Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)

Part 20

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Philippe II, revenant des Pays-Bas, s’arrêta à Valladolid, et demanda, pour égayer ses loisirs et se délasser de ses travaux, une tragédie au grand-inquisiteur, c’est-à-dire, le spectacle d’un auto-da-fé. De nos jours, le grand Frédéric de Prusse eût fait jouer un opéra italien. Le saint-office, qui avait toujours des victimes en réserve, comme les Romains avaient des murènes dans leurs viviers pour servir sur leurs tables, promit la représentation de quarante malheureux destinés au bûcher. On construisit dans la place un grand amphithéâtre pour le roi, la cour, et les grands de la ville. Les condamnés défilèrent devant sa majesté catholique. Un de ces malheureux, vieillard respectable, s’arrêta devant le monarque, et lui dit d’une voix ferme: Comment votre majesté peut-elle autoriser, par sa présence, un supplice aussi horrible? Comment peut-elle le voir sans frémir? — Si mon fils, répondit froidement le Tibère espagnol, était, comme toi, entaché d’hérésie, je l’abandonnerais au saint-office; et s’il n’y avait point de bourreau, je me ferais gloire d’en servir moi-même. Rien n’étonne, ajoute l’auteur, de la part d’un tyran farouche qui fit périr son fils, qui dénonça à l’inquisition le testament de son père, et qui, n’osant le flétrir directement, fit brûler Canilla, son prédicateur, condamna à une prison perpétuelle Constantin Ponce, son confesseur, et donna en 1609, à la sollicitation du saint-office, un édit qui bannit pour jamais les Maures de l’Espagne.

Cependant, dans une occasion, Philippe démentit la férocité de son caractère. Il y a quelquefois d’heureux mouvements dans l’ame des tyrans. Le supérieur de l’ordre de Saint-François fut convaincu d’avoir caché un criminel d’État pour le dérober à la justice. Ce monarque, ayant mandé ce religieux, lui dit d’une voix foudroyante: Qui a pu vous déterminer à soustraire ce criminel à ma justice? La charité, répond le père d’un ton simple et ingénu. Puisque la charité est son guide, elle sera aussi le mien, répondit Philippe.

J’étais depuis vingt jours enfermé dans ma geole pour les beaux yeux de la senora Angelica, lorsqu’enfin l’ordre de ma délivrance arriva de Madrid. Il était adressé au corrégidor, qui en fit prévenir don Inigo, en lui envoyant une lettre du comte d’Ossun à mon adresse. Don Inigo me l’apporta aussitôt, et me donna le premier cette heureuse nouvelle. La lettre de notre ambassadeur était très-aimable; mais il m’invitait à respecter, dans mon voyage, le saint-office, les moines et les beautés à marier. J’embrassai don Manuel, qui vit notre séparation avec regret; mais je lui promis, ainsi que don Inigo, de solliciter sa liberté.

Don Inigo me ramena chez lui suivi d’une foule nombreuse. C’était un vrai triomphe, une véritable ovation, à cela près que je ne montai pas au Capitole, en robe blanche bordée de pourpre.[158] Rosalie me reçut avec les caresses de l’amitié et les transports de la joie, et me dit en souriant: Ne vous arrêtez plus sous les balcons, et ne donnez plus de bagues aux jeunes demoiselles.

Ce jour fut dans la maison un jour de jubilation et de fête. Don Inigo avait rassemblé quelques amis pour célébrer ma délivrance. Je reçus de nombreuses visites d’un essaim de curieux qui me regardaient à peine avant cet événement. Il est triste d’acheter la célébrité par le malheur. On m’apprit que l’ardente Angélique avait, dans sa colère, dépouillé, brisé, pilé son saint Nicolas, pour le punir de son ingratitude ou de son impuissance. D’autre part, Rosalie, qui l’avait aussi imploré pour moi, le couvrit de fleurs, le vêtit d’un bel habit, et l’environna de bougies, pour le remercier de sa protection. Il paraît que saint Nicolas a favorisé le parti le plus juste; mais il a perdu probablement une pratique.

