Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 27
D. Et comment chacune de ces sectes se divisera-t-elle?--R. Les chrétiens donneront naissance aux sectes des nasariés[1] et de métualis; des juifs sortiront les Turcs. Quant aux renégats, ce sont ceux qui ont abandonné la foi de notre Dieu.
D. Quel traitement Dieu fera-t-il aux adorateurs de son unité?--R. Il leur donnera l'empire, la royauté, la souveraineté, les biens, l'or, l'argent, et ils demeureront dans le monde, princes, pachas et sultans.
D. Et les renégats?--R. Leur punition sera affreuse. Elle consistera en ce que leurs aliments, quand ils voudront boire et manger, deviendront amers. De plus, ils seront réduits en esclavage et soumis aux plus rudes fatigues chez les vrais adorateurs de Dieu. Les juifs et les chrétiens souffriront les mêmes tourments, mais beaucoup plus légers.
D. Combien de fois Notre-Seigneur a-t-il paru sous la forme humaine? ?--R. Dix fois, qu'on nomme _stations_, et les noms qu'il y porta successivement sont: El-Ali, El-Bar, Alia, El-Maalla, El-Kâïem, El-Maas, El-Azis, Abazakaria, El-Mansour, El-Hakem.
D. Où eut lieu la première station, celle de El-Ali?--R. Dans une ville de l'Inde, appelée _Rchine-ma-Tchine_.
D. Combien de fois Hamza a-t-il apparu, et comment s'est-il nommé à chaque apparition?--R. Il a apparu sept fois dans les siècles écoulés depuis Adam jusqu'au prophète Samed. Dans le siècle d'Adam, il se nommait Chattnil; dans celui de Noé, il s'appelait Pythagore; David fut le nom qu'il porta au temps d'Abraham; du temps de Moïse, il se nomma Chaïb, et de celui de Jésus, il s'appelait le Messie véritable et aussi Lazare; du temps de Mahomet, son nom était Salman-el-Farsi, et du temps de Sayd son nom était Saleh.
D. Apprenez moi l'étymologie du nom Druse.--Ce nom est tiré de notre obéissance pour le hakem par l'ordre de Dieu, lequel hakem est notre maître Mahomet, fils d'Ismaël, qui se manifesta lui-même par lui-même à lui-même; et, lorsqu'il se fut manifesté, les Druses, en suivant ses ordres, _entrèrent_ dans sa loi, ce qui les fit appeler Druses: car le mot arabe _enderaz_, ou _endaradj_, est la même chose que _dahrah_, qui signifie _entrer_. Cela veut dire que le Druse a écrit la loi, s'en est pénétré et est _entré_ sous l'obéissance du bakem. On peut trouver une autre étymologie en écrivant Druse par une _s_; alors, il vient de _daras, iedros, étudier_, ce qui signifie que le Druse a _étudié_ les livres de Hamza et adoré le Tout-Puissant, comme il convient.
D. Quelle est notre intention en adorant l'Évangile?--R. Apprenez que nous voulons par là exalter le nom de celui qui est debout par l'ordre de Dieu, et celui-là est Hamza; car c'est lui qui a proféré l'Évangile. De plus, il convient qu'aux yeux de chaque nation nous reconnaissions leur croyance. Enfin, nous adorons l'Évangile, parce que ce livre est fondé sur la sagesse divine, et qu'il contient les marques évidentes du vrai culte.
D. Pourquoi rejetons-nous tout autre livre que le Coran, lorsqu'on nous questionne sur cet article?--R. Parce que nous avons besoin de n'être pas connus pour ce que nous sommes, nous trouvant au milieu des sectateurs de l'islamisme. Il est donc à propos que nous reconnaissions le livre de Mahomet; et, afin qu'on ne nous fasse pas un mauvais parti, nous avons adopté toutes les cérémonies musulmanes, et même celle des prières sur les morts; et tout cela seulement à l'extérieur, afin d'être ignorés.
D. Que disons-nous de ces martyrs dont les chrétiens vantent tant l'intrépidité et le grand nombre?--R. Nous disons que Hamza ne les a point reconnus, fussent-ils crus et attestés par tous les historiens.
