Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Part 23

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Les cercueils en usage pour les jeunes garçons et les femmes sont différents de ceux des hommes. Il est vrai que, comme ceux des hommes, ils ont un couvercle de bois sur lequel est étendu un châle; mais ces cercueils ont à la tête un morceau de bois droit, nommé _shahid_. Ce shahid est couvert d'un châle, et la partie supérieure (lorsque le cercueil renferme une femme de la classe moyenne ou une femme d'un haut rang) est parée de divers ornements appartenant à la coiffure féminine. Le haut, en étant plat ou circulaire, sert souvent à y placer un _kurs_ (ornement rond en or ou en argent, enrichi de diamants ou d'or ciselé en relief, qui est porté par les femmes sur le sommet de la tête); par derrière, on suspend le _safa_ (un certain nombre de tresses en soie noire avec des ornements en or, que les dames ajoutent à leurs cheveux nattés, retombant le long de leur dos). On distingue le cercueil d'un garçon par un turban, ordinairement en cachemire rouge, et placé en haut du shahid, et, lorsque le garçon est très-jeune, on y ajoute le kurs et le safa. S'il s'agit d'un enfant en bas âge, un homme le transporte dans ses bras au cimetière; son corps n'est recouvert que d'un châle; quelquefois aussi, on le met dans un petit cercueil, qu'un homme porte sur sa tête.

Les enterrements des femmes et des jeunes garçons, quoique plus simples, sont presque semblables à ceux des hommes, à moins que la famille ne soit riche ou haut placée. Un convoi des plus pompeux que nous ayons vu, est celui d'une jeune fille de grande famille. Deux hommes, portant chacun un drapeau vert, ferlé, de grande dimension, ouvraient la marche; les yiméniyeh suivaient au nombre de huit; puis un groupe de fakirs psalmodiaient un chapitre du Coran. Venait ensuite un homme portant une branche d'alizier (_nabk_), emblème des jeunes personnes, entre deux autres hommes, ayant à la main un long bâton surmonté de plusieurs cerceaux ornés de bandelettes de papier de couleurs variées. Derrière ces trois personnes marchaient côte à côte deux soldats turcs; un des soldats portait un petit plateau d'argent doré, sur lequel était un _kumkum_ (flacon) d'eau de rose; l'autre était muni d'un plateau semblable portant un _mibkarah_ (réchaud) en argent doré, où brûlaient des parfums. Ces vases, qui embaumaient l'air, étaient destinés à embaumer le caveau sépulcral. De temps à autre, on aspergeait d'eau de rose les spectateurs. Les soldats étaient suivis par quatre hommes; chacun de ceux-ci portait, sur un plateau, plusieurs petits cierges allumés, fixés dans des morceaux de pâte de _henna_; le cercueil, recouvert de châles d'une grande richesse, avait son shahid orné de magnifiques toques, et, outre le safa, un _kussah-ahwas_ (ornement d'or et de diamants pour ceindre le front). Sur le sommet du shahid se trouvait un riche kurs en diamants. Ces bijoux appartenaient à la défunte, ou bien, comme cela se fait quelquefois, ils avaient été empruntés pour la cérémonie. Les femmes, au nombre de huit, portaient le costume de soie noire des dames égyptiennes; mais, au lieu de marcher à pied, comme c'est l'usage, elles étaient montées sur des ânes à haute selle.

Nous allons maintenant passer à la description des rites et cérémonies dans l'intérieur de la mosquée et du tombeau.

Si le défunt habitait un des quartiers situés an nord de la ville, on porte, de préférence, le corps à la mosquée de Hasaneyn, à moins qu'il ne soit pauvre, et ne soit pas voisin de ce sanctuaire vénéré. Dans ce cas, ses amis le portent à la mosquée la plus rapprochée, afin d'épargner du temps et des dépenses inutiles; s'il était uléma, c'est-à-dire d'une profession savante quoique humble, on le transporte ordinairement à la grande mosquée d'El-Azhav. Les habitants de la partie méridionale de la capitale portent, en général, leurs morts à la mosquée de Seiyeden-Zeyneb, ou à celle d'un autre saint célèbre. La raison de la préférence que l'on donne à ces mosquées par-dessus les autres, est la croyance que les prières qui se font près du tombeau des saints sont particulièrement efficaces.