Dans ma prospérité je n’oubliai pas le poète du Toboso. On me conseilla, pour obtenir sa liberté, de m’adresser à la duchesse de Figueroas. Mais, dis-je, irai-je lui dénoncer les infidélités de son mari? — Oui, hardiment; elle est dans la confidence: cette Junon n’est point jalouse du grand Jupiter. De son côté, le duc voit du œil calme et philosophique les assiduités du comte de Mendoza auprès de sa femme. La plus douce harmonie règne dans ce ménage. Les deux époux vont à confesse tous les mois, ont auprès de leur lit un grand vase d’eau bénite pour chasser le diable; mais il paraît que la vertu de cette eau lustrale est sans effet sur le diable de l’amour.

J’allai donc chez la duchesse; je fus annoncé par un petit page en habit ecclésiastique. Cette sorte de pages se nomme _estudiante_; ils font leur séminaire dans ces grandes maisons, en attendant la prêtrise. Je trouvai la duchesse tressant une petite perruque blonde pour coiffer une statue d’argent qui représentait la _Madonne_. Un Persan ou un Chinois croirait qu’en Espagne la Vierge est la mère des amours. La duchesse fut étonnée de ma visite; mais quand elle sut que j’étais l’officier français persécuté par l’amour et la justice, son front se dérida, et elle m’accueillit avec la plus aimable urbanité. Je lui dis que je venais implorer ses bontés pour don Manuel Castillo, que le duc avait fait mettre en prison. Son crime, ajoutai-je, est d’aimer, et votre sexe doit de l’indulgence aux fautes de l’amour. — Don Manuel est un poète aimable, son talent mérite des égards, pourvu qu’il observe la convenance et le respect que l’on doit aux premières personnes de l’État; mais vous, monsieur le Français, vous avez été bien peu galant, ou plutôt vous avez traité dona Angelica Paular avec une extrême rigueur. — Madame, j’aime trop votre sexe pour ne pas le respecter; mais je ne me laisse pas prendre dans ses piéges. Je lui fis alors le récit de cette aventure, et je fus pleinement justifié. A l’égard de don Manuel, me dit-elle, il n’a qu’à faire des excuses au duc, qui lui pardonnera ses torts. — Jamais, madame, il n’obtiendra cette soumission d’un poète, et d’un poète espagnol. — Allons, je tâcherai de l’en faire dispenser; je parlerai au duc: prenez la peine de revenir demain à la même heure, et je vous manifesterai ses intentions. Elle me fit alors plusieurs questions sur la France; si les femmes avaient des amants. — Ce n’est pas, lui dis-je, d’une nécessité absolue; mais nombre d’elles ont des adorateurs, qu’on appelle les amis de la maison. — Mais ces amis jouissent-ils des mêmes droits que les époux? — Madame, pas toujours. — _Possibile_! s’écria-t-elle: et ces amis sont-ils fidèles, constants? — Constants, quelques-uns; de fidèles, très-peu. — Et les femmes ne se vengent pas? — Non, madame. — Et que font-elles donc? — Elles prennent patience. — _Valga me dios_! elles sont bien dupes! si un amant me trahissait, il ne mourrait que de ma main. Et vos dames vont-elles à confesse? — Quelques-unes à Pâques, une fois l’an. — Et pourquoi si rarement? — C’est que nos confesseurs ne sont pas indulgents, et que, pour avoir l’absolution, il faudrait renoncer à son ami. — Vos prêtres ne savent pas leur métier; les nôtres sont plus accommodants. Et vos maris sont-ils jaloux? — Très-peu dans la bonne compagnie. Le comte de Mendoza entra dans ce moment, et je sortis.

