Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 25
Quelquefois, une jeune famille est une charge insupportable pour de pauvres parents; il n'est donc pas très-rare de voir des enfants qu'on offre à vendre; ces offres se font par la mère elle-même, ou par quelque femme que le père en a chargée; mais il faut que la misère de ces pauvres gens soit extrême. Si, à sa mort, une femme laisse un ou plusieurs enfants non sevrés, et si le père ou les autres parents sont trop pauvres pour se procurer une nourrice, on met les enfants en vente, ou bien on les expose à la porte d'une mosquée lorsque la foule s'y trouve assemblée pour la prière du vendredi, et il arrive, généralement, que quelqu'un, en voyant ce pauvre être ainsi exposé, est saisi de compassion, qu'il l'emporte pour l'élever dans sa famille, non comme esclave, mais comme enfant adoptif; si cela n'a pas lieu, on le confie à quelque personne, jusqu'à ce qu'un père ou une mère d'adoption puisse être découvert.
Il y a quelque temps qu'une femme offrit à une dame un enfant né depuis peu de jours, et que cette femme prétendait avoir trouvé à la porte d'une mosquée. La dame lui dit qu'elle était disposée à l'élever pour l'amour de Dieu, dans l'espoir que son unique enfant, qu'elle chérissait, serait garanti de tout mal, en récompense de cet acte de charité; en même temps, elle mit dix piastres, équivalant alors à deux francs cinquante centimes, dans la main de la femme; mais celle-ci refusa le cadeau. Cela prouve néanmoins que l'on fait quelquefois un objet de trafic des enfants, et que ceux qui les achètent en peuvent faire des esclaves ou les revendre. Un marchand d'esclaves m'a dit, et d'autres personnes m'ont confirmé le fait, qu'on lui avait remis pour les vendre plusieurs jeunes filles, et cela, de leur propre consentement. On les décidait en leur faisant le tableau des riches habillements et des objets de luxe qu'on leur donnerait; on les instruisait à dire qu'elles étaient étrangères, mais qu'ayant été conduites en Égypte dès l'âge de trois ou quatre ans, elles avaient oublié leur langue maternelle et qu'elles ne connaissaient plus que l'arabe.
Il arrive souvent aux fellahs de se voir réduits à un état de pauvreté si grand, qu'ils sont forcés, pour de l'argent, de placer leurs fils dans une position pire que l'esclavage ordinaire. Lorsqu'un village est requis de fournir un certain nombre de recrues, le cheik suit souvent la marche qui doit lui donner le moins de peine, c'est-à-dire qu'il prend les fils les plus riches de l'endroit. Dans ces circonstances, un père, afin de ne passe séparer de son fils, offre à l'un des villageois pauvres vingt-cinq ou cinquante francs, afin de se procurer un remplaçant, et souvent il réussit, quoique l'amour des Égyptiens pour leurs enfants soit aussi fort que leur piété filiale, et qu'ils aient, en général, une grande horreur de les voir enrôlés. Cette horreur est poussée à un tel point, que souvent ils emploient des moyens violents pour éviter ce malheur; par exemple, du temps de la guerre de 1834, on ne trouvait presque pas de jeunes gens bien conformés auxquels il ne manquât une ou plusieurs dents qu'on leur avait brisées pour les rendre incapables de mordre la cartouche, ou bien on leur coupait un doigt, ou on leur arrachait un œil; il y a même eu des exemples qu'on leur crevait les deux yeux pour empêcher qu'ils ne pussent être pris et envoyés à l'armée. Des vieilles femmes et d'autres personnes se sont fait un état de parcourir les villages pour faire ces opérations aux garçons, et quelquefois les parents eux-mêmes se chargent d'être les opérateurs.
