Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 26

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Nous avons entendu quelques officiers égyptiens, qui occupaient la Syrie, en 1840, s'exprimer sur ce sujet avec quelque légèreté. Ils prétendaient qu'une fois les lumières éteintes, des scènes fort peu édifiantes se passaient dans le kaloué; mais il ne faut pas plus se fier à l'esprit ironique des Égyptiens qu'à celui de nos Marseillais qui, se trouvant en rapport avec ces peuples des basses chaînes du Liban, ont attribué aux cérémonies de ce culte un caractère certainement exagéré. Du reste, il est probable que ce culte, passant dans nos pays froids, s'y est épuré, ainsi qu'il est arrivé du christianisme primitif, dont il fut une secte importante.

XIII--LES ARTS A CONSTANTINOPLE ET CHEZ

LES ORIENTAUX[1]

Il existe chez nous un préjugé qui présente les nations orientales comme ennemies des tableaux et des statues. C'est là une vieille récrimination bonne à ranger près de celle qui attribue au lieutenant d'Omar la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, laquelle, bien longtemps auparavant, avait été dispersée après l'incendie et le ravage du Sérapéon.

Les journaux d'Orient nous ont appris cependant que le sultan avait consacré de fortes sommes à la restauration de Sainte-Sophie; au moment où la civilisation européenne semble si peu s'intéresser aux merveilles de l'imagination et de l'exécution artistiques, il serait beau que les Muses trouvassent à se réfugier sur ces rives de Bosphore, d'où elles nous sont venues. Rien ne peut empêcher cela, en vérité.

Nous savons tous qu'il existe des tableaux peints sur parchemin à l'Alhambra de Grenade, et que l'un des rois maures de cette ville avait fait dresser la statue de sa maîtresse dans un lieu qu'on appela _Jardin de la Fille_. J'ai dit déjà que l'on rencontrait dans une des salles du sérail, à Constantinople, une collection de portraits des sultans, dont les plus anciens ont été peints par les Bellin, de Venise, qu'on avait, à grands frais, conviés à ce travail.

J'ai eu même l'occasion d'assister à une exposition de tableaux qui eut lieu, à Constantinople, pendant les fêtes du Ramazan, dans le faubourg de Galata, près de l'entrée du pont de bateaux qui traverse la Corne-d'or. Il faut avouer toutefois que cette exhibition aurait laissé beaucoup à désirer à la critique parisienne. Ainsi l'anatomie y manquait complètement, tandis que le paysage et la nature morte dominaient avec uniformité.

Il y avait là cinq ou six cents tableaux encadrés de noir, qui pouvaient se diviser ainsi: tableaux de religion, batailles, paysages, marines, animaux. Les premiers consistaient dans la reproduction des mosquées les plus considérables de l'empire ottoman; c'était purement de l'architecture avec tout au plus quelques arbres faisant valoir les minarets. Un ciel d'indigo, un terrain d'ocre, des briques rouges et des coupoles grises, voilà jusqu'où s'élevaient ces peintures peu variées, tyrannisées par une sorte de convention hiératique. Quant aux batailles, l'exécution en était gênée singulièrement par l'impossibilité établie par le dogme religieux de représenter aucune créature vivante, fût-ce un cheval, fût-ce un chameau, fût-ce même un hanneton. Voici comment s'en tirent les peintres musulmans: ils supposent le spectateur extrêmement éloigné du lieu de la lutte; les plis de terrain, les montagnes et les rivières se dessinent seuls avec quelque netteté; le plan des villes, les angles et les lignes des fortifications et des tranchées, la position des carrés et des batteries sont indiqués avec grand soin; de gros canons faisant feu et des mortiers d'où s'élance la courbe enflammée des bombes animent le spectacle et représentent _l'action_. Quelquefois, les hommes sont marqués par des points. Les tentes et les drapeaux indiquent les nationalités diverses, et une légende inscrite au bas du tableau apprend au public le nom du chef victorieux. Dans les combats de mer, l'effet devient plus saisissant par la présence des navires, dont la lutte a relativement quelque chose d'animé; le mouvement de ces tableaux gagne aussi beaucoup d'effet, grâce à certains groupes de souffleurs et d'amphibies qu'il est permis de rendre spectateurs des triomphes maritimes du croissant.

