Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 21
De toutes les danseuses de l'Égypte, les plus renommées sont les _Ghawazies_, ainsi désignées du nom de leur tribu. Une femme de cette tribu est appelée _Gaziyeh_, un homme _Ghazy_, et le pluriel _Ghawazys_ est généralement appliqué aux femmes. Leur danse n'est pas toujours gracieuse. D'abord elles commencent avec une sorte de réserve; mais bientôt leur regard s'anime, le bruit de leurs castagnettes de cuivre devient plus rapide, et, par l'énergie croissante de tous leurs mouvements, elles finissent par donner la représentation exacte de la danse des femmes de Gadès, telle qu'elle est décrite par Martial et par Juvénal. Le costume dans lequel elles se montrent ainsi est semblable à celui que les Égyptiennes de la classe moyenne portent dans l'intérieur du harem. Il consiste dans le _yalek_ ou _an tery_, le _shintyan_, etc., composés de belles étoffes, et auxquels elles ajoutent des ornements variés. Le tour de leurs yeux est nuancé d'un collyre noir; l'extrémité des doigts, la paume de la main et certaine partie du pied sont colorées avec la teinture rouge du henné, selon l'usage commun aux Égyptiennes de toutes les conditions. En général, ces danseuses sont suivies de musiciens appartenant pour la plupart à la même tribu; leurs instruments sont le _kemenyeh_ ou le _rebab_, le _tar_ ou _tarabouk_ et le _zorah_. Mais le _tar_, en particulier, est ordinairement entre les mains d'une vieille femme. Il arrive souvent qu'à l'occasion de certaines fêtes de famille, telles que mariages ou naissances, on laisse les Ghawazies danser dans la cour des maisons, ou, dans la rue, devant les portes, mais sans jamais les admettre dans l'intérieur d'un harem honnête, tandis qu'au contraire il n'est pas rare qu'on les loue pour le divertissement d'une réunion d'hommes. Dans ce cas, comme on peut l'imaginer, leurs exercices sont encore plus lascifs que nous ne le disions plus haut. Quelques-unes d'entre elles ne portent pour tout vêtement, dans ces réunions privées, que le _shintyan_ (ou caleçon) et le _tob_, c'est-à-dire une chemise ou robe très-ample en gaze de couleur, demi-transparente, et ouverte par devant à peu près jusqu'à mi-jupe. S'il arrive alors qu'elles affectent encore un reste de pudeur, cela ne tient pas longtemps contre les liqueurs enivrantes qu'on leur verse abondamment.
Est-il besoin d'ajouter que ces femmes sont les plus misérables courtisanes de l'Égypte? Cependant, quelques-unes sont d'une grande beauté, la plupart sont richement vêtues, et ce sont, en résumé, les plus belles femmes de la contrée. Il est à remarquer qu'un certain nombre d'entre elles ont le nez légèrement aquilin, bien qu'à tous autres égards on retrouve en elles le type originaire. Les femmes, aussi bien que les hommes,. prennent plaisir à se rassembler autour d'elles dans les rues; mais les honnêtes gens et les personnes des hautes classes se détournent d'elles.
Quoique les Ghawazys diffèrent légèrement, dans l'aspect, du reste des Égyptiens, nous doutons fortement qu'ils soient d'une race distincte comme ils l'affirment eux-mêmes. Toutefois, leur origine est enveloppée de beaucoup d'incertitude. Ils prétendent s'appeler _Bara'mikeh_ ou _Bormekeh_, et se vantent de descendre de la fameuse famille des Barmécides, qui fut l'objet des faveurs et ensuite de la capricieuse tyrannie de Haroun-al-Raschid, dont il est question plusieurs fois dans les contes arabes des _Mille et une Nuits_. Mais, comme on l'a remarqué plus haut, ils n'ont d'autres droits à porter le nom de _Bara'mikeh_, que parce qu'ils leur ressemblent en libéralité, bien que la leur soit d'une espèce toute différente.