Le lendemain, je fus exact au rendez-vous. Les instances de la duchesse avaient adouci la colère du duc, qui promettait l’élargissement de don Manuel, s’il donnait sa parole de ne plus faire d’épigrammes contre lui, et s’il consentait à prêter le serment sur les reliques de Saint Vincent Ferrier, de s’absenter de Valence pendant deux ans. Je dis à la duchesse que j’allais proposer ces conditions à mon ami, et que j’espérais qu’elles seraient acceptées. Je comptais sur le succès de ma négociation; mais ce petit être fier et mutin ne voulait pas fléchir le genou devant l’idole et s’éloigner de Valence. La fierté espagnole était fortifiée par l’orgueil du poète; mais peu à peu la voix de la raison et de l’amitié calma son impétuosité, et j’achevai de le décider, en lui proposant de venir avec moi à Cordoue pour assister à ma noce. Je portai son consentement et sa promesse à la duchesse, et don Manuel sortit de prison. Nous allâmes aussitôt chez le duc, qui nous attendait pour la ratification du traité. On nous introduisit d’abord dans le cabinet de la duchesse, qui dit à don Manuel: Puisque vous êtes si galant, que vous avez le cœur si tendre, adressez-vous aux femmes mariées, plutôt qu’aux maîtresses de leurs maris. Le duc parut bientôt; il regarda le poète du haut de sa gloire, et après l’avoir salué d’une légère inclinaison de tête, il tira une petite boîte de sa poche, et lui dit: Cette boîte renferme un petit os de Saint Vincent Ferrier; jurez sur cette relique que de deux ans vous ne rentrerez dans cette ville, et priez le Saint d’exercer sur vous sa vengeance, si vous faussez votre serment. Alors don Manuel étendit la main sur la relique, et dit gravement: Je jure par Saint Vincent, par sa relique, de ne pas revenir de deux ans à Valence; et si je fausse mon serment, que ce grand saint se venge et me punisse comme impie et parjure. Le duc se retira après cette cérémonie, et m’engagea, ainsi que la duchesse, à venir les revoir; ce que je promis. Nous prîmes nos arrangements avec don Manuel pour partir dans six jours. Don Inigo et la tendre Rosalie me prièrent de leur accorder ce petit délai, pour voir les cérémonies que l’on fesait à la Toussaint pour la fête des Morts. Je cédai, malgré l’ardent désir que j’avais d’arriver à Cordoue.

La veille des Morts, la place fut garnie de bancs, chargée de volailles, de brebis, d’agneaux, de pigeons, de toutes sortes de comestibles; c’était le produit d’une quête faite à la ville et à la campagne en faveur des ames du purgatoire. Chacun donne suivant ses facultés ou sa dévotion. Des chasseurs pieux étaient allés à la chasse, et leur gibier fut pour les morts. Je demandai à une bonne femme si elle avait donné pour les ames. Jésus! Jésus! s’écria-t-elle, j’ai donné ma meilleure poule! Il faut bien avoir pitié de ces pauvres ames! Après la vente des comestibles, chacun porta des cierges sur la tombe de ses parents, parce que l’on est persuadé que, la veille des Morts, les ames font la procession autour des tombeaux: et celles qui n’ont pas de cierges, restent les bras croisés. Don Inigo me dit que dans beaucoup de maisons, le maître quittait son lit, le décorait, pour le céder aux ames errantes, et que cet usage régnait dans toute l’Espagne.

Le lendemain des Morts, allant déjeûner chez don Manuel, je fus abordé par un jeune homme aussi long, aussi décharné que feu don Quichotte; il était coiffé d’un grand chapeau à plumet, et traînait une longue épée. Monsieur l’officier français, me dit-il, d’un air grave et arrogant, savez-vous qui je suis? — Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. — Je me nomme don César et Alexandre Paular. — J’en suis bien aise. — Ma sœur Angélique et moi sommes aussi nobles que le roi. — C’est bien flatteur pour Sa Majesté: je vous en félicite. — Je viens vous demander si vous êtes décidé à ne pas l’épouser? — Oui, monsieur, très-décidé; je vous jure que je ne l’épouserai jamais. — Vous êtes un gavache, indigne d’être gentilhomme, et je vous ferai voir... — Nous sommes à deux pas de l’Alameda, lieu solitaire dans ce moment; allons-y, et vous me ferez voir tout ce que vous voudrez. — Monsieur, j’y serai dans une heure. C’est aujourd’hui dimanche, et je n’ai pas entendu la messe. — Et moi, je n’ai pas déjeûné; allez entendre la messe, j’irai boire du chocolat, et dans une heure je serai au rendez-vous.