Entré dans la mosquée, le cercueil est placé à terre, à l'endroit habituel de la prière, ayant le côté droit vers la Mecque. L'iman est debout du côté gauche du cercueil, la face tournée vers celui-ci, et dans la direction de la Mecque, tandis qu'un des officiers subalternes, chargé de répéter les paroles de l'iman, se place aux pieds du défunt. Ceux qui assistent aux funérailles se rangent derrière l'iman, les femmes à part derrière les hommes; car il est rare que l'entrée de la mosquée leur soit interdite lors de ces cérémonies. La congrégation ainsi disposée, l'iman commence la prière des morts et débute par ces paroles: «Je propose de réciter la prière des quatre tekbires (prière funèbre qui consiste dans l'exclamation répétée de _Allah akbar!_ ou: Dieu est infiniment grand!) sur le mahométan défunt ici présent.» Après cette espèce de préface, il élève les deux mains qu'il tient ouvertes, touchant avec l'extrémité des pouces le tube de ses oreilles, et s'écrie: «Dieu est infiniment grand!» Le servant (_muballigh_) répète cette exclamation, et chacun des individus placés derrière l'iman en fait autant. Ayant dit la prière _Fathah_, l'iman s'écrie une deuxième fois: «Dieu est infiniment grand!» Après quoi, il ajoute: «O Dieu! favorise notre seigneur Mahomet, le prophète illustre, ainsi que sa famille et ses compagnons, et conserve-les!» Une troisième fois, l'iman crie: «Dieu est infiniment grand!» puis il dit: «O Dieu! en vérité, voici ton serviteur; il a quitté le repos du monde et son amplitude, tout ce qu'il va aimé, et ceux desquels il y était aimé, pour les ténèbres du tombeau et pour ce qu'il éprouve. Il a proclamé qu'il n'y a de Divinité que toi seul; que tu n'as point d'égal, et que Mahomet est ton serviteur et ton apôtre, tu as la toute science de ce qui te concerne. O Dieu! il est parti pour demeurer avec toi, et tu es celui auprès duquel il est infiniment excellent de demeurer. Ta miséricorde lui est devenue nécessaire, et tu n'as pas besoin de son châtiment. Nous sommes venus vers toi en te suppliant de permettre que nous intercédions en sa faveur. O Dieu! s'il a fait le bien, augmente la somme de ses bonnes actions, et, s'il a fait le mal, oublie ses mauvaises actions. Que ta miséricorde daigne l'accueillir; épargne lui les épreuves de la tombe et ses tourments; fais que son sépulcre lui soit large, et tiens la terre loin de ses flancs[4]; fasse ta miséricorde qu'il puisse être exempté de tes tourments jusqu'au temps où tu l'enverras en sûreté au paradis, ô toi! le plus miséricordieux de ceux qui montrent de la miséricorde! »

Ayant pour la quatrième fois crié: «Dieu est infiniment grand,» l'iman ajoute:

«O Dieu! ne nous refuse pas notre récompense pour le service que nous lui avons rendu, et ne nous fais pas passer par ses épreuves après lui; pardonne-nous, pardonne-lui, ainsi qu'à tous les musulmans, ô seigneur de toute créature!» L'iman termine ainsi sa prière, et, saluant les anges à droite et à gauche, il dit: «Que la paix, ainsi que la miséricorde divine, soit avec vous!»--ainsi que cela se pratique à la fin des prières ordinaires. S'adressant alors aux personnes présentes, il leur dit: «Donnez votre témoignage à son égard;» et ils répondent: «Il fut vertueux.» Ensuite on enlève le cercueil, et, si la cérémonie a lieu dans la mosquée de quelque saint célèbre, on le place devant le _maksourah_, ou grillage qui entoure le cénotaphe du saint. Quelques fakirs et les assistants récitent ici d'autres prières funèbres, et le convoi se remet en marche dans l'ordre précédent jusqu'au cimetière. Ceux du Caire sont pour la plupart hors de la ville, dans les contrées désertes situées au nord, à l'est et au sud de son enceinte; les cimetières dans la ville sont en petit nombre et de peu d'étendue.