Il est, en effet, assez singulier de voir que l'islamisme permet seulement la représentation de quelques animaux rangés dans la classe des monstres. Telle est une sorte de sphinx dont on rencontre les représentations par milliers dans les cafés et chez les barbiers de Constantinople. C'est une fort belle tête de femme sur un corps d'hippogriffe; ses cheveux noirs à longues tresses se répandent sur le dos et sur le poitrail, ses yeux tendres sont cernés de brun, et ses sourcils arqués se rejoignent sur son front; chaque peintre peut lui donner les traits de sa maîtresse, et tous ceux qui la voient peuvent rêver en elle l'idéal de la beauté; car c'est, au fond, la représentation d'une créature céleste, de la jument qui emporta Mahomet au troisième paradis.

C'est donc la seule étude de figure possible; un musulman ne peut donner son portrait à sa bien-aimée ou à ses parents. Cependant, il a un moyen de les doter d'une image chérie et parfaitement orthodoxe: c'est de faire peindre en grand et en miniature, sur des boîtes ou des médaillons, la représentation de la mosquée qui lui plaît le plus à Constantinople ou ailleurs. Cela veut dire: «Là se trouve mon cœur, il brûle pour vous sous le regard de Dieu.» On rencontre le long de la place du Sérasquier, près de la mosquée de Bayézid, où les colombes voltigent par milliers, une rangée de petites boutiques occupées par des peintres et des miniaturistes. C'est là que les amoureux et les époux fidèles se rendent à certains anniversaires et se font dessiner ces mosquées sentimentales: chacun donne ses idées sur la couleur et sur les accessoires; ils y font ajouter, d'ordinaire, quelques vers qui peignent leurs sentiments.

On ne comprend pas trop comment l'orthodoxie musulmane s'arrange des figures d'ombres chinoises, très-bien découpées et finement peintes, qui servent dans les représentations de Caragueus. Il faut citer encore certaines monnaies et médailles d'autrefois et même des étendards de l'ancienne milice des janissaires qui portaient des figures d'animaux. Le vaisseau du sultan est orné d'un aigle d'or aux ailes étendues.

Par une autre anomalie singulière, il est d'usage au Caire de couvrir de peinture la maison de tout pèlerin qui vient de faire le voyage de la Mecque, dans l'idée sans doute de figurer les pays qu'il a vus; car en cette seule circonstance on se permet d'y représenter des personnages qu'on a bien de la peine, du reste, à reconnaître pour vivants.

Ces préjugés contre les figures n'existent, comme l'on sait, que chez les musulmans de la secte d'Omar; car ceux de la secte d'Ali ont des peintures et des miniatures de toute sorte. Il ne faut donc pas accuser l'islamisme entier d'une disposition fatale aux arts. Le différend porte sur l'interprétation d'un texte saint qui laisse penser qu'il n'est pas permis à l'homme de créer des formes, puisqu'il ne peut créer des esprits. Un voyageur anglais dessinait, un jour, des figures sous les yeux d'un Arabe du désert, qui lui dit fort sérieusement: «Lorsqu'au jugement dernier toutes les figures que tu as faites se présenteront devant toi, et que Dieu te dira: «Les voilà qui viennent se plaindre d'exister, et cependant de ne pouvoir vivre. Tu leur as fait un corps; à présent, donne-leur une âme! » Alors, que leur répondras-tu?--Je répondrai au Créateur, dit l'Anglais: «Seigneur, quant à ce qui est de faire des âmes, vous vous en acquittez trop bien pour que je me permette de lutter avec vous.... Mais, si ces figures vous paraissent dignes de vivre, faites-moi la grâce de les animer. »

L'Arabe trouva cette réponse satisfaisante, ou, du moins, ne sut que dire pour y répondre. L'idée du peintre anglais m'a paru fort ingénieuse; et, si Dieu voulait, en effet, au jugement dernier, donner la vie à toutes les figures peintes ou sculptées par les grands maîtres, il repeuplerait le monde d'une foule d'admirables créatures, très-dignes de séjourner dans la Jérusalem nouvelle de l'apôtre saint Jean.