Les _Fellaheen_ d'Égypte ne peuvent guère être favorablement notés sous le rapport de leur condition domestique et sociale, ni sous celui des mœurs. Ils ont une grande ressemblance, au point de vue le plus défavorable, avec leurs ancêtres les _Bedawees_, sans posséder beaucoup des vertus des habitants du désert, et, s'ils en ont quelques-unes, elles sont dégénérées. Quant aux défauts dont ils ont hérité, ils exercent souvent une influence bien funeste sur leur position domestique. Il a déjà été dit qu'ils descendent de diverses races arabes qui se fixèrent en Égypte à différentes époques; la distinction des tribus est encore observée par les habitants de tous les villages. L'espace du temps a fait que chacune des tribus originaires s'est divisée en branches nombreuses; ces petites tribus ont des noms distincts, et ces noms sont souvent donnés aux villages ou au district qu'elles habitent. Celles dont l'établissement en Égypte est le plus ancien ont moins retenu des mœurs des premiers _Bedawees_, et la pureté de leur race a été mélangée par des mariages réciproques avec les Cophtes devenus prosélytes de la foi mahométane, ou avec leurs descendants: ce qui fait qu'elles sont méprisées dan? leurs tribus plus récemment établies dans le pays; celles-ci les appellent _Fellaheen_ et s'arrogent la dénomination d'Arabes ou de _Bedawees_. Lorsque ces derniers convoitent les filles des premiers, ils n'ont aucune répugnance à les épouser; mais jamais ils ne permettent le mariage de leurs filles avec ceux qu'ils appellent _Fellaheen_. Si quelqu'un des leurs est tué par un individu appartenant à une tribu inférieure, pour le venger ils tuent deux, trois et même quatre personnes de cette tribu. L'homicide est ordinairement puni par la mort de quelqu'un de la famille du meurtrier, et, lorsque l'homicide a été commis par une personne d'une tribu autre que celle de la victime, il en résulte souvent de petits combats qui deviennent souvent des guerres ouvertes entre les deux tribus et dont la durée est souvent de quelques années. Une légère insulte, faite par un individu d'une tribu à un membre d'une autre tribu, a souvent les mêmes conséquences.
Dans beaucoup de cas, la vengeance par le sang a lieu un siècle ou davantage après le meurtre commis, si l'un ou l'autre individu la réveille après qu'un si long espace de temps semblait l'avoir fait oublier. Il y a dans la basse Égypte deux tribus, _Saad_ et _Haram_, qui se distinguent par leurs combats et leur rancune (il en est de même des _Keys_ et des _Yémen_ de la Syrie); de là vient qu'on donne ces noms à des personnes ou à des partis qui vivent dans l'inimitié. Il est étonnant que l'on tolère, même en ce moment, de pareils forfaits, qui, s'ils avaient lieu autre part que dans des villages, c'est-à-dire dans de petites ou de grandes villes de l'Égypte, seraient punis d'une sentence de mort qui frapperait plusieurs des personnes impliquées. La vengeance par le sang est permise d'après le Coran; mais il est recommandé d'y mettre de la modération et de la justice: les petites guerres qu'elle occasionne de notre temps sont donc en opposition avec le précepte du prophète, qui dit: «Si deux musulmans tirent le glaive l'un contre l'autre, celui qui aura tué, ainsi que celui qui sera tué, sera puni par le feu (l'enfer). »
Sous d'autres rapports, les _Fellaheen_ ressemblent aux _Bedawees._ Lorsqu'une _Fellahah_ est convaincue d'infidélité envers son mari, lui-même, ou le frère de la femme adultère, la précipite dans le Nil avec une pierre au cou, ou bien, après l'avoir coupée en morceaux, jette ses restes à la rivière. Une fille ou une sœur non mariée qui se rend coupable d'incontinence est presque toujours punie de la même manière, et c'est le père ou le frère qui se charge du supplice. On considère les parents de telles filles comme plus offensés que ne l'est un mari par l'adultère de sa femme, et, si la punition ne suit pas le crime, la famille est souvent méprisée par toute la tribu.
