Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 22
Les appartements du rez-de-chaussée qui avoisinent la rue ont de petites fenêtres grillées en bois, mais percées assez haut pour qu'un passant ne puisse regarder dans l'intérieur. Les croisées des appartements font saillie d'un pied et demi environ; ces fenêtres sont généralement garnies d'un treillage en bois tourné, qui est si serré, qu'il empêche la lumière du soleil de pénétrer, tout en laissant circuler l'air. Ces treillages sont rarement peints. Ceux qu'on a voulu embellir sont peints en rouge et en vert. On appelle ces fenêtres _moucharabis_. Ce dernier mot signifie endroit pour boire, et, dans quelques maisons, on place dans les embrasures de ces croisées des vases de terre poreuse qui rafraîchissent l'eau par l'évaporation que cause le courant d'air. Immédiatement au-dessus de la croisée en saillie, on en trouve une autre plate, avec un treillage ou un grillage en bois, ou avec des verres de couleur. Ces fenêtres supérieures, lorsqu'elles sont munies d'un treillage, représentent ordinairement quelques dessins de fantaisie, soit un bassin et une aiguière superposés au-dessus de cette fenêtre, ou bien la figure d'un lion, ou le nom d'_Allah_, ou bien les mots: «Dieu est mon espoir,» etc. Quelques-unes de ces fenêtres en saillie sont construites entièrement en bois, et quelques-unes ont des carreaux de côté.
En général, les maisons sont élevées de deux ou trois étages, et chaque maison renferme une grande cour non pavée, appelée _hosch_, dans laquelle on entre par un passage construit de manière à ce qu'il s'y trouve un ou deux coudes, afin d'empêcher les passants de voir à l'intérieur. On trouve dans ce passage une sorte de banc, adossé au mur dans toute sa longueur, nommé _mastabah_, et qui est destiné au portier et aux domestiques. La cour renferme d'ordinaire un puits d'eau saumâtre, qui s'infiltre du Nil à travers le sol. Le côté de ce puits qui est le plus à l'ombre, est presque toujours pourvu de deux jarres que l'on remplit chaque jour avec de l'eau du Nil qu'on y transporte de la rivière dans des outres. Les principaux appartements donnent sur les cours; quelquefois, les maisons ont deux cours, dont la seconde dépend du harem; chacune de ces cours est ornée de petites niches en forme d'arche, où l'on cultive des arbustes et des fleurs. Les murailles intérieures des maisons formant le carré des cours sont en briques et blanchies à la chaux. Les cours ont plusieurs portes de communication avec l'intérieur, dont l'une est nommée _bâb el harem_ (porte du harem); c'est par là qu'on arrive à l'escalier qui conduit aux appartements exclusivement destinés aux femmes, aux maîtres et à leurs enfants.
Le rez-de-chaussée possède aussi un appartement généralement connu sous le nom de _mandarah_, où les hommes sont reçus; cet appartement a une large fenêtre avec une ou deux autres petites fenêtres, taillées sur le même modèle. Le parquet de ces appartements descend en pente de six à sept pouces; cette partie inférieure est appelée _durkah_.
Dans les maisons des riches, le durkah est pavé en losanges de marbre blanc et noir, et tous les interstices sont mosaïqués de morceaux de tuiles d'un rouge vif, qui représentent une incrustation élégante et fantastique.--L'on trouve au milieu, dans la cour une fontaine qu'on appelle _faskeyhé_, et dont les jets retombent en cascade dans un bassin pavé de marbre colorés. --Les fontaines, dont les eaux s'élèvent à une assez grande hauteur, font ordinairement face à une tablette en marbre, ou bien en pierres ordinaires d'environ quatre pieds de hauteur, nommée _suffeh_. Cette tablette est supportée par deux ou plusieurs arcades, et même quelquefois par une arcade unique, sous laquelle on place les ustensiles dont on se sert journellement, c'est-à-dire des vases contenant des parfums, ou des vases d'ablution dont on fait usage, avant et après les repas, afin de se préparer à la prière.