D. Mais, si les chrétiens viennent à nous dire que leur foi n'est pas douteuse, parce qu'elle est appuyée sur des preuves plus fortes et plus immédiates que la parole de Hamza, que répondons-nous et comment avons-nous reconnu l'infaillibilité de Hamza, cette colonne de la vérité dont puisse être le salut sur nous?--R. Par le témoignage que lui-même a rendu de lui-même, lorsqu'il a dit, dans l'épître du commandement et de la défense: «Je suis la première des créatures de Dieu; je suis sa voix et son point; j'ai la science par son ordre; je suis la tour et la maison bâtie; je suis le maître de la mort et de la résurrection; je suis celui qui sonnera la trompette; je suis le chef général du sacerdoce, le maître de la grâce, l'édificateur et le destructeur des justices; je suis le roi du monde, le destructeur des deux témoignages; je suis le feu qui dévore. »
D. En quoi consiste la vraie religion des prêtres druses?--R. C'est le contre-pied de chaque croyance des autres nations ou tribus; et tout ce qui est impie chez les autres, nous le croyons, nous, comme il a été dit dans l'épître de la tromperie et de l'avertissement.
D. Mais, si un homme venait à connaître notre saint culte, à le croire et à s'y conformer, serait-il sauvé?--R. Jamais, la porte est fermée, l'affaire est finie, la plume est émoussée; et, après sa mort, son âme va rejoindre sa première nation et sa première religion.
D. Quand furent créées toutes les âmes?--R. Elles furent créées après le pontife Hamza, fils d'Ali. Après lui, Dieu créa de lumière tous les esprits qui sont comptés, et qui ne diminueront ni n'augmenteront jusqu'à la fin des siècles.
D. Notre auguste religion admet-elle le salut des femmes? R. Sans doute, car Notre-Seigneur a écrit un chapitre sur les femmes, et elles ont obéi sur-le-champ, comme il en est mention dans l'épître de la loi des femmes, et il en est de même dans l'épître des filles.
D. Que disons-nous du reste des nations qui assurent adorer le Seigneur qui a créé le ciel et la terre?--R. Quand même elles le diraient, ce serait une fausseté; et, quand même elles l'adoreraient réellement, si elles ne savent pas que le Seigneur est le hakem lui-même, leur adoration est sacrilége.
D. Quels sont ceux des anciens qui ont prêché la sagesse du Seigneur à ceux qui ont établi notre croyance?--R. Il y en a trois dont les noms sont Hamza, Esmaïl et Beha-Eddine.
D. En combien de parties se divise la science?--R. En cinq parties: deux d'entre elles appartiennent à la religion et deux à la nature. La cinquième partie, qui est la plus grande de toutes, ne se divise point. Elle est la science véritable, celle de l'amour et de Dieu.
D. Comment connaissons-nous que tel homme est notre frère, observateur du vrai culte, si nous le rencontrons en chemin ou s'il s'approche de nous en passant et se dise Druse? --R. Le voici: après les compliments d'usage, nous lui disons: «Sème-t-on dans votre pays de la graine de myrobolan (_aliledji_)?» S'il répond: «Oui, on la sème dans le cœur des croyants;» alors, nous l'interrogeons sur notre foi: s'il répond juste, c'est notre compatriote; sinon, ce n'est qu'un étranger.
D. Quels sont les pères de notre religion?--R. Ce sont les prophètes du hakem, savoir: Hamza, Esmaïl, Mahomet et Kalimé, Abou-el-Rheir, Beha-Eddine.
D. Les Druses ignorants ont-ils le salut ou un emploi auprès du hakem, quand ils meurent dans cet état d'ignorance?--R. Il n'est point de salut pour eux, et ils seront dans le déshonneur et l'esclavage chez Notre-Seigueur jusqu'à l'éternité des éternités.
D. Qu'est-ce que Doumassa?--R. C'est Adam le premier; c'est Arkhnourh; c'est Hermès; c'est Édris; Jean; Esmaïl, fils de Mahomet-el-Taïmi; et, au siècle de Mahomet, fils d'Abdallah, il s'appelait El-Mekdad.