Sur beaucoup des anciens tombeaux égyptiens, l'on a représenté des Ghawazies (femmes) dansant de leur allure la plus libre aux sons de divers instruments, c'est-à-dire d'une manière analogue à celle des Ghawazies modernes, ou peut-être encore plus licencieuse; car une ou plusieurs de ces figures, bien que placées à côté de personnages éminents, sont ordinairement représentées dans un état de nudité complète. Cette coutume d'orner ainsi les monuments dont nous parlons, et qui, pour la plupart, portent les noms d'anciens rois, montre combien ces danses ont été communes à toute l'Égypte dans les temps les plus reculés, même avant la fuite des Israélites. Il est donc probable que les Ghawazies modernes descendent de cette classe de danseuses qui divertissaient les premiers pharaons. On pourrait inférer, de la ressemblance du _fandango_ avec les danses des Ghawazies, qu'il fut introduit en Espagne par les conquérants arabes; mais on sait que les femmes de Gadès (actuellement Cadix) étaient renommées pour ces sortes d'exercices dès les premiers temps des empereurs romains.
Les Ghawazys, hommes et femmes, se distinguent ordinairement des autres classes en ce qu'ils ne se marient qu'entre eux; mais on voit quelquefois une Ghaziyeh faire vœu de pauvreté et épouser quelque Arabe honorable, qui généralement n'est pas déconsidéré par cette alliance. Les Ghawazies sont toutes destinées à de misérables professions, mais toutes ne se consacrent pas à la danse. Le plus grand nombre se marient, mais jamais avant d'avoir embrassé l'état qu'elles ont choisi.
Le mari est soumis à la femme, il lui sert de domestique et de pourvoyeur, et généralement, si elle est danseuse, il est aussi son musicien. Cependant quelques hommes gagnent leur vie comme forgerons, taillandiers ou chaudronniers.
Quoique quelques-unes des Ghawazies possèdent des biens considérables et de riches ornements, beaucoup de leurs costumes sont semblables à celui de ces bohémiens qu'on voit en Europe et que nous supposons être originaires d'Égypte. Le langage ordinaire des Ghawazys des deux sexes est le même que celui du reste des Égyptiens; mais, quelquefois, ils font usage d'un certain nombre de mots particuliers à eux seuls, afin de se rendre inintelligibles aux étrangers. Quant à la religion, ils professent ouvertement le mahométisme, et il arrive souvent que quelques-uns suivent les caravanes égyptiennes jusqu'à la Mecque. On voit un grand nombre de Ghawazies dans presque toutes les villes considérables de l'Égypte. En général, leurs habitations sont des cahutes basses ou des tentes provisoires, car elles voyagent souvent d'une ville à l'autre. Cependant quelques-unes s'établissent dans de grandes maisons et achètent de jeunes esclaves noires, puis des chameaux, des ânes et des vaches sur lesquels elles trafiquent. Elles suivent les camps et se trouvent à toutes les fêtes religieuses ou autres; ce qui, pour beaucoup de gens, en forme le principal attrait. Dans ces occasions, on voit de nombreuses tentes de Ghawazies; quelques-unes ajoutent le chant à la danse et vont de pair avec les Awalim, qui sont de la plus basse classe. D'autres encore portent le _toba_ de gaze par-dessus un autre vêtement avec le shintyan et un _tarhah_ de crêpe ou de mousseline, et se parent en général d'une profusion d'ornements, tels que dentelles, bracelets et cercles aux jambes. Elles portent aussi un rang de pièces d'or sur le front, et quelquefois un anneau dans l'une des narines, et toutes emploient la couleur du henné pour teindre leurs mains et leurs pieds.