La partie la plus élevée des appartements est nommée _divan_, corruption du mot _palais_. En entrant dans cette partie de l'habitation, chacun ôte ses chaussures avant de pouvoir pénétrer dans le divan. Cette pièce, qui, dans le fait, n'est qu'une antichambre, est pavée de pierres communes. L'été, on recouvre le sol d'une natte, et, en hiver, d'un tapis. De trois côtés, on y voit des matelas et des oreillers. Chaque matelas est ordinairement de trois pouces d'épaisseur; sa largeur est d'environ trois pieds. Les lits sont faits, soit à terre, soit sur des lits de sangle, et les oreillers, qui ont presque toujours en longueur la largeur du lit lui-même, sur la moitié de cette largeur en épaisseur, reposent contre le mur. Matelas et oreillers sont rembourrés de coton renfermé dans des taies de calicot imprimé, de drap, ou de diverses étoffes de prix. Les murs des maisons sont enduits de plâtre et blanchis à l'intérieur. On trouve presque partout dans les murailles deux ou trois armoires peu profondes, dont les portes sont faites en panneaux fort petits. Cette habitude est motivée par la sécheresse et la chaleur du climat, qui déjette les grandes pièces de bois, au point que l'on pourrait croire qu'elles ont passé au four. Les portes des appartements sont, par la même raison, composées de pièces rapportées. La distribution variée des panneaux que l'on voit dans toutes les boiseries offre une image curieuse et riche d'imagination et de combinaison.
Les plafonds sont en bois; les poutres transversales sont sculptées; on les peint quelquefois en couleur et d'autres fois on les dore. Le plafond du durkah dans les principales maisons est d'une richesse extrême, avec des losanges superposées, formant des dessins bizarres mais réguliers, dont l'effet ornemental est du meilleur goût.
Au milieu du carré formé par ces pièces, l'on suspend un lustre. La manière toute particulière dont les plafonds sont peints, la bizarrerie des dessins qu'ils représentent et qui semblent se croiser très-irrégulièrement, tandis que toutes ces intersections sont des parties on ne peut plus régulières, forment un ensemble qui éblouit l'œil.
A l'intérieur de quelques maisons, on voit une pièce appelée _makad_, qui est consacrée au même usage que le mandarah; son plafond est supporté par une ou deux colonnes et des arches, dont la base est munie d'une grille. Le rez-de-chaussée a aussi sa pièce de réception, qui s'appelle _tahtabosch_. Elle est généralement carrée; sa façade sur la cour est ouverte, et du centre s'élève un pilier destiné à supporter les murs construits au-dessus; elle est dallée, et un long sofa en bois règne de trois côtés de la muraille. Cette pièce, qui peut être assimilée à une cour, est fréquemment arrosée; ce qui communique aux appartements voisins, du moins à ceux du rez-de-chaussée, une fraîcheur fort précieuse dans ces climats.
Dans les appartements supérieurs, qui sont ceux du harem, il y en a un, nommé le _kaah_, dont l'élévation est prodigieuse. On y trouve deux divans, longeant chacun des côtés de la pièce; l'un est plus large que l'autre, et le plus large est celui qu'on offre de préférence à ceux qu'on désire honorer. Une partie du toit de ce salon, celle qui partage les deux divans, est plus élevée que le reste. Au milieu, l'on pend une lanterne, appelée _memrak_, dont les faces sont ornées de treillages, comme ceux des croisées, et qui supporte une petite coupole. Il est rare que le durkah ait une petite fontaine, mais il est souvent pavé de la même manière que le mandarah.
On trouve dans beaucoup de pièces d'étroites planches, surchargées de toute sorte de vases en porcelaine de Chine, qui ne servent que pour l'ornement de l'endroit; ces planches, placées à plus de sept pieds au-dessus du sol, régnent tout autour de la pièce, sauf les solutions de continuité formées par les embrasures des fenêtres et des portes. Les pièces sont presque toutes fort élevées; leur hauteur est d'au moins quatorze pieds. On en trouve beaucoup qui ont davantage; le kaah est pourtant toujours ce qu'il y a de plus spacieux et de plus élevé, et, dans les principales maisons, c'est le plus beau salon.