J’allai passer cette heure chez mon ami du Toboso, à qui je célai cette affaire. Je me fortifiai l’estomac d’une ample tasse de chocolat; après quoi je me rendis à l’Alameda. J’y arrivai le premier; bientôt après parut mon homme, le chapeau enfoncé dans la tête, et le nez au vent.

L’Alameda était désert, tout le monde était à la grand’messe; il n’y avait qu’une vieille femme éloignée de nous de soixante pas. Dès que le seigneur César y Alexandro fut près de moi, il fit le signe de la croix, tira son épée, et la baisa, et nous voilà aux prises pour la belle Hélène, comme Achille et Hector. Mon ennemi se battait avec fureur, et moi avec tranquillité. La vieille femme, témoin du combat, jetait les hauts cris, appelant au secours, mais sans oser s’approcher, les hommes, la Vierge et les Saints. Ma courte épée ne pouvait atteindre mon adversaire, qui rompait souvent la mesure en me présentant sa longue rapière; enfin, impatienté, je lui donnai un si grand coup de fouet, que je la brisai. Don Alexandro, dans sa fureur, ne s’en aperçut pas; mais je l’en avertis, en baissant la pointe de la mienne. Eh bien, me dit-il, ce sera pour une autre fois. — Je suis à vos ordres; mais souvenez-vous bien que si je vous tue, je n’épouserai pas la senora votre sœur; et si vous me tuez, je ne reviendrai pas exprès de l’autre monde pour passer la nuit avec elle. Il me quitta en grommelant ces mots: _veremos, veremos_ (nous verrons).

Je retournai chez don Inigo, à qui je confiai cette aventure. Il faut vous méfier, me dit-il, de cet homme; l’orgueil d’un hidalgo est implacable. — Je pars dans deux jours, et ce brave sans doute ne me poursuivra pas jusqu’à Cordoue. Le reste de cette journée, je n’eus aucune nouvelle de ce héros si chatouilleux sur l’honneur de sa famille. Mais ma destinée ressemblait à celle d’Ulysse: je ne sais quelle déesse me poursuivait, je ne devais pas encore revoir Itaque et Pénélope.

Don Inigo me dit: Demain, vous serez témoin des fiançailles d’un jeune homme, fils de mes amis. Les amants se conviennent, les parents sont d’accord, et ce soir nous accompagnerons le futur avec quelques amis devant la porte de sa belle.

A deux heures de nuit, nous allâmes joindre le prétendu, et nous partîmes de chez lui, escortés d’un troubadour, de nombre de musiciens, et de valets portant des flambeaux. Ce cortége arrivé, nous formâmes un cercle devant la maison, qui était parée de guirlandes de fleurs. L’amant s’approcha des fenêtres avec le troubadour qui chanta l’hymne de l’hymen. Dans ses vers, il peignait la constance du futur, l’excès de son amour, les charmes de son amante: sa taille était comparée au palmier; ses lèvres à l’incarnat du corail ou de la grenade; le feu de ses yeux au feu de l’éclair; sa légèreté à celle du faon; son caractère, sa douceur, à celle de la colombe; enfin cette beauté réunissait tous les dons, tous les attraits de la nature. La cantate finie, l’époux frappa trois ou quatre fois à la porte, en appelant la future par son nom; elle parut enfin, car l’usage est de se faire attendre, et dit: Que veut votre seigneurie? — C’est toi, c’est toi, ma bien-aimée, s’écria l’amant, dans l’ivresse de la joie; alors il commença à lui parler de la violence de sa passion, il l’invita à y répondre, en lui disant que tout est amour dans la nature, que tous les êtres respirent sa flamme. Le zéphir est amoureux des fleurs, le ruisseau murmure et soupire d’amour; tous les êtres doivent leur existence et leurs plaisirs à ce dieu. Le ciel, la terre et l’onde sont embrasés de son feu créateur; et il finit par la supplier de lui confier sa pensée, de lui ouvrir son cœur. Que puis-je vous répondre, dit cette amante, d’une voix faible et timide? Je suis encore bien jeune; va-t-on arracher la jeune colombe de son nid maternel, ou cueillir le bouton qui ne s’ouvre pas encore? D’ailleurs, puis-je te connaître? d’où viens-tu? qui es-tu? — Je m’appelle don Alonzo Murillo, fils de don Gabriel Murillo et de Theresa Liria.