Au Caire, beaucoup de gens qui affectent de croire qu'il n'y a d'autre inconvenance, dans ces danses, que celle d'être exécutées par des femmes, lesquelles ne devraient pas s'exposer ainsi en public, emploient des hommes pour ces sortes de divertissements; mais le nombre de ces danseurs, qui sont pour la plupart de jeunes hommes, et qu'on appelle _khowals_, est fort restreint. Ils sont natifs d'Égypte. Devant représenter des femmes, leurs danses ont le même caractère que celles des Ghawazies, et ils agitent leurs castagnettes de la même manière. Mais, comme s'ils voulaient éviter qu'on ne prît leur rôle au sérieux, leur costume, qui s'accorde en cela avec leur singulière profession, est mi-partie masculin et mi-partie féminin: il consiste principalement en une veste fermée, une ceinture et une espèce de jupe; toutefois, leur ensemble est plutôt féminin que masculin, sans doute parce qu'ils laissent croître leurs cheveux et les tressent à la manière des femmes. Ils imitent les femmes en se nuançant les paupières et en colorant leurs mains avec le henné. Dans les rues, quand ils ne dansent pas, ils sont souvent voilés, non par honte, mais simplement pour mieux imiter les manières féminines. Souvent aussi on les emploie de préférence aux Ghawazies pour danser dans les cours ou aux portes des maisons à l'occasion des fêtes de famille. Il y a au Caire une autre classe de danseurs, tant d'hommes que de jeunes garçons, dont les exercices, le costume et l'aspect sont presque exactement semblables à ceux des kowals; mais ils se distinguent de ces derniers par le nom de _gink_, mot turc qui exprime parfaitement le caractère de ces danseurs, qui sont généralement juifs, Arméniens, ou Grecs.
V--LES JONGLEURS
Il y a en Égypte une classe d'hommes qui possèdent, à ce qu'on suppose, comme les anciens psylles de Cyrénaïque, cet art mystérieux auquel il est fait allusion dans la Bible, et qui rend invulnérable à la morsure des serpents. Beaucoup d'écrivains ont fait des récits surprenants sur ces psylles modernes, que les Égyptiens les plus éclairés regardent comme des imposteurs; mais personne n'a donné des détails satisfaisants sur leurs tours d'adresse les plus ordinaires ou les plus intéressants.
Beaucoup des derviches des ordres inférieurs gagnent leur vie en faisant des espèces d'exorcismes autour des maisons pour en écarter les serpents. Ils parcourent l'Égypte en tout sens et trouvent souvent à s'employer; mais leurs gains sont fort minimes. Le conjurateur prétend découvrir sans le secours de la vue s'il y a des serpents; et, lorsqu'il y en a, il affirme pouvoir les attirer à lui par la seule fascination de la voix. Alors, il prend un air mystérieux, frappe les murs avec une petite baguette de palmier, siffle, imite le gloussement de la poule avec sa langue, crache à terre et dit: «Que tu sois en haut ou en bas, je t'adjure au nom de Dieu d'apparaître à l'instant! --Je t'adjure par le plus grand nom! si tu es obéissant, parais! et, si tu es désobéissant, meurs! meurs! meurs!»-- Généralement, le serpent est délogé par sa baguette de quelque fissure du mur ou tombe du plafond de la chambre.
Les faiseurs de tours ou jongleurs, appelés houvas, sont nombreux au Caire. On les voit sur les places entourés d'un cercle de spectateurs; on les voit aussi dans les fêtes publiques, s'attirant des applaudissements par des lazzi souvent inconvenants. Ils exécutent une grande quantité de tours dont voici les plus ordinaires: généralement, le jongleur est assisté de deux compères; il tire quatre ou cinq serpents de moyenne grandeur d'un sac de cuir, en place un à terre, et lui fait lever la tête et une partie du corps; d'un second, il coiffe l'un de ses aides comme avec un turban, et lui en roule deux autres autour du cou; il les retire, ouvre la bouche du garçon et semble lui passer dans la joue le pêne d'une espèce de cadenas, et le refermer; ensuite, il feint de lui enfoncer une pointe de fer dans la gorge, mais en réalité il la fait rentrer dans une poignée en bois dans laquelle elle est emmanchée. Un autre tour de la même espèce est celui-ci: le jongleur étend l'un de ses garçons à terre, lui appuie le tranchant d'un couteau sur le nez et frappe sur la lame jusqu'à ce quelle semble enfoncée à la moitié de sa largeur. La plupart des tours qu'il exécute seul sont plus amusants: par exemple, il tire de sa bouche une grande quantité de soie qu'il roule autour de son bras; d'autres fois, il remplit sa bouche de coton et rejette du feu; d'autres fois encore, il fait sortir (toujours de sa bouche) un grand nombre de petites pièces d'étain, rondes comme des dollars, et les rejette par le nez sous la forme d'un tuyau de pipe en terre. Pour la plupart de ses tours, il souffle à diverses reprises dans une grande conque appelée _zommarah_, et dont le son ressemble à celui qu'on tire d'une corne.