Nous allons maintenant donner une description succincte d'un mausolée. Il se compose d'un caveau oblong, ayant un toit voûté; il est généralement construit en briques enduites de plâtre. Le caveau est profond afin que ceux qui y sont inhumés puissent à l'aise se mettre sur leur séant, lorsqu'ils sont visités et examinés par les deux anges _Munkar_ et _Nékir_. Un des côtés du mausolée fait face à la direction de la Mecque, c'est-à-dire au sud-est; l'entrée est au nord est. Devant cette entrée se trouve une petite cave carrée recouverte en pierres la traversant d'un côté à l'autre, afin d'empêcher la terre de pénétrer dans le caveau. Cette cavité ainsi maçonnée est à son tour recouverte de terre. Le caveau peut d'ordinaire contenir au moins quatre cercueils. Il arrive fort rarement que les hommes et les femmes soient inhumés dans le même caveau; mais, lorsque cela a lieu, on y établit un mur de séparation entre les deux sexes. On construit au-dessus du caveau un monument oblong, nommé _tarkibeh_, qui est ordinairement en pierres ou en briques; sur ce monument sont placées perpendiculairement deux pierres, l'une à la tête, l'autre aux pieds. En général, ces pierres sont d'une grande simplicité; cependant, on en voit d'ornées, et souvent celle du côté de la tête porte pour inscription un verset du Coran[5] et le nom du défunt avec la date de son décès. Cette pierre est quelquefois surmontée d'une sculpture représentant un turban, un bonnet ou quelque autre coiffure, qui indique le rang ou la classe des personnes placées dans le tombeau. Sur le monument d'un cheik éminent, ou d'une personne de haut rang, l'on érige ordinairement un petit bâtiment surmonté d'une coupole. Beaucoup des tombeaux érigés en l'honneur des notabilités turques ou mameloukes portent des tarkibehs en marbre, couverts d'un dais en forme de coupole, reposant sur quatre colonnes de marbre: alors, la pierre perpendiculairement placée du côté de la tête porte des inscriptions en lettres d'or, sur un fond d'azur. Dans le grand cimetière au midi du Caire, on en voit un grand nombre construits de cette façon. La plupart des tombeaux des sultans sont d'élégantes mosquées; on en trouve quelques-uns dans la capitale, et d'autres dans les cimetières des environs.

Les mausolées décrits, reprenons la suite des cérémonies d'inhumation.

Le tombeau ayant été ouvert avant l'arrivée du corps, l'enterrement n'éprouve aucun retard. Aussitôt le fossoyeur et ses deux assistants tirent le corps du cercueil et le déposent dans le caveau; les bandages dont on l'a entouré sont déliés; on le pose sur le côté droit, ou bien on l'incline à droite, de manière que la face soit tournée vers la Mecque: on l'assujettit dans cette position au moyen de quelques briques crues. Si l'enveloppe extérieure est un châle de cachemire, on le déchire, de peur que sa valeur ne soit un appât pour la violation du tombeau par quelque profane. Quelques-uns des assistants placent doucement un peu de terre auprès du corps et dessus; puis on referme l'entrée du caveau, au moyen des pierres de clôture placées sur la petite cavité qui la précède et de la terre qu'on avait déblayée. On procède alors à une cérémonie qui a lieu pour tous, excepté pour les enfants en bas âge, ceux-ci n'étant pas considérés comme responsables de leurs actions. Un fakir y remplit l'office de _mullakin_ (instructeur des morts), et, assis devant le mausolée, il dit: «O serviteur de Dieu! ô fils d'une servante de Dieu! sache qu'à présent descendront deux anges expédiés vers toi et tes semblables.--Lorsqu'ils te demanderont; «Qui est ton seigneur?» réponds-leur: «Dieu est mon seigneur, en vérité.» Et, quand ils te questionneront concernant ton prophète, ou l'homme qui a été envoyé vers toi, dis-leur: «Vraiment, Mahomet est l'apôtre de Dieu;» et, lorsqu'ils te questionneront sur ta religion, dis-leur: «L'islamisme est ma religion;» et, quand ils te demanderont le livre qui est ta règle de conduite, tu leur diras: «Le Coran est le livre qui règle ma conduite, et les musulmans sont mes frères;» et, lorsqu'ils te questionneront sur ta foi, tu leur répondras: «J'ai vécu et je suis mort dans la persuasion qu'il n'y a de Dieu que Dieu, et que Mahomet est l'apôtre de Dieu.» Alors, les anges te diront: Repose, ô serviteur de Dieu! sous la protection de Dieu! »

Les Égyptiens croient que l'âme reste avec le corps pendant la première nuit qui suit l'inhumation, et que, cette nuit-là, elle est visitée et examinée par les deux anges indiqués ci-dessus, qui peuvent torturer le corps.