Il est bon de remarquer, du reste, que les Turcs ont respecté beaucoup plus qu'on ne croit les monuments des arts dans les lieux soumis à leur puissance. C'est à leur tolérance et à leur respect pour les antiquités que l'on doit la conservation d'une foule de sculptures assyriennes, grecques et romaines que la lutte des religions diverses aurait détruites dans le cours des siècles. Quoi qu'on en ait pu dire, la destruction des figures n'a eu lieu qu'aux premières époques du fanatisme, alors seulement que certaines populations étaient soupçonnées de leur rendre un culte religieux. Aujourd'hui, la plus grande preuve de la tolérance des Turcs, à cet égard, nous est donnée par l'existence d'un obélisque placé au centre de la place de l'Atméidan, en face de la mosquée du sultan Sélim, et dont la base est couverte de bas-reliefs byzantins, où l'on distingue plus de soixante figures parfaitement conservées. Il serait difficile, toutefois, de citer d'autres sculptures d'êtres animés conservées dans l'intérieur de Constantinople, hormis celles que contiennent les églises catholiques. Dans le dôme de Sainte-Sophie, les figures des apôtres en mosaïque avaient été couvertes d'une couche de peinture où l'on avait représenté des arabesques et des fleurs. L'_Annonciation de la Vierge_ était seulement voilée[2]. Dans l'église des Quarante-Martyrs, située près de l'aqueduc de Valens, les images en mosaïque ont été conservées, bien que l'édifice soit devenu une mosquée.

Pour en finir avec les figures publiquement exposées, je puis citer encore un certain cabaret situé à l'extrémité de Péra, au bord d'une route qui sépare ce faubourg du village de San-Dimitri. --Cette route est formée par le lit d'un ravin, au fond duquel coule un ruisseau qui devient fleuve les jours d'orage. L'emplacement est des plus pittoresques, grâce à l'horizon mouvementé des collines qui s'étendent du petit champ des Morts jusqu'à la côte européenne du Bosphore. Les maisons peintes, entremêlées de verdure, consacrées la plupart à des guinguettes ou à des cafés, se dessinent par centaines sur les crêtes et les pentes des hauteurs. La foule bigarrée se presse autour des divers établissements de cette Courtille musulmane. Les pâtissiers, les frituriers, les vendeurs de fruits et de pastèques vous assourdissent de leurs cris bizarres. Vous entendez des Grecs crier le raisin à _déka_ paras (dix paras, un peu plus d'un sou); puis ce sont des pyramides d'épis de maïs bouillis dans une eau safranée. Entrons maintenant dans le cabaret: l'intérieur en est immense; de hautes galeries à balustres de bois tourné régnent autour de la grande salle; à droite se trouve le comptoir du tavernier, occupé sans relâche à verser les vins de Ténédos dans des verres blancs munis d'une anse, où perle la liqueur ambrée; au fond sont les fourneaux du cuisinier, chargés d'une multitude de ragoûts. On s'assied pour dîner sur de petits tabourets, devant des tables rondes qui ne montent qu'à la hauteur du genou; les simples buveurs s'établissent plus près de la porte ou sur les bancs qui entourent la salle. Là, le Grec au tarbouch rouge, l'Arménien à la longue robe, au _kalpak_ noir, et le juif au turban gris, démontrent leur parfaite indépendance des prescriptions de Mahomet. Le complément de ce tableau est la décoration locale que je voulais signaler, composée d'une série de figures peintes à fresque sur le mur du cabaret. C'est la représentation d'une promenade fashionable, qui, si l'on en croit les costumes, remonterait à la fin du siècle dernier. On y voit une vingtaine de personnages de grandeur naturelle, avec les costumes des diverses nations qui habitent Constantinople. Il y a parmi eux un Français en costume du Directoire, ce qui donne la date précise de la composition. La couleur est parfaitement conservée, et l'exécution très-suffisante pour une peinture néo-byzantine. Un trait de satire que contient le morceau indique qu'il n'est pas dû à un artiste européen, car on y voit un chien qui lève la patte pour gâter les bas chinés du merveilleux; ce dernier tente sans succès de le repousser avec son rotin. Voilà, en vérité, le seul tableau à personnages publiquement exposé que j'aie pu découvrir à Constantinople. On voit donc qu'il ne serait pas difficile à un artiste d'y mettre son talent au service des cabaretiers, comme faisait Lantara. Il ne me reste qu'à m'excuser de la longueur de cette note, qui peut servir du moins à détruire deux préjugés européens, en prouvant qu'il y a dans les pays turcs et des peintures et des cabarets. Plusieurs de nos artistes y vivent fort bien, du reste, en faisant des portraits de sainteté pour les Arméniens et les Grecs du Phanar.