Un autre de ces tours assez commun est de mettre un certain nombre de petites bandes de papier blanc dans un vase d'étain de la forme d'un moule à sorbet, et de les en retirer teints de différentes couleurs, de mettre de l'eau dans ce même vase en y ajoutant un morceau de linge et de l'offrir aux spectateurs, changé en sorbet. Quelquefois, le jongleur coupe un châle en deux ou le brûle par le milieu et le raccommode immédiatement. D'autres fois, il se dépouille de tous ses vêtements, hormis de ses caleçons, et dit à deux personnes de lui lier les pieds et les mains et de le mettre dans un sac; cela fait, il demande une piastre; quelqu'un lui répond qu'il l'aura s'il peut tirer une de ses mains pour la recevoir; aussitôt il tire une main hors du sac, la rentre, et sort ensuite tout entier, lié comme auparavant; puis il est remis dans le sac et en sort immédiatement, dégagé de tous les liens, et portant un petit plateau entouré de chandelles allumées (si c'est le soir que l'exercice a lieu) et garni de cinq ou six petites assiettées de mets variés qui sont offerts aux spectateurs.
Il y a au Caire une autre espèce de jongleurs appelés _skyems_. Dans la plupart de leurs exercices, les skyems ont aussi un compère. Ce dernier, par exemple, place vingt-neuf petites pierres à terre, s'assied auprès et les arrange devant lui. Ensuite il demande à quelqu'un de cacher une pièce de monnaie sous l'une d'elles. Ceci fait, il rappelle le skyem, qui s'est tenu à distance pendant cet arrangement, et, l'informant qu'on a caché une pièce sous une des pierres, il lui demande d'indiquer sous laquelle, ce que le skyem ne manque pas de faire sur-le-champ. Ce tour est fort simple; les vingt-neuf pierres représentent l'alphabet arabe, et le compère a soin de commencer sa demande par la lettre représentée par la pierre sous laquelle est cachée la pièce de monnaie.
L'art de la bonne aventure est souvent pratiqué en Égypte, et la plupart du temps par des bohémiens analogues aux nôtres. On les appelle _Guayaris_. En général, ils prétendent descendre des Barmécides, comme les Ghawazies, mais d'une branche différente.
La plupart des femmes sont diseuses de bonne aventure; on les voit souvent dans les rues du Caire vêtues comme presque toutes les femmes de la plus basse classe, avec le toba et le tarbouch, mais toujours la face découverte. La Guayarie porte ordinairement avec elle un sac de cuir contenant le matériel de sa profession, et elle parcourt les rues en criant: «Je suis la devineresse! j'explique le présent, j'explique l'avenir! »
La plupart des Guayaries tirent leurs horoscopes au moyen d'un certain nombre de coquillages, de morceaux de verre de couleur, de pièces d'argent, etc., qu'elles jettent pêle-mêle, et c'est d'après l'ordre dans lequel le hasard les dispose qu'elles forment leurs inductions. Le plus grand coquillage représente la personne dont ils doivent découvrir le sort; d'autres coquillages figurent les biens, les maux, etc., et c'est par leur position relative qu'elles jugent si les uns ou les autres arriveront ou n'arriveront pas à la personne en question. Quelques-unes de ces bohémiennes crient aussi: _Nedoukah oué entchir!_ (Nous tatouons et circoncisons!)
Quelques bohémiens jouent aussi le rôle d'un _bahlonan_, nom donné en propre à des baladins, spadassins ou champions fameux, tous gens qui se faisaient un renom autrefois au Caire en y déployant leur force et leur dextérité. Mais les exercices des bahlonans modernes sont presque uniquement restreints à la danse de corde, et tous ceux qui pratiquent cet art sont bohémiens. Quelquefois, leur corde est attachée au _medéneh_ d'une mosquée, à une hauteur prodigieuse, et s'étend sur une longueur de plusieurs centaines de pieds, soutenue de place en place par des perches plantées dans le sol.