D. Qu'est-ce que l'antique et l'éternel?--R. L'antique est Hamza; l'éternel est l'âme, sa sœur.
D. Qu'est-ce que les pieds de la sagesse?--R. Ce sont les trois prédicateurs.
D. Qui sont-ils?--R. Jean, Marc et Matthieu.
D. Combien de temps ont-ils prêché?--R. Vingt et un ans; chacun d'eux en prêcha sept.
D. Qu'est-ce que ces édifices qui sont en Égypte et qu'on nomme pyramides?--R. Ces pyramides ont été bâties par le Tout-Puissant, pour atteindre à un but plein de sagesse qu'il a conçu dans sa providence.
D. Quel est ce but plein de sagesse?--R. C'est d'y placer et d'y conserver jusqu'au jour du jugement où sera sa seconde venue, les secrets et les quittances que sa main divine a prises de toutes les créatures.
D. Pour quelle raison a-t-il paru à chaque nouvelle loi?--R. Pour exalter les adorateurs de son vrai culte, afin qu'ils s'y affermissent, qu'ils sussent que c'est lui qui change à sa volonté les justices, et qu'ils ne crussent pas à d'autres que lui.
D. Comment les âmes retournent-elles dans leur corps?--R. Chaque fois qu'un homme meurt, il en naît un autre, et c'est ainsi qu'est le monde.
D. Comment appelle-t-on les musulmans?--R. La descente (_el tanzil_).
D. Et les chrétiens?--R. L'explication (_el taaouil_). Ces deux dénominations signifient, pour ceux-ci, qu'ils ont expliqué la parole de l'Évangile; pour ceux-là, le bruit répandu que le Coran est descendu du ciel.
D. Quelle a pu être la volonté de Dieu en créant les génies et les anges qui sont désignés dans le livre de la sagesse de Hamza?--R. Les génies, les esprits et les démons sont comme ceux d'entre les hommes qui n'ont pas obéi à l'invitation de Notre-Seigneur le hakem. Les diables sont des esprits devant ceux qui ont des corps. Quant aux anges, il faut y voir une représentation des vrais adorateurs de Dieu, qui ont obéi à l'invitation du hakem, qui est le Seigneur adoré dans toutes les révolutions d'âge.
D. Qu'est-ce que les révolutions d'âge?--R. Ce sont les justices des prophètes qui ont paru tour à tour, et que les gens du siècle où ils vivaient ont déclarés tels, comme Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet, Sayd. Tous ces prophètes ne sont qu'une seule et même âme qui a passé d'un corps dans un autre, et cette âme, qui est le démon maudit, gardien d'Ebn-Termahh, est aussi Adam le désobéissant, que Dieu chassa de son paradis, c'est-à-dire à qui Dieu ôta la connaissance de son unité.
D. Quel était l'emploi du démon chez Notre-Seigneur?--R. Il lui était cher; mais il conçut de l'orgueil et refusa d'obéir au vizir Hamza; alors, Dieu le maudit et le précipita du paradis.
D. Quels sont les anges en chef qui portent le trône de Notre-Seigneur?--R. Ce sont les cinq primats qu'on appelle: Gabriel qui est Hamza, Michel qui est le second frère, Esrafil-Salamé-ebn-abd-el-ouahab, Esmaïl, Beha-Eddin, Métatroun-Ali-ebn-Achmet. Ce sont là les cinq vizirs qu'on nomme El-Sabek (le précédent), El-Cani (le second), El-Djassad (le corps), El-Rathh (l'ouverture), et Fhial (le cavalier).
D. Qu'est-ce que les quatre femmes?--R. Elles se nomment Ismaël, Mahomet, Salamé, Ali, et elles sont: El-Kelmé (la parole), El-Nafs (l'âme), Beha-Eddin (beauté de la religion), Omm-el-Rheir (la mère du bien).
D. Qu'est-ce que l'Évangile qu'ont les chrétiens, et qu'en disons-nous?--R. L'Évangile est bien réellement sorti de la bouche du Seigneur le Messie, qui était Salman-el-Farsi dans le siècle de Mahomet, lequel Messie est Hamza, fils d'Ali. Le faux Messie est celui qui est né de Marie, car celui-là est fils de Joseph.