Dans quelques étages supérieurs des maisons des riches, on voit, outre les fenêtres en treillage, de petites croisées en verres de couleur, représentant des corbeilles de fleurs et d'autres sujets gais et frivoles, ou seulement quelques dessins fantastiques d'un effet charmant. Ces fenêtres en verres de couleur, appelées _kamasyès_, sont presque toutes de deux ou trois pieds de hauteur et d'environ deux pieds de largeur; on les place à plat sur la partie supérieure des croisées en saillie, ou dans quelque partie supérieure des ouvertures de la muraille, d'où elles projettent une lumière douce et magique, dont les reflets sont on ne peut plus charmants. Ces fenêtres se composent de petits morceaux de verre de diverses couleurs, fixés dans des bordures de plâtre fin, et renfermés dans un cadre de bois. On voit sur les murs en stuc de quelques appartements des peintures grossières, représentant le temple de la Mecque ou le tombeau du prophète, ou bien des fleurs et d'autres objets de fantaisie. On y trouve aussi des maximes arabes et des sentences religieuses. La plupart de ces sentences ou maximes sont transcrites sur de beau papier enjolivé de quelque chef-d'œuvre calligraphique et encadré sous verre. Les chambres à coucher ne sont point meublées comme telles; car, le jour, on ramasse le lit, qu'on roule et qu'on pose dans un coin de la pièce ou dans un cabinet qui sert de dortoir pendant l'hiver. L'été, la plupart des habitants couchent sur les terrasses des maisons. Un paillasson ou un tapis étendu sur les pierres dont est pavée la pièce, et un divan, forment l'ameublement complet d'une chambre à coucher, et, en général, de presque toutes les chambres.
Les repas sont servis sur des plateaux ronds que l'on place sur un tabouret peu élevé. Les convives s'asseyent à terre tout autour. L'usage des cheminées est inconnu, et les appartements sont chauffés en hiver au moyen de braise placée dans un réchaud; on ne connaît les cheminées que dans les cuisines.
Beaucoup de maisons ont sur le toit des hangars dont l'ouverture est tournée vers le nord ou le sud-ouest, et destinés à rafraîchir les chambres supérieures.
Chaque porte a sa serrure en bois; elle s'appelle _dabbe_: plusieurs pointes en fer correspondent aux trous qui se trouvent dans le pêne.
Presque toutes les maisons du Caire pèchent par le manque de régularité. Les chambres y sont ordinairement de plusieurs hauteurs à compter du sol; ce qui fait qu'il faut sans cesse monter ou descendre quelques pas pour passer d'une chambre à une autre. Le but principal de l'architecte est de rendre la maison aussi retirée que possible, surtout dans la partie destinée à l'habitation des femmes, et d'éviter que l'on puisse, des fenêtres, voir dans les appartements, ou être vu des maisons voisines.
Dans les maisons des personnes riches ou d'un certain rang, l'architecte a soin de ménager une porte secrète (_bâb sirs_), nom que l'on donne aussi quelquefois aux portes des harems, pour faciliter une évasion en cas de danger d'arrestation, ou d'assassinat, ou bien pour donner accès à quelque maîtresse qui peut ainsi être introduite et reconduite en secret; les maisons des riches contiennent aussi des cachettes pour les trésors; cet endroit est nommé _makhba_. On trouve encore, dans les harems des grandes maisons, des salles de bains, qui sont chauffées de la même manière que les établissements de bains publics.