Pour ce qui est de la peinture d'ornements, de la grâce et de l'agencement des arabesques, on sait quelle est là-dessus la supériorité des Turcs. La jolie fontaine de Tophana peut édifier les voyageurs sur le génie de l'ornementation à Constantinople.

[1] Cette étude complète le chapitre IX ci-dessus: _la Peinture chez les Turcs._ Nous avons pensé que quelques répétitions ne devaient pas nous la faire écarter. _(Note des Éditeurs.)_

[2] Aujourd'hui, la restauration complète de Sainte-Sophie a été exécutée par MM. Fossati frères. Les mosaïques sont rétablies d'après les dessins de M. Fornari. --Il existe sur cette restauration un très-intéressant travail de M. Noguès.

XIV--LETTRE D'AMROU

L'histoire du calife Hakem a été pour l'auteur un motif de compléter la description du Caire moderne par une description du Caire ancien, animée par les souvenirs de la plus belle époque historique.

Un document qu'il ne faut pas oublier comme première impression de l'Égypte devenue musulmane, c'est la lettre écrite par Amrou ou Gamrou au calife Omar, à l'époque de la conquête de ce pays par les musulmans.

Nous ne pouvons mieux conclure des remarques sur l'Égypte actuelle qu'en la citant. Ce détail nous permet, en outre, de fixer un point d'histoire qui paraît avoir égaré bien des savants. M. Ampère, qui a publié un travail fort étudié et fort important sur l'Égypte, s'est laissé aller à l'erreur commune qui suppose que le calife Omar a fait lui-même le siège d'Alexandrie. On verra, par les faits suivants, que c'est son général Amrou ou Gamrou qui fut chargé de cette expédition. Nous avons conservé ici le vieux style d'un ancien orientaliste, Pierre Vattier, qui rend admirablement le style arabe.

Voici d'abord la lettre qu'écrivit le commandeur des fidèles, Omar, à Amrou ou Gamrou (la langue française ne rend qu'imparfaitement les consonnances de l'arabe):

«De la part de Gabdolle Omar, fils du Chettabe, à Gamrou, fils du Gase. Dieu vous donne sa paix, ô Gamrou! et sa miséricorde et ses bénédictions, et à tous les musulmans généralement. Après cela, je remercie Dieu des faveurs qu'il vous a faites, il n'est point d'autre Dieu que lui, et je le prie de bénir Mahomet et sa famille. Je sais, ô Gamrou, par le rapport qui m'a été fait, que la province où vous commandez est belle et bien fortifiée, bien cultivée et bien peuplée; que les Pharaons et les Amalécites y ont régné; qu'ils y ont fait des ouvrages exquis et des choses excellentes; qu'ils y ont étalé les marques de leur grandeur et de leur orgueil, s'imaginant être éternels, et prenant où ils n'avaient point fait de compte. Cependant, Dieu vous a établi en leurs demeures, et a mis en votre puissance leurs biens et leurs serviteurs et leurs enfants, et vous a fait hériter de leur terre. Qu'il en soit loué et béni et remercié; c'est à lui qu'appartient l'honneur et la gloire. Quand vous aurez lu ma lettre que voici, écrivez-moi les qualités particulières de l'Égypte, tant en sa terre qu'en sa mer, et me la faites connaître comme si je la voyais moi-même. »

Amrou, ayant reçu cette lettre, et vu ce qu'elle contenait, fit réponse à Omar; il lui écrivit en ces termes:

«De la part de Gabdolle, fils du Gase, fils de Vaïl le Saharien, au successeur de l'apôtre de Dieu, à qui Dieu fasse paix et miséricorde, Omar, fils du Chettabe, commandeur des fidèles, l'un des califes suivant le droit chemin, dont j'ai reçu et lu la lettre et entendu l'intention; c'est pourquoi je veux ôter de dessus son esprit la nuée de l'incertitude par la vérité de mon discours. C'est de Dieu que vient la force et la puissance, et toutes choses retournent à lui. Sachez, seigneur commandeur des fidèles, que le pays d'Égypte n'est autre chose que des terres noirâtres et des plantes vertes entre une montagne poudreuse et un sable rougeâtre. Il y a entre sa montagne et son sable des plaines relevées et des éminences abaissées. Elle est environnée d'un penchant qui lui fournit de quoi vivre, et qui a de tour, depuis Syène jusqu'à la fin de la terre et au bord de la mer, un mois de chemin pour un homme de cheval. Par le milieu du pays, il descend un fleuve béni au matin et favorisé du ciel au soir, qui coule en augmentant et en diminuant, suivant le cours du soleil et de la lune. Il a son temps auquel les fontaines et les sources de la terre lui sont ouvertes, suivant le commandement qui leur est fait par son Créateur, qui gouverne et dispense son cours pour fournir de quoi vivre à la province, et il court, suivant ce qui lui est prescrit, jusqu'à ce que, ses eaux étant enflées et ses ondes roulant avec bruit, et ses flots étant parvenus à la plus grande élévation, les habitants du village ne peuvent passer de village en autre que dans de petites barques, et l'on voit tournoyer les nacelles qui paraissent comme des chameaux noirs et blancs dans les imaginations. Puis, lorsqu'il est dans cet état, voici qu'il commence à retourner en arrière et à se renfermer dans son canal, comme il en était sorti auparavant, et s'y était élevé peu à peu. Et alors, les plus prompts et les plus tardifs s'apprêtent au travail; ils se répandent par la campagne en troupes, les gens de la loi que Dieu garde, et les hommes de l'alliance, que les hommes protégent; on les voit marcher comme des fourmis, les uns faibles, les autres forts, et se lasser à la tâche qui leur a été ordonnée. On les voit fendre la terre et ce qui en est abreuvé, et y jeter de toutes les espèces de grains qu'ils espèrent y pouvoir multiplier avec l'aide de Dieu; et la terre ne tarde point, après la noirceur de son engrais, à se revêtir de vert et à répandre une agréable odeur, tant qu'elle produit des tuyaux et des feuilles et des épis, faisant une belle montre et donnant une bonne espérance, la rosée l'abreuvant d'en haut, et l'humidité donnant nourriture à ses productions par bas. Quelquefois, il vient quelques nuées avec une pluie médiocre; quelquefois, il tombe seulement quelques gouttes d'eau, et, quelquefois, point du tout. Après cela, seigneur commandeur des fidèles, la terre étale ses beautés et fait parade de ses grâces, réjouissant ses habitants et les assurant de la récolte de ses fruits pour leur nourriture et celle de leurs montures, et pour en transporter ailleurs, et pour faire multiplier leur bétail. Elle paraît aujourd'hui, seigneur commandeur des fidèles, comme une terre poudreuse, puis incontinent comme une mer bleuâtre et comme une perle blanche, puis comme de la boue noire, puis comme un taffetas vert, puis comme une broderie de diverses couleurs, puis comme une fonte d'or rouge. Alors, on moissonne ses blés, et on les bat pour en tirer le grain, qui passe ensuite diversement entre les mains des hommes, les uns en prenant ce qui leur appartient, et les autres ce qui ne leur appartient pas. Cette vicissitude revient tous les ans, chaque chose en son temps, suivant l'ordre et la providence du Tout-Puissant: qu'il soit loué à jamais ce grand Dieu, qu'il soit béni le meilleur des créateurs! Quant à ce qui est nécessaire pour l'entretien de ces ouvrages, et qui doit rendre le pays bien peuplé et bien cultivé, le maintenir en bon état et le faire avancer de bien en mieux, suivant ce que nous en ont dit ceux qui en ont connaissance pour en avoir eu le gouvernement entre leurs mains, nous y avons remarqué particulièrement trois choses, dont la première est de ne recevoir point les mauvais discours que fait la canaille contre les principaux du pays, parce qu'elle est envieuse et ingrate du bien qu'on lui fait; la seconde est d'employer le tiers du tribut que l'on lève à l'entretien des ponts et chaussées, et la troisième est de ne tirer le tribut d'une espèce, sinon d'elle même, quand elle est en sa perfection. Voilà la description de l'Égypte, seigneur commandeur des fidèles, par laquelle vous la pouvez connaître comme si vous la voyiez vous-même. Dieu vous maintienne dans votre bonne conduite, et vous fasse heureusement gouverner votre empire, et vous aide à vous acquitter de la charge qu'il vous a imposée. La paix soit avec vous. Que Dieu soit loué, et qu'il assiste de ses faveurs et de ses bénédictions notre seigneur Mahomet, et ceux de sa nation, et ceux de son parti. »

