillons, on trouve de temps en temps de grands crabes que les gens ramassent pour leur nourriture.

Les rizières non encore asséchées sont d’ailleurs très poissonneuses. Dans toutes ces rizières courent aussi en demi-liberté des _cochons noirs_ ou maculés de blanc, et des canards ; sur les levées vivent des cabris. Les fossés inondés sont envahis par des plantes aquatiques, surtout des Cypéracées jonciformes : une Graminée en touffes denses à épis grêles ; deux _Nymphæa_, dont l’espèce à grandes fleurs blanches odorantes et à feuilles ondulées sur les bords (_N. Lotus_ L.) et l’espèce à petites fleurs bleuâtres (_N. cœrulea_ Savign.) ; une Alismacée à fleurs blanches ; une Gentianée à fleurs blanches, à pétales ciliés hérissés de poils blancs et une plante à petites fleurs bleues à feuilles nageantes (_Pontederia natans_ P. Beauv). Dans les terres découvertes croît en abondance l’Acanthacée à fleurs violettes déjà notée. Elle est couverte en ce moment d’abeilles qui viennent en butiner le nectar. Il y a aussi sur ces levées de nombreux _Marsilea_, puis une à fleurs d’un beau bleu ; en face, une Malvacée à fleurs roses. Dans les lieux inondés croît l’Utriculaire à rosette nageante (_U. stellaris_ L.), assez commune ; je note aussi des algues bleues, des _Lemna_, quelques dépôts de Diatomées.

_Le village de Séléki._ — Les cases sont assez belles, ordinairement carrées ou rectangulaires. Le chef est absent ; nous sommes reçus par ses femmes et quelques notables. Après un accueil empressé, on nous apporte de l’eau et du vin de palme. Autour des cases est cultivé le grand _Pignon d’Inde_ en quantité. Les seuls arbres fruitiers sont les _citronniers_ et les _pommiers d’acajou_. Aux alentours du village existent de beaux arbres : des baobabs, des fromagers, des _bousink- élits_, des palmiers (palmiers à huile et rôniers très élevés), des _kadas_ (_Acacia albida_ Delile). Les cultures du village, en dehors du riz, sont le cotonnier, le néré, l’indigotier, le manioc qui est très commun. Auprès de la case du chef existe un arbre, le _boulocogne_ dont les feuilles serviraient à teindre en bleu comme l’indigotier.

Les abeilles sont élevées en grande quantité dans les arbres entourant le village. Les ruches sont tantôt ogivales, tressées en lanières de feuilles de palmiers, tantôt ce sont des tronçons d’arbres évidés, fermés aux deux extrémités par un cercle en tresse de palmier. On recueille le vin de palme en abondance. Il a en ce moment un goût de sève prononcé, désagréable, notamment quand il est frais. C’est surtout l’_Elæis_ mâle qui fournit ce vin. Les rôniers ne sont pas exploités pour cet usage. Les baobabs du village ont été en partie décortiqués pour faire des cordes. Je n’ai pas encore vu de peuplade qui n’utilise ces fibres. J’ai rencontré dans un jardin cultivé quelques tiges de gros mil très chétif, en épis mal fournis, ressemblant à celui qui vient à l’état demi-sauvage, au Soudan ; mais il semble ici que ce sont seulement des repousses développées après la moisson.