Lorsque le bas d'une maison est occupé par des domestiques, les étages supérieurs sont divisés en logements distincts, et cette partie de la maison est nommée _raba_; ces logements sont entièrement séparés les uns des autres, ainsi que des boutiques au-dessous, et on les loue à des familles qui n'ont pas les moyens de payer le loyer d'une maison entière. Chacun des logements d'un raba est composé d'une ou de deux salles, d'une chambre à coucher, et ordinairement d'une cuisine et de ses dépendances. Il est rare de trouver de semblables logements ayant sur la rue une entrée particulière.
Les logements dont il est question ne sont jamais loués meublés, et il est rare qu'une personne n'ayant ni femme ni esclave femelle, soit agréée comme locataire dans de telles maisons et même dans une maison particulière. Une telle personne, à moins d'avoir de proches parents chez lesquels elle puisse demeurer, est forcée de se loger dans un bâtiment nommé _wekaleh_, servant d'asile aux marchands et à leurs ballots.
VII--CÉRÉMONIES DES FUNÉRAILLES
Lorsqu'un mahométan, savant ou pieux, sent la mort approcher, quelquefois il fait l'ablution ordinairement en usage avant la prière, afin qu'en quittant la vie, il soit en état de pureté corporelle; puis, en général, il répète sa profession de foi, en disant: «Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète.» Un musulman partant pour une expédition guerrière ou pour un long voyage, surtout s'il doit traverser le désert, emporte ordinairement son linceul. Dans ce dernier cas, il n'est pas rare que le voyageur soit obligé de creuser lui-même sa fosse; car souvent, exténué par la fatigue et les privations, ou succombant sous le poids de la maladie, si ses compagnons de voyage ne peuvent s'arrêter pour attendre sa guérison ou sa mort, il fait son ablution avec de l'eau si c'est possible, ou bien, ce qui est permis, à défaut d'eau, avec du sable ou de la poussière; puis, ayant creusé une tranchée en forme de fosse, il s'y couche enveloppé dans son linceul; après cette cérémonie, il se recouvre, sauf le visage, avec le sable extrait de cette fosse, et, dans cet état, il attend la mort qui doit mettre fin à ses maux, abandonnant au vent le soin de combler entièrement le lieu de sa sépulture.
Si la mort frappe un des ulémas éminents du Caire, les muezzins du Azhar et ceux de plusieurs autres mosquées annoncent cet événement en psalmodiant du haut des minarets le cri appelé _Abrar_, d'après certains versets du Coran, dont la psalmodie est en usage pendant le Ramazan.
Les cérémonies observées à l'occasion du décès et de l'enterrement d'un homme ou d'une femme sont à peu près semblables. Lorsque le râle ou d'autres symptômes indiquent la mort prochaine d'un homme, une des personnes présentes le tourne de façon à ce qu'il ait la face dans la direction de la Mecque, et lui ferme les yeux. Même avant qu'il ait rendu l'âme, ou un moment après, les hommes qui se trouvent là s'écrient: «Allah! il n'y a de force ni de puissance qu'en Dieu! Nous appartenons à Dieu, et nous devons retourner vers lui! Dieu, faites-lui miséricorde!» Pendant ce temps, les femmes de la famille poussent les cris de lamentation appelés _Wilwal_, puis des cris plus perçants en prononçant le nom du défunt. Les exclamations les plus usitées et qui s'échappent des lèvres de sa femme ou de ses femmes et de ses enfants sont: «O mon maître! ô mon chameau! (ce qui signifie: O toi qui apportais mes provisions et qui as porté mes fardeaux!) ô mon lion! ô chameau de la maison! ô ma gloire! ô ma ressource! ô mon père! oh! malheur! »
Aussitôt après la mort, le défunt est dépouillé des habits qu'il portait et recouvert d'autres habits; puis on le place sur son lit ou son matelas, et on étend sur lui un drap de lit. Les femmes continuent leurs lamentations, et beaucoup de voisins, entendant ce vacarme, viennent se joindre à elles.
