Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale
Part 10
Sur les bords du Faguibine, le blé se sème en novembre. On peut diviser les bords du lac où il se sème en trois parts : le tiers avoisinant le bord du fleuve où il réussit bien, la terre étant humide et assez riche ; le tiers moyen où il réussit admirablement ; enfin le tiers le plus éloigné du fleuve où le sol est de mauvaise qualité et où manque l’humidité. La récolte y est très faible ou même nulle les années de sécheresse. L’exploitation de ces terres riches appartient à cinq ou six affermeurs qui paient l’impôt au poste de Râs-el-Mâ, en raison de l’importance de la récolte. Ils doivent fournir le dixième de cette récolte et, en outre, apporter de la paille au poste pour les réparations et la réfection des toits de cases. Le plus gros affermeur est Baba, gabibi[8], ancien captif, chef du village de N’Bouna. Il a, paraît-il, fait preuve de très mauvaise volonté en diverses circonstances ; on vient de le mettre en prison. Les cinq ou six affermeurs de terres des environs de N’Bouna louent, par petites parcelles, ces terres à de nombreux captifs de caravanes, esclaves de Schoboun, de Maures, etc., et prélèvent sur eux la presque totalité de la récolte. Le cultivateur doit, en outre, remettre la moitié de ce qui lui reste à son maître, de sorte qu’il n’a plus rien pour nourrir sa famille. Aussi, est-il obligé de recourir pour son alimentation aux graines de _Panicum turgidum_ Forsk., de _Kram-kram_ (_Cenchrus echinatus_ L.), de _Bourgou_ (_Panicum Burgu_ Cheval.), de _Panicum pyramidale_ Lamk., de Riz sauvage, aux tubercules de Nénuphars (_Nymphæa Lotus_ L. et _N. cœrulea_ Savign.), aux tiges souterraines de l’_Orobanche lutea_ Baumg., parasite sur les racines du _Salvadora persica_ L.
On fait au moins deux récoltes par an sur les bords du Faguibine. La récolte du blé terminée (en mars), on en brûle la paille sur place et la terre est prête pour l’ensemencement du mil aux premières pluies. Pour battre le blé, on réunit les chaumes en cercles, les épis étant dirigés vers le centre du cercle sur un terrain solide, et en les piétinant, les femmes font tomber la graine. Après la récolte du blé, on sème du mil progressivement, à mesure que l’eau se retire. Actuellement, les chaumes de gros mil ont 2 mètres de haut et les épis ne sont pas encore sortis. Le _petit mil_ moins cultivé est bien moins haut et a ses fleurs épanouies en ce moment. Le _riz_ a dû être semé, il y a un mois environ, en pépinière, mais on en sème encore actuellement en place. A mon passage, les indigènes étaient occupés à repiquer ce riz. Les plants ont de 0m 10 à 0m 15 de haut ; on leur coupe l’extrémité des feuilles, on les plante par pieds isolés, mais à chaque trou où il a été semé, il y a jusqu’à vingt pieds de riz. Les semis en pépinière se font généralement dans les champs de mil. On les arrache avant que le mil soit assez haut pour étouffer le riz. Le riz ne tardera pas à être immergé par les eaux, car on le repique à la limite même des terres découvertes, et, comme le niveau du lac s’élève de jour en jour, par suite de la montée de la crue du Niger, l’eau atteint progressivement les jeunes plantes à mesure qu’on les met en place. Le blé du Faguibine réussit bien. On remarque jusqu’à une vingtaine de chaumes par pied ; il s’élève peu. Il est exempt de rouille et de charbon, contrairement au mil. On en reçoit chaque année, comme impôt ou par voie d’achat, une quarantaine de tonnes qui sont transportées au poste de Goundam. Le surplus de la récolte est vendu aux caravanes qui s’en vont dans le Nord, vers Araouan et aux habitants de Tombouctou. L’étendue de la culture n’a pas augmenté depuis notre arrivée, ainsi qu’on le croit généralement. La superficie cultivée varie beaucoup d’une année à l’autre, suivant l’étendue couverte par l’inondation ; à mesure que l’eau baisse dans le lac, la surface cultivée diminue aussi, de sorte que les habitants de la région attendent avec impatience une année de grande inondation.