D. Où était le vrai Messie, quand le faux était avec ses disciples? --R. Il se trouvait dans le nombre de ces derniers. Il professait l'Évangile; il donnait des instructions au Messie, fils de Joseph, et lui disait: «Faites cela et cela,» conformément à la religion chrétienne, et le fils de Joseph lui obéissait. Cependant, les Juifs conçurent de la haine contre le faux Messie, et le crucifièrent.
D. Qu'arriva-t-il après qu'il eut été crucifié?--R. On le mit dans un tombeau. Le vrai Messie arriva, déroba le corps du tombeau, et l'enterra dans le jardin; puis il répandit le bruit que le Messie avait ressuscité.
D. Pourquoi le vrai Messie se conduisit-il ainsi?--R. Pour faire durer la religion chrétienne et lui donner plus de force.
D. Et pourquoi favorisa-t-il aussi l'hérésie?--R. Afin que les Druses pussent se couvrir comme d'un voile de la religion du Messie, et que personne ne les connût pour Druses.
D. Qui est celui qui sortit du tombeau et qui entra chez les disciples les portes fermées?--R. Le Messie vivant qui ne meurt point, et qui est Hamza.
D. Comment les chrétiens ne se sont-ils pas faits Druses?--R. Parce que Dieu l'a voulu ainsi.
D. Mais comment Dieu souffre-t-il le mal et l'hérésie?--R. Parce que son constant usage est de tromper les uns et d'éclairer les autres, comme il est dit dans le Coran: «Il a donné la sagesse aux uns, et il en a privé les autres. »
D. Et pourquoi Hamza, fils d'Ali, nous a-t-il ordonné de cacher la sagesse et de ne pas la découvrir?--R. Parce qu'elle contient les secrets et les quittances de Notre-Seigneur, et il ne convient pas de découvrir à personne de choses où le salut des âmes et la vie des esprits se trouvent renfermés.
D. Nous sommes donc égoïstes, si nous ne voulons pas que tout le monde se sauve?--R. Il n'y a point là d'égoïsme; car l'invitation est ôtée; la porte est fermée; est hérétique qui est hérétique, et croyant qui est croyant, et tout est comme il doit être.
Le carême qui était ordonné anciennement est aboli aujourd'hui; mais, quand un homme fait carême hors du temps prescrit, et se mortifie par le jeûne, cela est louable; car cela nous rapproche de la Divinité.
D. Pourquoi a-t-on supprimé l'aumône?--R. Chez nous, l'aumône envers nos frères les Druses est légitime; mais elle est un crime à l'égard de tout autre, et il ne convient pas de la faire.
D. Quel but se proposent les solitaires qui se mortifient?--R. C'est de mériter, quand le hakem viendra, qu'il nous donne à chacun, selon nos œuvres, des vizirats, des pachaliks et des gouvernements.
L'auteur d'un ouvrage sur la Turquie, M. Ubicini, remarque avec raison que, malgré la navigation à la vapeur, malgré les progrès de la statistique moderne, l'Orient n'est guère plus connu aujourd'hui qu'il ne l'était durant les deux derniers siècles. Il est certain que, si le nombre des voyageurs a augmenté, les rapports de commerce établis autrefois entre nos provinces du Midi et les cités du Levant ont diminué de beaucoup. Les touristes ordinaires ne séjournent pas assez longtemps pour pénétrer les secrets d'une société dont les mœurs se dérobent si soigneusement à l'observation superficielle. Le mécanisme des institutions turques est, du reste, entièrement changé depuis l'organisation nouvelle que l'on appelle _tanzimat_, et qui devient la réalisation longtemps désirée du hatti-chérif de Gul-Hanè. Aujourd'hui, la Turquie est assurée d'un gouvernement régulier et fondé sur l'égalité complète des sujets divers de l'empire[2].