En général, la famille envoie chercher deux ou plusieurs _neddabihs_ (pleureuses publiques). Chacune apporte un tambourin qui n'a point les plaques de métal résonnant dont sont pourvus les cerceaux des tambourins ordinaires. Ces femmes frappent sur cet instrument en s'écriant: _Hélas pour lui!_ et en louant le turban du défunt, la beauté de sa personne, etc., tandis que les femmes de la famille, les servantes et les amies du défunt, les cheveux épars et quelquefois les habits déchirés, crient aussi: _Hélas pour lui!_ en se frappant le visage. Ces lamentations durent au moins une heure.
Bientôt arrive le _muggassil_ (laveur des morts) avec un banc, sur lequel il place le cadavre, et une bière. Si la personne morte est d'un rang respectable, les fakirs qui doivent faire partie du convoi funèbre sont alors introduits dans la maison mortuaire. Durant la cérémonie du lavement du corps, ceux-ci sont placés dans une pièce voisine, ou bien en dehors, à la porte de l'appartement; quelques-uns d'entre eux récitent, ou plutôt psalmodient le sourat _El-Anam_ (sixième chapitre du Coran), tandis que d'autres psalmodient une partie du _Burdeh_, célèbre poëme à la louange du prophète. Le laveur ôte les habits du défunt, qui sont pour lui un revenant bon; il lui attache la mâchoire et lui ferme les yeux. L'ablution ordinaire qui prépare à la prière ayant été faite sur le cadavre, à l'exception de la bouche et du nez, le mort est bien lavé de la tête aux pieds avec de l'eau chaude et du savon, et avec des fibres de palmier, ou encore avec de l'eau dans laquelle on a fait bouillir des feuilles d'alizier[1]. Les narines, les oreilles, etc., sont bourrées de coton, et le corps est aspergé d'un mélange d'eau, de camphre pilé, de feuilles d'alizier séchées et également pilées, et d'eau de rose. Les chevilles sont attachées ensemble et les mains placées sur la poitrine.
Le _kifen_[2], vêtement de tombeau du pauvre, se compose d'un ou deux morceaux de coton tout simplement disposés en forme de sac; mais le corps d'un homme opulent est ordinairement enveloppé, d'abord dans de la mousseline, ensuite dans un drap de coton plus épais, puis dans une pièce d'étoffe de soie et coton rayée, et enfin dans un châle de cachemire. Les couleurs choisies de préférence pour ces objets sont le blanc et le vert, quoiqu'on puisse faire usage de toute autre couleur, excepté du bleu ou de tout ce qui approche de cette couleur. Lorsque le corps a été ainsi préparé pour l'inhumation, on le place dans la bière, qui est ordinairement recouverte d'un châle de cachemire rouge ou d'une autre couleur. Les personnes devant former le convoi funèbre se placent alors dans l'ordre usité, et qui pour les convois ordinaires est le suivant:
D'abord six pauvres ou davantage; ces hommes, appelés _yiméniyeh_, sont ordinairement choisis parmi les aveugles; ils marchent deux par deux ou trois par trois, à pas lents, en psalmodiant d'un ton lugubre la profession de foi: «Il n'y a d'autre Dieu que Dieu; Mahomet est son apôtre. »
Ces pauvres sont suivis de parents et d'amis du défunt, et, en bien des occasions, plusieurs derviches ou autres religieux, portant les bannières de leur ordre, se joignent au cortége; ensuite viennent trois ou quatre écoliers, dont l'un porte un _mushaf_ (ou copie du Coran), ou bien un des volumes contenant une des trente sections du Coran. Ce livre est placé sur une espèce de pupitre fait de baguettes de palmier, et qui est ordinairement recouvert d'un mouchoir brodé. Ces garçons chantent, d'une voix plus haute et plus animée que celle des yiméniyeh, quelques stances d'un poëme nommé _Hauhrigeh_, et qui décrit les événements du dernier jour du jugement.