_De Ras-el-Mâ à Sompi._
_1o Gassa_ (30 kilom.)
Au départ de Ras-el-Mâ, on traverse une plaine déboisée atteinte par les grandes inondations du Faguibine. Cette plaine est couverte de troncs de gommiers morts, à écorce dénudée. Ces arbres ont été tués par les feux de brousse allumés avec intention pour débroussailler afin de cultiver du mil. Ils n’ont pas été détruits par l’inondation de 1895, ainsi qu’on pourrait le croire. La plaine, qu’on traverse ensuite, est couverte de sables rougeâtres très fins, analogues à ceux qui ont été constatés dans la coupe des puits de Ras-el-Mâ. La végétation est très clairsemée. On aperçoit un _Acacia tortilis_ Hayne tous les 50 mètres environ. Le _Balanites_ et l’_Acacia Senegal_ Willd. se trouvent encore ici, en pleine floraison. Ces plateaux de limons rouges, analogues aux _plateaux de lœss_ de l’Europe, sont situés à une distance de 15-20 kilomètres de Ras-el-Mâ. On tombe ensuite dans une dépression qui paraît être une dépendance du petit Daouna. Les _Hiros_ (_Salvadora_) apparaissent dans cette dépression. On y remarque aussi la Capparidée herbacée, _Cleome_ de Goundam. Le fond de ce lac asséché est un sable blanchâtre très fin, avec petits galets rougeâtres, friables (argilo-ferrugineux). Le sol est jonché de quantités innombrables d’une _Cérithe_, à tel point que cette coquille forme parfois la surface totale du sol. Dorénavant, j’en observerai dans toute la traversée des Daouna. Elle sont spécialement abondantes près du point où nous campons au delà de Gassa. Cette dépression est limitée par de hautes dunes sur lesquelles on trouve des _Acacia tortilis_ en pleine floraison, très abondants et dont quelques- uns ont de gros troncs (1 mètre et plus de circonférence). Ce sont bien de véritables arbres.
Après avoir franchi une dune de bordure à pic, nous tombons dans une dépression très étendue toute couverte de Cérithes. C’est le petit Daouna complètement à sec. Nous sommes là à 25 kilomètres environ du lac Faguibine.
Non loin du puits de Gassa, le sol se couvre d’une roche argilo- ferrugineuse qui affleure à la surface du sol ; elle est très légère et très tendre et se débite en petites plaquettes horizontales. Cette pierre feuilletée et très friable n’est autre chose que de la latérite constituée presque exclusivement par du sable et de formation toute récente, car elle paraît tapisser le fond du lac. Cependant elle ne contient jamais de coquilles.
Les puits de Gassa sont à sec, ce qui nous oblige à aller camper plus loin.
Le village est plutôt un ensemble de quelques mauvaises paillotes qui servent à abriter les caravanes et les troupeaux des environs. Nous campons à environ 6 kilomètres du village, près d’une dépression argileuse dans laquelle sont creusés 5 ou 6 puits dont l’eau est blanche. Aux environs, se trouvent quelques plantes adventices : _Solanum_ très voisin, sinon identique au _S. nigrum_ L., enfin une nouvelle espèce de _reseda_ (_R. Sudanica_).
Les puits sont actuellement à 7 ou 8 mètres du niveau de l’eau ; la terre qu’ils traversent est une argile gris-cendrée riche en humus. Dans les déblais on remarque aussi l’argile blanche de Ras-el Mâ. La plaine argileuse est nue ; les arbres qui avoisinent les limites de la dune sont des _hiros_ et des _Acacia tortilis_ Hayne. Cette dune est entièrement jonchée de coquilles (Cérithes) avec de petits galets ferrugineux de la grosseur d’un noyau de cerise.
_De Gassa à Niodougou par Zinguette._
Le départ a lieu vers 8 heures du soir par un beau clair de lune. Pendant 8 ou 10 kilomètres nous traversons le fond du lit du grand Daouna. Au delà des puits, nous traversons de vieilles cultures de mil, puis de vastes espaces qui ont été cultivés en blé l’année précédente.