Les lettres et les souvenirs de voyage réunis dans ce livre étant de simples récits d'aventures réelles, ne peuvent offrir cette régularité d'action, ce nœud et ce dénoûment que comporterait la forme romanesque. Le vrai est ce qu'il peut. La première partie de cet ouvrage semble avoir dû principalement son succès à l'intérêt qu'inspirait l'esclave indienne achetée au Caire, chez le djellab Abd-el-Kérim. L'Orient est moins éloigné de nous qu'on ne pense, et, comme cette personne existe, son nom a dû être changé dans le récit imprimé. Des détails authentiques et circonstanciés nous ont appris qu'elle est aujourd'hui mariée dans une ville de Syrie, et son sort paraît être heureusement fixé. Le voyageur qui, sans y trop songer, s'est vu conduit à déplacer pour toujours l'existence de cette personne, ne s'est rassuré, touchant son avenir, qu'en apprenant que sa situation actuelle était entièrement de son choix. Elle est restée dans la foi musulmane, bien que des efforts eussent été faits pour l'amener aux idées chrétiennes. Les Français ne peuvent plus, désormais, acheter d'esclaves en Égypte; en sorte que personne ne risquera aujourd'hui de se jeter dans des embarras qui entraînent, d'ailleurs, une certaine responsabilité morale.
[1] Liban, dans les provinces de Tripoli et de Saida.
[2] Voici les chiffres les plus récents applicables à la situation de l'empire turc: La race ottomane est de 11,700,000 âmes.
Les autres peuples des diverses parties de l'empire, Grecs, Slaves, Arabes, Arméniens, etc., complètent le nombre des sujets de tout l'empire, qui est de 35,350,000 âmes.--La population de Constantinople est de 797,000 âmes, dont 400,000 musulmans, le reste se composant d'Arméniens, de Grecs, etc.
Le budget et de 168 millions.
L'armée régulière, de 138,680 hommes, peut être portée, avec sa réserve et ses contingents, à plus de 400,000 hommes.
XVI--LETTRE A THÉOPHILE GAUTIER[1]
Quel bonheur que tu m'aies écrit par un journal et non par une lettre! La lettre dormirait à l'heure qu'il est au bureau restant du Grand-Caire, où je ne suis plus, ou bien elle courrait encore sur les traces de ton volage ami de l'une à l'autre des échelles du Levant; tandis que le journal, tu l'avais bien prévu, le journal, arrivant à la fois à tous les lieux où je pouvais être, me trouvait justement à Constantinople où je suis. De plus, le monde est si petit et la presse est si grande, que je vais pouvoir te répondre à vingt jours de date par la feuille du Bosphore la plus répandue à Paris, que la bienveillance d'anciens amis met à ma disposition. Cela n'est-il pas merveilleux, et même inquiétant pour la direction des postes? Quant au public, peut-être ne serait-il que trop disposé à respecter nos secrets; je veux dire surtout les miens.
Mais tu m'entretiens d'une affaire qui l'intéresse autant que nous, et qui même ne doit pas être moins populaire à Stamboul qu'à Paris, puisque, si j'en crois ton récit, l'œuvre que tu viens de produire ferait honneur à l'imagination d'un vrai poëte musulman.
_La Péri_: c'est à la fois un ballet et un poëme: un poëme comme _Medjnoun et Lèila_, un ballet comme tant de ballets charmants que j'ai vu danser chez d'aimables et hospitaliers personnages de l'Orient. Ces derniers ne s'étonneraient guère que d'une chose: c'est qu'il faille à Paris, pour voir ton ballet s'aller entasser par milliers dans une sorte de cage en bois dor de cuivre, et très-peu garnie de divans; le tout sans _narguilé_ ni _chibouque_, et sans café ni sorbets.
Un habitant un peu aisé d'ici réunirait ses amis sur de bons coussins, ses femmes derrière un grillage, et ferait jouer _la Péri_ par des danseuses ou par des danseurs, selon son goût; et je suis certain qu'il serait très-édifié de la composition et très-ravi des détails chorégraphiques dont Coraly l'a brodée. Il lui manquerait toutefois Carlotta la divine, que l'Opéra retient par un fil d'or; mais qui sait si quelque péri véritable n'obéirait pas au lieu d'elle à l'appel d'un zélé croyant? Pourtant, j'en conviens, l'Orient n'est plus la terre des prodiges, et les péris n'y apparaissent guère, depuis que le Nord a perdu ses fées et ses sylphides brumeuses. Et surtout, ce n'est pas au Caire que ces filles du ciel viendraient chercher des amours platoniques et des cœurs fidèles aux vieilles croyances de l'Hedjaz. L'emploi divin de ces dames risquerait d'être défini un peu matériellement par une police sévère, qui les enverrait se faire des sectateurs aux environs de la première cataracte, parmi les ruines d'Esné.