XI--LA FÊTE DE MAHOMET
A l'entrée du mois de _Babya-el-Ouel_ (c'est-à-dire le troisième mois), on se prépare à célébrer l'anniversaire de la naissance du prophète; et cette célébration s'appelle la _Mouled-en-Neby_. Le lieu principal de la fête est la partie sud-ouest du grand espace dit _Birket-el-Esbekieh_, dont la presque totalité devient un lac lors des inondations; ce qui arriva plusieurs années de suite à l'époque de la _Mouled_, que l'on célébrait, dans ce cas, au bord du lac; mais, quand le sol est à sec, c'est là que la fête a lieu. On y dresse de grandes tentes appelées _seewans_, et dans la plupart desquelles se rassemblent des derviches, toutes les nuits, tant que dure la fête. Au milieu de chacune de ces tentes, on élève un mât appelé _sâry_, qu'on attache solidement avec des cordes, et auquel on suspend une douzaine de petites lampes ou davantage; et c'est autour de ces mâts qu'une troupe d'environ cinquante ou soixante derviches se rangent en cercle pour chanter les _zikrs_. Près de là, on élève ce qu'on appelle le _ckaïm_, qui consiste en quatre mâts dressés sur une même ligne, éloignés entre eux de quelques verges, et soutenus par des cordes qui passent de l'un à l'autre mât et sont fixées au sol par les deux extrémités.
A ces cordes, on suspend des lampes qui représentent par leur arrangement quelquefois des fleurs, des lions, etc.; et qui, d'autres fois, figurent des mots, tels que le nom de Dieu, celui de Mahomet ou quelque article de foi, on seulement des ornements de pure fantaisie. Les préparatifs se terminent le second jour du mois, et le jour suivant commencent les cérémonies et les réjouissances, qui doivent se continuer sans interruption jusqu'à la douzième nuit du mois; ce qui signifie, selon la manière de calculer des mahométans, jusqu'à la nuit qui précède le douzième jour, et qui est, à proprement parler, la nuit de la Mouled[1]. Durant cette période de dix jours et dix nuits, une grande partie de la population de la métropole se rassemble à Esbékieh.
Dans certaines parties des rues qui avoisinent la place, on établit des balançoires et divers autres jeux, ainsi qu'une grande quantité d'étalages pour la vente des sucreries, etc.
Nous sommes allé dans une rue appelée _Souk-el-Bekry_, au sud de la place de l'Esbékieh, pour voir le jeu des zikrs qu'on nous avait dit devoir être le mieux exécuté. Les rues qu'il fallait traverser pour s'y rendre étaient remplies de monde, et il n'était permis à personne de circuler sans lanterne, comme c'est l'ordinaire lorsqu'il fait nuit. On voyait à peine quelques femmes parmi les assistants.
Sur le lieu même du zikr, on avait suspendu un très-grand chandelier, ou plutôt un candélabre portant deux ou trois cents petites lampes de verre superposées les unes aux autres et qui semblaient n'en faire qu'une seule. Autour de ce faisceau de lumière, il y avait encore beaucoup de lanternes en bois contenant chacune plusieurs petites lampes semblables à celles du grand chandelier.
Les _zikkers_ (chanteurs de zikrs), qui étaient au nombre de trente à peu près, s'assirent les jambes croisées sur des nattes étendues à cet effet le long des maisons d'un des côtés de la rue, et disposées dans la forme d'un cercle oblong. Au milieu de ce cercle étaient trois chandelles en cire, supportées par des chandeliers très-bas. La plupart des zikkers étaient des _ahmed-derviches_, gens de basse condition et misérablement vêtus; quelques-uns seulement portaient le turban vert. A l'une des extrémités de ce cercle allongé étaient quatre chanteurs et quatre joueurs d'une espèce de flûte appelée _nay_. C'est parmi ces derniers que nous parvînmes à nous établir pour assister à la _meglis_, ou représentation du zikr, que nous décrirons aussi exactement que possible.