Le fond du lac est toujours semé de petites coquilles (Cérithes). Il est presque partout à sec ; çà et là seulement de petites flaques d’eau se sont formées à la suite des dernières pluies. On ne voit pas d’arbres ; les seuls végétaux ligneux de cette région sont les _Touri-Touri_, sorte de _Vernonia_, haut de 1 m. 50.
Avant notre arrivée à la première étape, le sol est jonché de blocs de grès affleurant à la surface du sol, de 3 à 5 mètres de haut, ayant des formes étranges (champignons, etc.). Ces rochers se continuent jusqu’à Zinguette. Ils sont formés d’un grès blanc, dont la nuit m’empêche d’apercevoir la stratification.
Au delà de Zinguette, l’aspect du pays change complètement. Le terrain devient caillouteux par places. Ailleurs, le sol est argileux et marécageux.
Dans les nombreuses mares d’hivernage, peuplées de grenouilles, on trouve quelques types ligneux nouveaux. C’est le commencement de la nouvelle zone botanique. Sous l’influence de l’humidité de cette région, plusieurs serpents se glissent dans le sentier. Ils sont gris-cendrés et possèdent de petites écailles saillantes, plus pâles en dessus ; en dessous de larges plaques blanc-jaunes s’étendent d’un bout à l’autre du corps. La queue se termine en pointe brusquement. Ce serpent s’appelle _Tamanin n’colo_ (en songhaï), _Fonfoni_ (en bambara). Un indigène dit que quand on est mordu on n’a pas le temps d’appeler.
Après une heure environ de traversée, au delà de Zinguette, nous sortons des marais. Nous montons une falaise et pendant plusieurs heures, nous traversons une dune tantôt à sables mobiles, tantôt avec petits cailloutis. Ces dunes constituent une véritable forêt de _berré_ (_Euphorbia balsamifera_ Ait.) et d’_albarcanté_ (_Commiphora africana_ Endl.). Ces derniers arbres atteignent des proportions considérables. Quelques-uns ont bien 1 mètre de circonférence et 7 ou 8 mètres de hauteur.
Au campement, où nous arrivons vers 2 heures du matin, on entend dans la nuit les rugissements des lions, des chacals et des hyènes. Des porteurs nous font remarquer aussi des empreintes de pas de girafes. Après un court repos, nous nous mettons en route au matin dès la première heure. La végétation est maintenant bien différente. Ce n’est plus la flore saharienne, mais la flore du Soudan. C’est toujours une forêt d’Euphorbes et d’_albarcantés_, mais au pied croissent quantité de plantes herbacées nouvelles. Comme arbre, c’est le petit _Pterocarpus_ de Bakel à fleurs jaunes, actuellement chargé de petites gousses nummulaires d’un vert tendre et lisses. C’est en somme la végétation de la région de Kayes que nous retrouvons là ; le _Guiera senegalensis_ Lamk. y fait son apparition. La route est pittoresque, encaissée entre deux chaînes de montagnes alignées du Nord au Sud. Ces montagnes sont formées de grès fins compacts et de grès avec gros grains de quartz. Certains bancs sont riches en fer oxydé ; aussi, à leur base, les latérites ferrugineuses compactes font leur apparition. Le minerai de fer est d’ailleurs l’objet d’une exploitation de la part des indigènes et plusieurs hauts fourneaux existent entre le lac Horo et Sompi. Le fer de ces régions est exporté au loin dans le Sahara par les caravanes de Maures.
Les pluies abondantes qui nous surprirent après Niodougou m’empêchèrent de tenir ces notes à jour. Nous étions d’ailleurs complètement sortis de la zone subdésertique et entrés dans la zone soudanaise. Les grosses touffes de l’_Andropogon_ à vétiver jalonnaient les dépressions de leurs chaumes graciles, et en beaucoup d’endroits la base de leurs feuilles commençait à être inondée. Çà et là quelques touffes de _Nauclea inermis_ Baillon et de _Crossopteryx febrifuga_ Benth., marquent les lieux qui sont atteints par les eaux à l’époque de la crue. Les terrains surélevés environnants portent au contraire de grands _albarcantés_ formant de véritables arbres. Quelques-uns, ordinairement les plus souffrants, ou ceux dont le tronc a été endommagé, portent quelques larmes de résine.