Voici une traduction du commencement de ce poëme: «Je célèbre la perfection de Celui qui a créé tout ce qui a une forme, et a subjugué ses serviteurs par la mort.--Ils seront tous couchés dans le tombeau.--Je célèbre la perfection du Seigneur de l'Orient.--Je célèbre la perfection de l'illuminateur des deux lumières, le soleil ainsi que la lune.--Sa perfection: combien il est généreux!--Sa perfection: combien il est clément!--Sa perfection: combien il est grand!--Quand un serviteur se révolte contre lui, il le protège! »
Les jeunes écoliers précèdent immédiatement le cercueil, que l'on porte la tête en avant; il est d'usage que trois ou quatre amis du défunt le portent quelque temps: d'autres les relèvent successivement. Souvent des passants participent à ce service, qui est considéré comme grandement méritoire.
Les femmes suivent le cercueil au nombre quelquefois d'une vingtaine; leurs cheveux épars sont ordinairement cachés par leurs voiles.
Les femmes, parentes ou domestiques de la maison, sont distinguées chacune par une bande de toile, d'étoffe de coton ou de mousseline, ordinairement bleue, attachée autour de la tête par un seul nœud, laissant pendre par derrière les deux bouts[3]. Chacune d'elles porte aussi un mouchoir, ordinairement teint en bleu, qu'elles mettent sur leurs épaules, et quelques-unes tordent ce mouchoir des deux mains au-dessus de leur tête ou devant leur visage. Les cris des femmes, les chants animés des jeunes garçons et les tons lugubres sur lesquels psalmodient les yiméniyeh produisent une dissonance étrange.
Le prophète avait défendu les lamentations des femmes et la célébration des vertus du défunt à l'occasion des funérailles. Mahomet déclarait que les vertus qui étaient attribuées de la la sorte au mort deviendraient pour celui-ci des sujets de reproche s'il ne les possédait pas dans son état futur. Il est vraiment remarquable de voir combien quelques préceptes du prophète sont chaque jour rejetés par les mahométans modernes, les _wahhabis_ seuls exceptés. Nous avons vu quelquefois des pleureuses de la basse classe suivant un cercueil à visage découvert, après avoir eu soin de se barbouiller de boue dont elles avaient aussi couvert leur coiffure et leur poitrine. Cette coutume existait chez les anciens Égyptiens. Le convoi d'un homme opulent ou même d'une personne de la classe moyenne est parfois précédé de quelques chameaux chargés de pain et d'eau que l'on distribue aux pauvres devant le tombeau. Ces convois se composent de personnes plus variées et plus nombreuses. Les yiméniyeh ouvrent la marche en psalmodiant, comme il est dit plus haut, la profession de foi. Ils sont suivis des amis du défunt et de quelques hommes savants et dévots invités à prendre part à la cérémonie. Ensuite vient un groupe de fakirs psalmodiant le sourat _El-Anam_; d'autres religieux suivent en chantant différentes prières, selon les ordres dont ils font partie et que de célèbres cheiks ont fondés; suivent les bannières de l'un ou l'autre supérieur des derviches à moitié déployées; puis viennent les jeunes écoliers, le cercueil et les pleureuses comme dans les autres convois, et, quelquefois, lorsque les porteurs sont d'un certain rang, leurs chevaux de main les suivent. En certaines occasions, le convoi est terminé par un buffle destiné à être sacrifié devant le tombeau; sa viande est ensuite distribuée aux pauvres.
On voit encore plus de personnes aux convois des cheiks dévots ou de l'un des grands ulémas. On ne couvre point d'un châle le cercueil de ces personnages. Le _wili_ (saint) est, en outre, à l'occasion de ces funérailles, honoré d'une manière toute particulière. Des femmes suivent son cercueil; mais, au lieu de pleurer et de se lamenter comme elles le feraient pour un mortel ordinaire, elles font retentir l'air de cris aigus et de chants de joie nommés _Zugharite_; si elles suspendent ces accents joyeux, ne fût-ce que pour l'espace d'une minute, les porteurs déclarent ne pouvoir avancer, et qu'un pouvoir surnaturel les tient rivés à l'endroit où ils se trouvent.