La cérémonie, d'après notre calcul, dut commencer environ trois heures après le coucher du soleil. Les exécutants récitèrent d'abord le _Fathah_ tous ensemble; leur chef s'étant écrié le premier: _El Fathah_! tous poursuivirent ainsi: «O Dieu! favorise notre seigneur Mahomet dans les siècles; favorise notre seigneur Mahomet dans le plus haut degré au jour du jugement, et favorise tous les prophètes et tous les apôtres parmi les habitants du ciel et de la terre. Et puisse Dieu, dont le nom est loué et béni, se plaire avec nos seigneurs et nos maîtres Abou-Bekr et Omar, Osman et Ali d'illustre mémoire. Dieu est notre refuge et notre excellent gardien. Il n'y a force ni puissance qu'en Dieu le haut, le grand! O Dieu! ô notre seigneur! ô toi, libéral en pardon! ô toi, le meilleur des meilleurs! ô Dieu!--_Amen!_ »
Après ces chants, les zikkers restèrent silencieux quelques minutes; ensuite, ils reprirent le chant à voix basse.
Cette manière de préluder au zikr est commune à presque tous les ordres de derviches en Égypte et s'appelle _istifta'hhez-zikr_. Aussitôt après, les chanteurs, rangés comme il est dit ci-dessus, commencèrent le zikr _La illah il Allah_ (il n'y a d'autre Dieu que Dieu), dans une mesure lente et en s'inclinant deux fois à chaque répétition du _La illah il Allah_; puis ils le continuèrent ainsi environ un quart d'heure, et le répétèrent ensuite un autre quart d'heure dans un mouvement plus vif, tandis que les _moonshids_ chantaient sur le même air, ou en le variant, des passages d'une espèce d'ode analogue aux chants de Salomon, et faisant généralement allusion au prophète, comme à un objet d'amour et de louange.
Ces zikrs continuent jusqu'à ce que le muezzin convie à la prière, et les exécutants se reposent seulement entre chaque représentation, les uns en prenant du café, et quelques autres en fumant.
Il était plus de minuit quand nous quittâmes le lieu du zikr de la rue Souk-el-Bekry pour nous rendre à la place de l'Esbékieh; ici, la clarté de la lune, jointe à celle des lampes, produisait un effet singulier; cependant, beaucoup de ces dernières étaient éteintes au _ckaïm_ de la _sâry_ et aux tentes; et plusieurs personnes sommeillaient sur la terre nue, prenant là le repos de la nuit. Le zikr des derviches autour de la sâry était terminé, et nous ne décrirons ce dernier que d'après les remarques que nous y fîmes la nuit suivante; pour celle-ci, après avoir assisté à plusieurs zikrs dans les tentes, nous nous retirâmes.
Le jour suivant (celui qui précède immédiatement la nuit de la Mouled), nous retournâmes à l'Esbékieh, une heure environ avant midi. Il était trop tôt pour qu'il y eût beaucoup de monde rassemblé et beaucoup de divertissements. Nous ne vîmes que quelques jongleurs, des bouffons, qui s'efforçaient de réunir autour d'eux un petit cercle de spectateurs. Mais bientôt la foule s'accrut graduellement, car il s'agissait d'un spectacle remarquable, qui attire chaque année, à pareil jour, une multitude toujours émerveillée. Ce spectacle est appelé la _dossah_ (la marche). Et voici en quoi il consiste:
Le cheik de la _Saadyeh-Derviche_ (le saïd Mohammed El-Meuzela), qui est _khutib_ (ou prédicateur) de la mosquée de Hasanieh, après avoir, dit-on, passé une partie de la nuit précédente dans la solitude, à répéter certaines prières, certaines invocations secrètes et des passages du Coran, reparaît à la mosquée nommée ci-dessus, le vendredi, jour qui précède la nuit de la Mouled, pour accomplir le devoir accoutumé de la _dossah_. Les prières de la matinée et la prédication étant terminées, il quitte la mosquée pour se rendre à cheval à la maison du cheik-el-bekry, chef de tous les ordres de derviches en Égypte. Cette maison est au sud de la place de l'Esbékieh, et attenante à celle qui est située à l'angle sud-ouest. Dans le trajet, il est joint successivement par une foule de derviches de différents districts de la métropole. Le cheik est un vieillard à tête blanche, d'une belle stature, et dont la physionomie est aimable et intelligente.