Les personnes louées pour assister aux funérailles sont payées au tombeau; les yiméniyeh reçoivent habituellement une piastre par tête. Il a été dit que les gens opulents font conduire à dos de chameau de l'eau et du pain, qui sont distribués aux pauvres après l'inhumation; aussi les malheureux se rendent-ils en foule au cimetière, lorsqu'on y sacrifie un buffle, dont la viande est également distribuée aux pauvres; cela s'appelle _el-kaffa-rah_ (l'expiation). On croit que ce sacrifice peut expier les petits péchés, mais non pas les gros. Après les funérailles, chaque parent du défunt est complimenté par le vœu «que sa perte puisse être heureusement compensée,» ou bien on le félicite de ce que sa vie est prolongée.

La nuit qui suit l'inhumation est nommée _leylet-el-wahed_ (nuit de la solitude), la place du défunt restant abandonnée.

Dès le coucher du soleil, on conduit deux ou trois fakirs à la maison mortuaire, où ils soupent de pain et de lait, à la place où le défunt est mort; ils récitent après le sourat _El-Mulk_ (soixante-septième chapitre du Coran). Comme on croit que, durant la première nuit après l'inhumation, l'âme reste avec le corps, pour se rendre ensuite, soit au séjour désigné aux âmes vertueuses jusqu'au jour du dernier jugement, soit dans la prison où les méchants doivent attendre leur arrêt définitif[6], cette nuit est ainsi nommée _leylet-el-wahed_ (nuit de la solitude).

Une autre cérémonie nommée celle du _sebbah_ (du rosaire), a lieu à cette occasion pour faciliter l'entrée du défunt dans un état de béatitude; elle dure de trois à quatre heures. Après l'_eshi_ (chute du jour), quelques fakirs, souvent au nombre de cinquante, s'assemblent dans la maison mortuaire; s'il n'y a ni cour ni grande pièce pour leur réception, on étend des nattes devant la maison, et ils s'y asseyent.

Un de ces fakirs porte un _sebbah_ (rosaire) composé de mille grains, de la grosseur d'un œuf de pigeon, ou environ. Ils commencent la cérémonie en récitant le sourat _El-Mulk_; puis ils répètent trois fois: _Dieu est unique!_ Après quoi, ils récitent le sourat _El-Faluk_ (avant-dernier chapitre du Coran) et le premier chapitre _Fathah_.--Ils disent ensuite trois fois: «O Dieu! favorise entre tes créatures, notre seigneur Mahomet, sa famille, ses compagnons et conserve-les!» Ils ajoutent: «Tous ceux qui te célèbrent sont les diligents, et ceux qui négligent de te célébrer sont les négligents.» Puis ils répètent _trois mille fois_: «Il n'y a de Divinité que Dieu!» L'un d'entre eux tient le rosaire et compte chaque répétition de ces mots, en faisant glisser un de ces grains à travers ses doigts. Après la répétition de chaque mille fois, souvent ils se reposent et prennent le café. Ayant complété le dernier mille, s'étant reposés et rafraîchis, ils répètent cent fois: «Je célèbre la perfection de Dieu et sa louange!»--Puis un nombre égal de fois: «Je demande pardon à Dieu le grand!» après quoi, ils disent cinquante fois: «Je célèbre la perfection du Seigneur, l'Éternel, la perfection de Dieu, l'Éternel!»--Puis ils répètent ces mots du Coran: «Célèbre les perfections de ton Seigneur, le Seigneur de la puissance, en le relevant de ce qu'on lui attribue (les chrétiens et les autres) d'avoir un fils, ou participant à sa divinité; que la paix soit avec les apôtres, et louange à Dieu, le Seigneur de toute créature!» Après, deux ou trois de ces fakirs récitent chacun un verset du Coran. Cela fait, un d'entre eux adresse à ses compagnons la demande suivante: «Avez-vous transmis à l'âme du défunt les mérites de ce que vous avez récité?» Les autres répondent: «Nous l'avons transmis; que la paix soit avec les apôtres, etc.» Ceci termine la cérémonie du _sebbah_, qui chez les riches est répétée la deuxième et la troisième nuit. Cette cérémonie se célèbre aussi dans les familles qui reçoivent la nouvelle du décès d'un proche parent.