Les femmes, les filles et les garçons suivent volontiers cette carrière; mais ces derniers font aussi d'autres exercices, tels que tours de force, sauts à travers des cercles, etc.
Les _skouradatis_ (cette désignation est tirée du mot _singe_), amusent les basses classes au Caire par divers tours exécutés par un singe, un âne, un chien et un chevreau. L'homme et le singe (ce dernier est ordinairement de l'espèce des cynocéphales) combattent les trois autres avec des bâtons. L'homme habille le singe d'une façon bizarre, comme une mariée ou une femme voilée; il le précède en battant du tambourin, et le fait parader ainsi sur le dos de l'âne dans le cercle des spectateurs. Le singe doit aussi exécuter plusieurs danses grotesques. On dit à l'âne de montrer la plus jolie fille, ce qu'il fait aussitôt en mettant ses naseaux sur le visage de la plus belle, à sa grande satisfaction, comme à celle de tous les assistants. On ordonne au chien d'imiter un voleur, et il se met à ramper sur son ventre. Enfin, le meilleur de tous ces exercices est celui du chevreau. Il se tient sur une petite pièce de bois ayant à peu près la forme d'un cornet à dés, long d'environ quatre pouces sur un et demi de large; en sorte que ses quatre pieds sont rassemblés sur cet étroit espace. Cette pièce de bois portant ainsi le chevreau est soulevée; on en glisse une toute semblable dessous; puis une troisième, une quatrième et une cinquième sont ajoutées sans que le chevreau quitte sa position.
Les Égyptiens s'amusent souvent à voir représenter des farces basses et ridicules qu'on appelle _mouabazins_. Ces représentations ont souvent lieu dans les fêtes qui précèdent les mariages et les circoncisions chez les grands, et attirent quelquefois de nombreux spectateurs sur les places publiques du Caire; mais elles sont rarement dignes d'être décrites, car c'est principalement par de vulgaires et indécentes plaisanteries qu'elles obtiennent des applaudissements. Il n'y a que des hommes pour acteurs, les rôles de femmes étant toujours remplis par des hommes ou de jeunes garçons dans l'accoutrement féminin.
Voici, comme spécimen de leurs pièces, un aperçu de l'une de celles qui furent jouées devant Méhémet-Ali, à l'occasion de la circoncision de l'un de ses fils, où, selon l'usage, plusieurs enfants étaient également circoncis.
Les personnages du drame étaient un _nazir_ ou gouverneur de district, un _cheik-el-beled_, ou chef de village, un serviteur de ce dernier, un clerc cophte, un pauvre diable endetté envers le gouvernement, sa femme et cinq autres personnages qui faisaient leur entrée, deux en jouant du tambour, un troisième du hautbois, et les deux autres en dansant. Après qu'ils ont un peu dansé et joué de leurs instruments, le nazir et les autres personnages font leur entrée et se mettent en cercle.
Le nazir demande:
--Combien doit Owad, le fils de Regeb?
Les musiciens et les danseurs, qui jouent alors le rôle de simples fellahs, répondent:
--Dites au clerc de consulter le registre.
Ce clerc est vêtu comme un Cophte; il a un turban noir et porte à sa ceinture tout ce qu'il faut pour écrire. Le cheik lui dit:
--Pour combien est noté Owad, le fils de Regeb?
Le clerc répond:
--Pour mille piastres.
--Combien a-t-il déjà payé? ajoute le cheik.
On lui répond:
--Cinq piastres.
Alors, il dit au débiteur:
--Homme, pourquoi n'as-tu pas apporté d'argent?
L'homme répond ?
--Je n'en ai pas.
--Tu n'en as pas? s'écrie le cheik. Qu'on couche cet homme à terre! ajoute-t-il.
On apporte une espèce de nerf de bœuf dont on frappe le pauvre hère. Alors, il crie au nazir:
--O bey! par l'honneur de la queue de ton cheval; ô bey! par l'honneur du bandeau de ta tête, ô bey!