Le jour dont nous parlons, il portait un benieh blanc et un _skaouk_ blanc aussi (un bonnet ouaté recouvert de drap). Son turban de mousseline était d'un vert-olive si foncé, qu'à peine pouvait-on le distinguer du noir, et un bandeau de mousseline blanche lui traversait obliquement le front. Le cheval qu'il montait était de taille moyenne et d'un poids ordinaire. On verra pour quelle raison cette dernière remarque était à faire.
Le cheik entra dans le _Birket-el-Esbekieh_, précédé par une nombreuse procession des derviches dont il est le chef. A peu de distance de la maison du cheik-el-bekry, la procession s'arrêta; alors vint un nombre considérable de derviches et autres. Nous ne pûmes les compter, mais ils étaient certainement plus de soixante; ils s'étendirent à plat ventre sur le chemin, en avant des pas du cheval monté par le cheik. Ils se rangèrent côte à côte, le plus près possible les uns des autres, les jambes allongées, et le front appuyé sur leurs bras croisés, en murmurant sans interruption le mot _Allah!_ Puis environ douze derviches, ou davantage, se mirent à courir sur le dos de leurs compagnons prosternés, quelques-uns frappant sur des _bazes_ ou petits tambours, qu'ils tenaient de la main gauche, et en s'écriant aussi: _Allah!_ Le cheval que montait le cheik hésita quelques minutes à poser le pied sur le premier de ces hommes étendus en travers de son chemin; mais, étant poussé par derrière, il se décida, et, sans crainte apparente, il prit l'amble d'un pas élevé, et passa sur eux tous, conduit par deux hommes qui le tenaient de chaque côté, courant eux-mêmes, l'un sur les pieds, l'autre sur les têtes des prosternés. Immédiatement, il s'éleva un long cri parmi les spectateurs; _Allah! Allah!_ Pas un de ces hommes ainsi foulés sous les pieds du cheval et de ses deux conducteurs ne parut blessé, et chacun d'eux, se relevant d'un seul bond aussitôt que l'animal avait passé sur lui, se joignait à la procession qui suivait le cheik. Tous avaient supporté deux pas du cheval, l'un d'un des pieds de devant, l'autre d'un des pieds de derrière, sans oublier le passage des deux conducteurs. On dit que ces derviches, aussi bien que le cheik, récitent certaines prières et certaines invocations le jour précédent, afin de ne courir aucun risque dans cette cérémonie, et de se relever sains et saufs. Quelques-uns ayant eu la témérité de participer à cette dévotion sans s'y être préalablement préparés, ont été, en maintes occasions, ou tués ou cruellement estropiés. Le succès de cette pratique religieuse est considéré comme un miracle accordé à chaque cheik de _Saadyeh_[2]
Une des coutumes de quelques-uns de la _Saadyeh_, en cette occasion, est de manger des serpents tout vifs devant une assemblée choisie dans la maison même de cheik-el-bekry; mais le cheik actuel a dernièrement mis opposition à cette coutume dans la métropole, en déclarant que c'était une pratique dégoûtante et contraire à la religion, qui range les reptiles dans la classe des animaux qu'on ne doit pas manger. Cependant, nous vîmes plus d'une fois les saadis manger des serpents et des scorpions pendant notre première excursion dans cette contrée. Il faut ajouter qu'on arrachait celles des dents du serpent qui contiennent le poison, et que l'animal devenait incapable de mordre, attendu qu'on lui perçait les deux lèvres et qu'on y passait un cordon de soie pour les lier ensemble, lequel cordon de soie était remplacé par deux anneaux d'argent lorsqu'on le menait en procession.
Quand un saadi mangeait la chair d'un serpent vivant, il était ou affectait d'être excité par une sorte de frénésie. Il appuyait fortement le bout de son doigt sur le dos du reptile, en le saisissant à peu près à deux pouces de la tête, et ne mangeait que jusqu'à l'endroit où il avait appuyé; ce dont il faisait trois ou quatre bouchées. Le reste du corps, il le jetait.