Le commandeur des fidèles, Omar, ayant lu, dit l'auteur, la lettre de Gamrou, parla ainsi: «Il s'est fort bien acquitté de la description de la terre d'Égypte et de ses appartenances; il l'a si bien marquée, qu'elle ne peut être méconnue par ceux qui sont capables de connaître les choses. Loué soit Dieu, ô assemblée des musulmans, des grâces qu'il vous a faites en vous mettant en possession de l'Égypte et des autres pays! C'est lui dont nous devons implorer le secours. »

XV--CATÉCHISME DES DRUSES

DEMANDE. Vous êtes Druse?--RÉPONSE. Oui, par le secours de notre maître tout-puissant.

D. Qu'est-ce qu'un Druse?--R. Celui qui a écrit la loi et adoré le Créateur.

D. Qu'est-ce que le Créateur vous a ordonné?--R. La véracité, l'observation de son culte et celle des sept conditions.

D. Quels sont les devoirs difficiles dont votre Seigneur vous a dispensés et qu'il a abrogés; et comment savez-vous que vous êtes un vrai Druse?--R. En m'abstenant de ce qui est illicite, et faisant ce qui est licite.

D. Qu'est-ce que c'est que le licite et l'illicite?--R. Le licite est ce qui appartient au sacerdoce et à l'agriculture; et l'illicite, aux places temporelles et aux renégats.

D. Quand et comment a paru Notre-Seigneur tout-puissant? --R. L'an 400 de l'hégire de Mahomet. Il se dit alors de la race de Mahomet pour cacher sa divinité.

D. Et pourquoi voulait-il cacher sa divinité?--R. Parce que son culte était négligé, et que ceux qui l'adoraient étaient en petit nombre.

D. Quand a-t-il paru en manifestant sa divinité?--R. L'an 408.

D. Combien demeura-t-il ainsi?--R. L'an 408 en entier; puis il disparut dans l'année 409, parce que c'était une année funeste. Ensuite il reparut au commencement de 410, et il demeura toute l'année 411; et enfin, au commencement de 412, il se déroba aux yeux, et ne reviendra plus qu'au jour du jugement.

D. Qu'est-ce que le jour du jugement?--R. C'est le jour où le Créateur paraîtra avec une figure humaine et régnera sur l'univers avec la force et l'épée.

D. Quand cela arrivera-t-il?--R. C'est une chose qui n'est pas connue; mais des signes l'annonceront.

D. Quels seront ces signes?--R. Quand on verra les rois changer et les chrétiens avoir l'avantage sur les musulmans.

D. Dans quel mois cela aura-t-il lieu?--R. Dans la lune de Dgemaz ou dans celle de Radjad, selon les supputations de l'hégire.

D. Comment Dieu gouvernera-t-il les peuples et les rois? --R. Il se manifestera par la force et l'épée, et leur ôtera la vie à tous.

D. Et, après leur mort, qu'arrivera-t-il?--R. Ils renaîtront au commandement du Tout-Puissant, qui leur ordonnera ce qu'il lui plaira.

D. Comment les traitera-t-il?--R. Ils seront divisés en quatre parties; savoir: les chrétiens, les juifs, les renégats et les vrais adorateurs de Dieu.