Les hommes ne changent rien à leurs habits en signe de deuil; il en est de même chez les femmes lorsqu'il s'agit d'un homme âgé; mais, pour les autres, elles portent le deuil: dans ce cas, elles teignent avec de l'indigo leurs chemises, leurs voiles et leurs mouchoirs, donnant à ces objets une teinte bleue, quelquefois approchant du noir; quelques-unes teignent de même leurs mains et leurs bras jusqu'à la hauteur du coude, et badigeonnent leurs chambres de la même couleur, quand le maître de la maison ou le propriétaire du mobilier vient à mourir, et aussi, dans d'autres cas de douleur, elles mettent à l'envers les tapis, les nattes, les coussins et les couvertures des divans. Durant leur deuil, elles ne tressent point leurs cheveux, elles cessent de porter quelques-unes de leurs parures, et, si elles fument, elles n'emploient que des tuyaux de roseau.

Vers la fin du premier jeudi après les funérailles, et même souvent dans la matinée de ce jour, les femmes de la famille du défunt recommencent leurs lamentations dans la maison mortuaire; quelques-unes de leurs amies se joignent à elles; dans l'après-midi, ou le soir du même jour, les hommes qui furent les amis de la maison y viennent aussi pour faire visite, et trois ou quatre fakirs y font des prières. Le vendredi matin, les femmes se rendent au tombeau, où elles observent le même cérémonial que celui qui a lieu lors de l'inhumation. En partant, elles placent une branche de palmier sur la tombe ou elles distribuent aux pauvres des gâteaux et du pain. Ces cérémonies se renouvellent aux mêmes jours correspondants, pendant quarante jours après les funérailles. (Voir la _Genèse_, liv. III.)

Parmi les paysans de la haute Égypte, il existe une singulière coutume: les parentes et amies de la personne décédée se rassemblent devant sa maison pendant les trois premiers jours qui suivent les funérailles, afin d'y pousser des cris lamentables et d'y exécuter des danses étranges; elles barbouillent de boue leur visage, leur gorge et une partie de leur habillement, et elles s'attachent autour de la taille, en guise de ceinture, une corde faite d'une herbe grossière appelée _halfa_. (Cette coutume existait chez les anciennes Égyptiennes; voir Hérodote, livre II. chap. XXV.) Chacune d'elles agite convulsivement dans sa main un bâton de palmier, une lance ou un sabre nu; elles dansent en même temps d'un pas lent, mais d'une manière irrégulière, en levant et en abaissant leur corps. Cette danse dure une heure et même deux, et on la répète deux ou trois fois par jour. Après le troisième jour, les femmes visitent le tombeau du défunt et y déposent leurs ceintures de cordes; puis on tue d'ordinaire un agneau, ou un chevreau, comme sacrifice expiatoire, et un festin termine la cérémonie.

[1] Les pauvres se servent souvent des feuilles d'alizier séchées et pilées en guise de savon.

[2] Le _kifen_ est souvent aspergé d'eau du puits de _Zemzem_, qui se trouve dans le temple de la Mecque.

[3] On voit souvent sur les murs des tombeaux des anciens Égyptiens, où sont représentées des scènes funèbres, des femmes parlant une bande semblable autour de la tête.

[4] Les musulmans croient que les corps des méchants sont douloureusement oppressés par la terre, qui se serre dans la tombe contre leurs flancs, quoiqu'elle soit toujours faite très-large.

[5] Le prophète avait pourtant défendu de graver soit le nom de Dieu, soit aucune parole du Coran sur les tombeaux, qu'il avait prescrit de construire bas et uniquement en briques nues.