Enfin, à quelques kilomètres de Sompi, on trouve les premiers rôniers qui se distinguent immédiatement des _doums_ aperçus depuis Niodougou.
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CHAPITRE IV
SÉNÉGAL : CAYOR, BAOL, RÉGION LITTORALE DES NIAYES.
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J’ai traversé la région côtière du Sénégal à deux reprises différentes : en premier lieu, à mon arrivée en Afrique pour gagner le Haut Fleuve et l’intérieur du Soudan ; en second lieu, au retour des pays du Niger et pendant la durée de la mission du Comité de l’Exposition.
Le 26 novembre au matin, le _Cordillière_ mouillait dans la rade de Dakar, et la plupart des passagers à destination du Soudan apercevaient pour la première fois la côte d’Afrique. Pour tout nouveau venu c’est une désagréable surprise que la première vision de cette côte du Sénégal, mais le naturaliste surtout éprouve une amère déception ! Au lieu du fouillis inextricable de végétation, au lieu des palmiers, des fougères arborescentes que l’on s’attend à trouver, c’est une côte nue, brûlée par le soleil, desséchée par le vent d’Est soufflant déjà sur terre ! Où est donc la forêt vierge rêvée ? Que sont devenus ces bois impénétrables dont parle Adanson ? Où sont ces puissants ombrages, ces arbres séculaires enlacés de lianes, couverts d’épiphytes, toute cette végétation exubérante dont s’enthousiasma CH. DARWIN en parcourant le Brésil ? Ce n’est certes pas au Sénégal ! Mais un naturaliste ne se décourage pas pour si peu : les milliers d’oiseaux de rivage s’ébattent sur les flots, les nègres dans leurs pirogues envahissent le pont du paquebot, et ces beaux prismes de basalte émergeant de la mer, l’île de Gorée et son castel, les rochers des Madeleines enveloppées d’une ceinture d’écume, tout cela constitue un tableau admirable, complètement exotique, qui ne rappelle en rien nos côtes de l’Atlantique. Au premier étonnement succède bientôt l’enthousiasme. Si les bois font défaut, en revanche une multitude de petites plantes en fleurs émaillent le sol. L’hivernage a pris fin depuis un mois à peine, et le soleil n’a pas encore eu le temps de brûler l’humble parure végétale des sables et des rocs ferrugineux sur lesquels est bâtie la ville de Dakar. Cette pierre rouge avec laquelle on édifie certaines habitations (les bâtiments du poste de Thiès, par exemple) est une latérite compacte, sorte de poudingue un peu caverneux, riche en limonite qui lui donne sa coloration.
MM. Cligny et Rambaud ont fait remarquer que cette roche superposée en calcaire (tertiaire inférieur ?) du cap Vert était au contraire recouverte par les épanchements de basalte localisés au littoral.
_Tivaouane._
_8-10 décembre 1899._ — Ce village est situé au centre de la région qui produit chaque année la plus grande quantité d’arachides. De quelque côté qu’on se dirige, la terre est débroussaillée et entièrement consacrée à la culture de cette précieuse plante, sur un rayon de 8 kilomètres. La plupart des arachides sont actuellement récoltées ; il n’en reste plus que des coins isolés qui ont dû être ensemencés plus tardivement.
Les arbres qui croissent dans les champs sont des baobabs, des tamariniers, des _Ficus_, des _mbeps_ (_Sterculia tomentosa_ G. et P.). La pomme de Cayor (_Parinarium macrophyllum_ Sab.) est assez commune dans le pays. Citons encore quelques rôniers ; mais c’est du côté de Piregourèye que ces végétaux sont abondants, formant une véritable futaie, clairsemée il est vrai.
_Pout._
_Jardin de la gare._ — Les légumes et les arbres fruitiers y réussissent bien. Les légumes viennent plus beaux qu’en Corse, me dit le chef de gare. Ils réclament peu de soins. Il suffit de les arroser fréquemment, de couvrir les salades avec des tuiles, pour les faire blanchir. Le fruitier contient de beaux arbres plantés depuis une dizaine d’années : citronniers, orangers, pommiers d’acajou, papayers, corosoliers. Dans tout le village indigène, les papayers abondent. Ils sont ramifiés en ombelle au sommet. Une papaye vaut de 0 fr. 10 à 0 fr. 15 au détail. Au passage du train les enfants nègres viennent en offrir aux voyageurs. Les arbres fruitiers du jardin, malgré leur âge (une quinzaine d’années), sont arrosés souvent. En ce moment, les orangers et les citronniers sont chargés de fruits. Le pommier-cannelle a donné tous les siens. Les corosoliers en portent quelques-uns encore verts.
Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.
Le grand fléau des arbres fruitiers, quand ils sont jeunes, est le termite. Ce sont les termites qui s’opposent à l’introduction d’un grand nombre des arbres de France. A l’état adulte, les arbres fruitiers tropicaux sont fréquemment envahis par le _Loranthus_ du pays, dont les graines gluantes sont transportées par les oiseaux (merles métalliques et autres). Dans le jardin de la gare, j’ai vu des _Loranthus_, sur les arbres cultivés suivants : l’oranger, le citronnier, le pommier- cannelle, le corosolier, le _Ben ailé_, le lilas de l’Inde (_Melia Azedarach_ L.). Quand on se contente d’arracher les branches du _Loranthus_, il repousse très bien aux nœuds qui se forment à la hauteur de la pénétration des racines dans le tronc. La façon de végéter de ce parasite est tout à fait analogue à celle du gui (_Viscum album_ L.) de notre zone tempérée.
Sur les bords de la ligne de chemins de fer croissent en haie vive le _Manihot_ et le _pourguère_ (_Jatropha Curcas_ L.) qui servent de clôture. Dans d’autres parties de la voie, on utilise pour cet usage l’Euphorbe balsamique du pays ou _Salane_ des Volofs (_Euphorbia balsamifera_ Ait.). Dans le village, les _pourguères_ sont très communs ; les grands _Ipomæa_ rouges, à tiges épineuses, s’enlacent partout le long des clôtures des cases et retombent en guirlandes du plus gracieux effet.
Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.
_Environs de Pont-Marigot de la Tamna._
De nombreux _Ficus_ se trouvent aux environs du village, notamment le _dob_ (_Ficus Vogeli_ Miq.) dont on a beaucoup parlé dans ces derniers temps comme producteur de caoutchouc. Il pousse souvent sur les autres arbres : Caïlcedrats, Baobabs ; tous les pieds sont entièrement couverts d’entailles qui se referment en ce moment ; les _dobs_ portent un grand nombre de petits fruits jaunes commençant à mûrir, mais presque tous ces fruits ont à leur intérieur des vers qui dévorent les graines. C’est par le bouturage qu’il faudra surtout chercher à multiplier ces plantes.
Je trouve à acheter deux boules de caoutchouc _dob_ ; c’est une substance rouge qui n’est ni élastique, ni nerveuse. Quand on la tire, elle se brise sans offrir de résistance et adhère légèrement aux doigts. Elle s’obtient par évaporation du latex. C’est, en somme, un caoutchouc très médiocre, et l’on est surpris de l’engouement qui l’accueillit lorsqu’il fut mis sur le marché de Liverpool en 1896. Les indigènes de Thiès, à qui on en a demandé répondent qu’ils ne peuvent le coaguler. On trouve encore le _Keul_ (_Ficus_ sp.), un _Ficus_ voisin du _F. Sycomorus_ et quelques autres espèces. Autour des jardins du village, on rencontre le grand _Pignon d’Inde_ ou _Pourghère_ (_Jatropha Curcas_ L.), qui est très commun. C’est un reste de la culture rationnelle de cette plante qui fut tentée au Sénégal en 1863. Les _Ipomæa_ à fleurs bleues sont communs dans les haies. Le Baobab abonde dans le pays ; par endroits, il a perdu ses feuilles ; au contraire, dans le marigot de la vallée de la Tamna, tous les baobabs sont encore verdoyants, ce qui montre bien que le stade de repos de la végétation au Sénégal est dû au manque d’eau et non à l’abaissement de la température.