O mon ami! tu m'avais demandé des détails locaux et pittoresques sur les almées du Caire et leurs danses tant célébrées, je m'étais chargé de faire des recherches touchant le pas de _l'abeille_ et autres cachuchas locales; j'espérais me poser comme un Charles Texier chorégraphique, un Lipsins correspondant de l'Académie de musique. Et tu t'es étonné de ce que, loin de répondre à une mission si facile et si charmante, je ne t'aie décrit que des costumes d'Anglais, des défroques de _franguis_, et des haillons de fellahs.... Hélas! c'est qu'au moment où tu attachais toutes les splendeurs de l'Opéra au Caire de ton imagination, moi, je ne trouvais à réunir an vrai Caire que les éléments baroques d'une pantomime de Deburau.
Si je ne t'ai rien dit des danses du Caire, c'est qu'il eût été dangereux alors de t'ôter tes illusions. La première danse que j'ai vue avait lieu dans un brillant café du quartier franc, vulgairement nommé _Mousky_. Je voudrais bien te mettre un peu la chose en scène; mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes, ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est qu'à Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Imagine plutôt une humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque se répète plusieurs fois l'image d'une pendule, posée au milieu d'une prairie, entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose de miroirs également peints et destinés à se renvoyer l'éclat d'un lustre en bâtons de palmier, chargé de flacons d'huile où nagent des veilleuses, d'ailleurs d'un assez bon effet. Des divans d'un bois assez dur, qui régnent autour de la pièce, sont bordés de cages en palmier servant de tabourets pour les pieds des fumeurs de tabac, ou des consommateurs de hatchich. C'est là que le fellah en blouse bleue, le Cophte au turban noir, le Bédouin au manteau rayé se livrent à des songes qui sans doute sont juste l'opposé des tiens. Ils rêvent peut-être une patrie sans palmiers et sans dromadaires, des fleuves dénués de crocodiles, un ciel de brouillard, des monts de neige, un paradis surtout dont Méhémet-Ali ne soit pas le dieu. Quant aux _péris_ qui leur apparaissent réellement, au milieu de la poussière et de la fumée de tabac, elles me frappèrent au premier abord par l'éclat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons, qui frappaient le sol pendant que les bras levés en répétaient la rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux; les hanches frémissaient d'un mouvement qu'illustre chez nous la réprobation _municipale_; la taille apparaissait sous la mousseline, dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture, relâchée comme le ceston de Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, qui se démenaient vaillamment aux sons primitifs du tambourin et de la flûte. Il y en avait deux fort belles, à la mine lière, aux yeux arabes avivés par la teinture, aux joues pleines et délicates légèrement fardées; la troisième ... mais pourquoi ne pas le dire tout de suite?... la troisième, péri subalterne, trahissait un sexe moins tendre avec sa barbe de huit jours! Et moi qui m'apprêtais à leur faire un masque de sequins, d'après les traditions les plus pures de l'Orient, je crus devoir refuser cette galanterie à la face suante des deux autres, qui, tout examen fait, n'étaient évidemment que des _almées_ mâles. Tu comprends dès lors que je n'avais aucune curiosité de leur faire exécuter le _pas de l'abeille_,--lequel n'a, dit-on, manqué son effet, à l'Opéra, que parce que la Carlotta ne l'a pas accompli jusque dans ses derniers détails.
Tu vas me demander pourquoi au Caire on risque de rencontrer, sous des apparences très-séduisantes parfois, la réalité définitive d'un pauvre ouvrier sans ouvrage.... A quoi je te dirai, d'après de scrupuleuses informations, que c'est dans l'intérêt de la morale publique que le gouvernement relègue à Esné les véritables almées et autres lorettes du Delta. Cette même moralité, qui substitue si heureusement un sexe à l'autre, a réservé encore aux habitants du Caire une compensation chorégraphique dont il va m'être bien difficile de te donner une idée convenable.