[6] _Sale_, dans son discours préliminaire, sect. IV, a énuméré les opinions des musulmans au sujet de l'état des âmes dans le temps qui s'écoule entre la mort et le jugement.

VIII--POPULATION DE L'ÉGYPTE

A l'exception de la capitale et de quelques autres villes, l'Égypte a peu de belles maisons. La demeure du bas peuple et surtout celle du paysan est d'une structure misérable; les maisons sont ordinairement construites en briques non cuites, cimentées avec de la boue, et ce ne sont souvent que des cabanes. La plupart sont composées de deux pièces, mais il est rare qu'elles aient deux étages. Dans la basse Égypte, on voit généralement dans l'une de ces pièces, et vis-à-vis, mais aussi loin que possible de l'entrée, un four, nommé _fum_, qui occupe toute la largeur de l'extrémité de la pièce. Ces fours ressemblent à un grand banc; ils sont voûtés intérieurement, se trouvent à hauteur d'appui, et leur couverture est plate. Comme il est rare que les habitants de semblables maisons possèdent des couvertures, l'hiver, après avoir allumé leur four, ils se couchent dessus. Chez quelques-uns d'entre eux, il n'y a que le mari et la femme qui jouissent de ce privilège; les enfants couchent alors à terre. Les chambres ont de petites ouvertures au haut du mur pour laisser entier le jour et faire circuler l'air; quelquefois, ces ouvertures sont garnies de grillages en bois. Les toits sont construits de branches de palmier et de feuilles de cet arbre, ou bien de tiges de millet, etc., et recouvertes d'un enduit composé de boue et de paille hachée. L'ameublement se compose d'une natte et quelquefois de deux nattes en guise de lit, de quelques vases en terre et d'un moulin à main pour le blé. L'on voit dans beaucoup de villages de grands pigeonniers carrés placés sur les toits, et dont les parois, ainsi que cela se pratiquait pour les anciens édifices égyptiens, sont légèrement inclinées vers l'intérieur; souvent, on donne à ces pigeonniers la forme d'un pain de suere; ils sont construits de briques non cuites, de boue et de pots ovales ayant une large ouverture à l'extérieur et un petit trou à l'autre extrémité. Chaque couple de pigeons occupe un pot séparé. La plupart des villages égyptiens sont situés sur des éminences formées de décombres, qui les mettent à quelques pieds au-dessus de la hauteur des inondations; ils sont quelquefois entourés de palmiers. Les décombres avec lesquels ils forment ces éminences proviennent des matériaux d'anciennes cabanes; on remarque qu'elles semblent s'élever presque au même degré que le niveau des alluvions et le lit de la rivière.

Il est difficile de constater la population d'un pays où l'on n'inscrit ni les naissances ni les décès. Il y a quelques années qu'on a voulu établir un calcul à cet égard, en prenant pour base le nombre de maisons qui couvrent l'Égypte, et la supposition que, dans la capitale, chaque maison contient huit personnes, et qu'ailleurs, dans les provinces, elle n'en contient que six. Ce calcul peut approcher assez bien de la vérité; cependant le résultat des observations faites ne donne pour les villes telles que Alexandrie, Boulaq et Masr-al-Kahirah qu'une moyenne d'au moins cinq personnes; Rashyed (Rosette) est à moitié déserte.

Quant à la ville de Dimya (Damiette), elle est populeuse et peut bien contenir six personnes par maison; si l'on n'admettait pas ces calculs, on n'atteindrait guère au chiffre supposé du nombre des habitants du pays, et l'addition d'une ou de deux personnes par maison, dans chacune de ces villes, ne peut avoir une bien grande influence sur la supputation de toute la population égyptienne, que l'on a estimée à un peu plus de 2,500,000 âmes. Dans ce nombre, on compte 1,200,000 mâles, dont un tiers ou 400,000 sont propres au service militaire. Les différentes classes dont se compose principalement celte population sont à peu près les suivantes: Égyptiens muslims (fellahs ou paysans, et habitants des villes), 1,750,000; Égyptiens chrétiens (Cophtes), 150,000; Osmanlis ou Turcs, 10,000; Syriens, 5,000; Grecs, 5,000; Arméniens, 2,000; juifs, 5,000.