Le kad et les _neb-nebs_ (_Acacia arabica_ Willd.) sont assez communs. Les _Khaya_ sont abondants ; il y en a de très vieux ; ceux dont le tronc est renversé par les tornades sont brûlés pour faire du charbon de bois qui se vend sur les marchés de Saint-Louis et de Dakar. On cultive ici le papayer en abondance. Les potirons-courges sont aussi très communs dans le village ; il y en a de formes diverses ; les plus communs sont ovales, sans côtes ni couronne et à fleurs jaunes. Le _kinkéliba_ (_C. micranthum_ G. Don.) abonde partout avec un autre _Combretum_ voisin qui a l’écorce roux-brunâtre. A 4 kilomètres du village, on rencontre un marigot encombré de plantes aquatiques (_Pistia_, _Typha_, _Ceratophyllum_). L’influence de la mer paraît encore s’y faire sentir, car, par place, il est bordé de _Tamarix_. D’ailleurs l’eau serait très légèrement saumâtre, bien que les chevaux et les indigènes la boivent.
Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.
_Ndoute (Mission du mont Roland)._
La Mission du mont Roland a été créée par les Pères du Saint-Esprit à 15 kilomètres de Thiès, dans une région calcaire très intéressante habitée par une agglomération Sérère. A partir de Thiès, une belle route carrossable conduit jusqu’à 500 mètres de la Mission. La route traverse un ravin assez boisé (comme aux environs de Thiès) où domine le _Zizyphus orthacantha_. On trouve, en outre, des lianes herbacées. Je remarque notamment des _Ipomaea_ épineux et une Dioscorée à petits tubercules aériens en forme de pomme de terre, mais de la dimension d’un pois. La liane _made_ (_Landolphia senegalensis_ Kotschy et Peyritsch) est assez commune sur la route. La liane _Strophantus sarmentosus_ C.DC., à fruit obtus abonde. Ses fruits ne sont pas encore mûrs ; d’ailleurs les indigènes ne connaissent pas le poison fourni par les graines. Le _Lobelia senegalensis_ A.DC., actuellement en fleurs et en fruits, est très commun partout. Le tamarinier et le baobab sont communs. J’ai vu des baobabs décortiqués en train de refaire leur écorce. Une partie des baobabs du ravin du mont Roland ont perdu leurs feuilles. J’aperçois des tamariniers de forte taille ; l’un d’eux a une écorce gris-cendré. Le _Combretum micranthum_ Don. est commun partout, mais surtout vers le mont Roland, de même un _Capparis_ grimpant épineux, fréquent surtout sur les termitières.
Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.
A 3 ou 4 kilomètres de Thiès, on rencontre une chapelle isolée, entourée de grands _Agave americana_ L. plantés par les Pères et actuellement en fleurs. Le _nôs_, à inflorescence en ombelle composée, est actuellement en pleine floraison et dégage une odeur de miel agréable. Le mont Roland est situé à environ 18 ou 20 kilomètres de la mission de Thiès. Les hauteurs mamelonnées séparées par des vallons boisés présentent un aspect des plus sauvages. On aperçoit de l’une d’elles, dominant le pays par suite de la réfraction, le lac de la Tamna, avec la mer au loin. L’aspect du pays vu de ce mamelon est tout différent de ce que nous avons vu jusqu’alors aux environs de Thiès. Le sol y est d’un blanc crayeux : c’est du calcaire. On voit de tous côtés de hautes termitières blanches, nues, dominant le sol de la brousse, couvertes souvent de Capparidées ligneuses.
Près d’arriver à la Mission, la route coupe une tranchée curieuse. Le sommet du mamelon est formé de graviers et de morceaux plus ou moins énormes de latérite disloquée, formant des éboulis. Cette latérite, outre la gangue habituelle, contient des rognons blancs et des fragments calcaires. Ce sous-sol est recouvert d’une terre noire d’alluvions, épaisse de 50 centimètres par endroits et pénétrant par places plus avant entre les blocs de latérite sous forme de filonnets noirs. Au- dessous des graviers, on trouve le terrain calcaire perpendiculairement, formant les flancs du vallon vers la Tamna. Ce calcaire est plus ou moins décomposé, corrodé par les eaux. Je n’ai pas vu de blocs absolument en place, mais des bandes stratifiées à demi décomposées qui viennent affleurer çà et là. Des blocs plus résistants, gros comme trois ou quatre fois le poing, jalonnent le sol. Ces blocs sont souvent pénétrés de débris coquilliers parmi lesquels un petit _Ostrea_.