Cependant, les serpents ne sont pas toujours maniés sans danger, même par des saadis. On nous raconta qu'il y a quelques années, un derviche de cette secte, qu'on appelait El-Fil, ou Éléphant, à cause de sa corpulence et de sa force musculaire, et qui était le plus fameux mangeur de serpents de son temps, et même de tous les temps, ayant eu le désir d'apprivoiser un serpent d'une espèce très-venimeuse qu'on lui avait apporté du désert, il mit ce reptile dans un panier, et l'y garda plusieurs jours pour l'affaiblir; après quoi, voulant le prendre pour lui extraire les dents, il enfonça la main dans le panier, et se sentit mordu au pouce. Il appela à son secours; mais, comme il n'y avait dans la maison qu'une femme, qui fut trop effrayée pour venir à lui, il s'écoula quelques minutes avant qu'il pût obtenir assistance, et, lorsqu'on vint, tout le bras était noir et enflé, et l'homme mourut au bout de quelques heures.
[1] Le douzième jour de Babya-el-Ouel est aussi l'anniversaire de la mort de Mahomet. Il est remarquable que sa naissance et sa mort soient toutes deux relatées comme avant eu lieu le même jour du même mois, et nommément le même jour de la semaine, le lundi.
[2] On dit que le second cheik de _Saadyeh_ (le successeur immédiat du fondateur de l'ordre) fit courir son cheval sur des amas de morceaux de verre sans qu'il y en eût un seul de brisé.
XII--LES BÉGUINS
Il appartient aux voyageurs d'éclairer l'opinion publique sur les faits qu'ils ont pu remarquer et qui se rattachent par quelque point à notre société européenne. Le procès relatif à la secte des béguins, procès dont tous les journaux ont rendu compte (janvier 1851) n'a donné lieu qu'à un petit nombre de recherches historiques sur l'origine de cette religion.
Il nous a semblé que cette secte ne se rattachait pas seulement, comme on l'a dit, à certaines associations anglaises qui auraient précédé les anabaptistes de France et d'Allemagne, mais qu'elle remontait aux origines mêmes de la religion chrétienne.
Nous avons trouvé sur les côtes de Syrie, depuis le Carmel jusqu'à Tripoli, les traces encore existantes d'une religion dont les fidèles s'appellent dans le pays, _nasariés_ (nazaréens) et dont le centre existe dans les pays situés entre Lataquié et Antaquié (Laodice et Antioche). Volney, qui a consacré plusieurs pages à cette religion singulière, les appelle _ansariés_.
Il paraît certain que ces peuples appartiennent aux hérésies primitives du christianisme. Peut-être pourrait-on remonter plus haut en les rattachant à quelque secte hébraïque, celle surtout des _esséniens_, qui avait été fondée sous l'influence de certains inspirés voisins de la Phénicie, tels que Pythagore, dont le souvenir est honoré au Carmel, et Élie, le prophète spécial de cette montagne.
Les chaînes du Liban et de l'Antiliban contiennent un grand nombre de ces sectaires, auxquels on reproche les mêmes erreurs qu'aux béguins de nos pays.
Il ne faut pas oublier, du reste, que les chrétiens primitifs furent accusés, à Rome, de pratiques analogues, et que leurs agapes donnaient aussi lieu à des suppositions d'immoralité.
Chez les nasariés, on reconnaît cette même croyance au prophète Élie, lequel revient, à des temps marqués, sous diverses incarnations, et qui, alors, rétablit les principes oblitérés des dogmes. Tout alors est permis à celui qui représente à la fois le prophète et la Divinité. Et, quoique ces fidèles soient obligés généralement à la continence, son caractère divin lui permet de la méconnaître, lorsqu'il s'agit de produire le Madhi ou Messie attendu.
Les processions se font dans les bois, comme chez les béguins d'Europe; mais il n'y est pas question comme ici d'hommes ou de femmes nus. Seulement, on se retire la nuit dans des temples nommés _kaloués_, où le service divin se borne à la lecture des livres saints, c'est-à-dire d'une sorte de Bible apocryphe que ces peuples possèdent. Il est très-vrai aussi qu'à un moment de la cérémonie, les lumières s'éteignent, ou se trouvent réduites à une faible lueur; mais il n'a jamais été prouvé, même en Syrie, qu'il se passât alors des actes condamnables.