Après une vingtaine d'appels aussi absurdes faits à la générosité du nazir, le patient cesse d'être battu, on l'emmène et on le met en prison. Autre scène: la femme du prisonnier vient le voir et lui demande comment il se trouve; il lui répond:
--Fais-moi le plaisir, ma femme, de prendre quelques œufs et quelques pâtisseries, et porte-les à la maison du Cophte en le priant d'obtenir ma liberté.
La femme rassemble les objets demandés et les porte dans trois paniers chez le Cophte; elle demande s'il est est là; on lui dit que oui; elle se présente et dit:
--O Mahlem-Hannah! fais-moi la grâce d'accepter ceci, et d'obtenir la délivrance de mon mari.
--Quel est-il, ton mari?
--C'est le fellah qui doit mille piastres.
--Apportes-en deux ou trois cents comme tribut au cheik-el-beled.
La femme va chercher de l'argent et délivre son mari.
On voit par là que la comédie sert, pour le peuple, à donner des avertissements aux grands et à obtenir des améliorations et des réformes; c'était souvent le sens et le but de l'art dramatique du moyen âge. Les Égyptiens en sont encore là.
VI--LES MAISONS DU CAIRE
La métropole moderne de l'Égypte se nomme en arabe _Al-Kahira_, d'où les Européens ont formé le nom de _le Caire_. Le peuple l'appelle _Masr_ ou _Misr_, ce qui est aussi le nom de toute l'Égypte. La ville est située à l'entrée de la vallée de la haute Égypte, entre le Nil et la chaîne orientale des montagnes du Mokattam; elle est séparée de la rivière par une langue de terre presque entièrement cultivée, et qui, du côté du nord, où se trouve le port de Boulaq, a plus d'un quart de lieue de large, tandis que sa largeur n'en atteint pas la moitié du côté du midi.
Un étranger qui ne ferait que parcourir les rues du Caire croirait que cette ville est resserrée et n'offre que peu d'espace; mais celui qui voit l'ensemble du haut d'une maison élevée ou du minaret d'une mosquée s'apercevra bientôt du contraire. Les rues les plus fréquentées ont généralement une rangée de boutiques de chaque côté. La plupart des rues écartées sont munies de portes en bois placées à chacune des extrémités; ces portes sont fermées la nuit et gardées par un portier, chargé d'ouvrir à tous ceux qui veulent y passer. Ce qu'on appelle _quartier_ est un assemblage de quelques ruelles étroites avec une seule entrée commune.
Les maisons particulières méritent d'être décrites spécialement. Les murs des fondations, jusqu'à la hauteur du premier étage, sont recouverts, à l'extérieur et souvent à l'intérieur, de pierres calcaires molles, extraites de la montagne voisine. Cette pierre, lorsqu'elle est nouvellement taillée, présente une surface d'une légère teinte jaune; mais bientôt elle brunit à l'air. Les différents compartiments de la façade sont quelquefois, au moyen d'ocre rouge et de blanc de chaux, alternativement peints en rouge et en blanc; ceci est surtout en usage pour les grandes maisons et les mosquées. Les constructions supérieures dont, ordinairement, la façade avance en saillie d'environ deux pieds, sont supportées par des consoles ou des piles; ces constructions se font en briques et sont souvent couvertes d'une couche de plâtre. Les briques sont cuites, leur couleur est d'un rouge sombre. Les couvertures des maisons sont plates et enduites d'une couche de plâtre. Les fenêtres en saillie des étages supérieurs qui se trouvent opposées dans les rues se touchent presque, et interceptent ainsi presque entièrement les rayons du soleil, d'où il résulte une agréable fraîcheur pendant l'été.
Les portes des maisons sont ordinairement arrondies du haut et ornées d'arabesques. Au milieu se trouve un compartiment dans lequel on place souvent une inscription; cette inscription est: «Il (Dieu) est le créateur excellent, l'éternel. » Ce compartiment et les autres de même forme, mais plus petits, qui se trouvent sur les portes, sont peints en rouge avec une bordure blanche; le reste de la surface de la porte est peint en vert; le choix de ces couleurs se rattache à des idées superstitieuses. Les portes sont munies d'un marteau en fer, et d'une serrure en bois, et presque partout on trouve à côté des portes une borne formée de deux marches, pour qu'on puisse, en sortant, monter à âne ou à cheval.