Cependant, la décence ou la coutume exige que la future résiste encore quelque temps; enfin, touchée des prières de son amant, elle lui jeta la couronne de fleurs qui ornait sa tête. Il la reçut en lui jurant une fidélité éternelle. Aussitôt les musiciens firent entendre des chants d’allégresse, et les croisées étincelèrent de mille lumières. Ensuite les parents firent entrer le fiancé avec tout son cortége, et la cérémonie finit par un bal; on servit toute sorte de rafraîchissements, et tout le voisinage retentit de cris d’allégresse, du bruit des boîtes, des pétards et des feux d’artifice. La fête ne finit qu’au lever du soleil.

Tout était arrêté pour notre départ du lendemain; don Manuel avait dîné chez don Inigo, et le soir j’allai le reconduire jusqu’à son auberge, où je restai quelque temps. En revenant au logis, j’aperçus dans la rue, au faible rayon du crépuscule mourant, la ville à cette époque n’étant pas encore éclairée, trois hommes adossés contre le mur d’une maison, cachés sous l’ombre d’un balcon, et enveloppés de leurs capes. Je m’en méfiai; je tirai mon épée, et la mis sous le bras. Je m’avançai, marchant de l’autre coté de la rue, l’oreille et l’œil bien ouverts. J’entends alors l’un deux qui dit: _A qui esta el traidor_ (voici le traître)! Et aussitôt tous les trois fondent sur moi l’épée à la main; je me range contre un mur et soutiens un combat fort inégal. Je ne songeais qu’à parer les coups sans chercher à en porter, de peur de me découvrir; cependant un de ces sicaires, enhardi, s’avance, me serre de plus près; animé à mon tour, je m’élance sur lui, et lui plonge mon épée dans le ventre; au même instant je reçois une blessure considérable dans le flanc gauche; je ne sentis point le coup, et combattis avec la même ardeur: heureusement pour moi celui que j’avais blessé tomba en implorant le secours de ses complices, qui le relevèrent et s’enfuirent avec lui. Resté seul, je vois jaillir mon sang; je couvre la plaie de mon mouchoir, et me traîne dans la rue solitaire, en m’appuyant sur le mur des maisons; mais je ne pus me soutenir plus long-temps, je me sentis prêt à défaillir: je m’assis sur le seuil d’une porte, m’abandonnant à la Providence, et je m’évanouis. Par bonheur un homme passa avec une lanterne, me vit, vint à moi, et me rappela à la vie avec une eau spiritueuse. C’était un chirurgien; il frappa à la porte d’une maison voisine, fit apporter de la lumière, banda ma blessure, et, aidé du domestique de cette maison, me traîna chez don Inigo. Quel fut son saisissement et son effroi lorsqu’il me vit tout pâle, sans force et presque sans vie! La tendre Rosalie, que ce bruit avait attirée, se trouva mal. Autre embarras. Son père vola à son secours, en me recommandant au chirurgien, qui m’étendit à terre sur un matelas, sonda et pensa ma plaie, et assura qu’elle n’était pas dangereuse, ce qui répandit la joie dans la maison. On me porta dans mon lit, où je dormis quelques heures. A mon réveil, je vis auprès de moi don Inigo et don Manuel qui, après bien des caresses, m’ordonnèrent le silence. Le chirurgien revint dans la matinée, leva le premier appareil, et, tout joyeux, promit une guérison prochaine. A cette nouvelle don Manuel s’écria: _L’arme di poltroni no tagliono no ferano_.[159] Ces deux amis ne quittèrent plus ma chambre. Dona Rosalia préparait mes tisanes, me donnait mes bouillons. Quand je la remerciais, elle me disait: Je voudrais être homme pour rester toujours auprès de vous. Don Inigo m’apprit que presque toute la ville s’intéressait à ma santé, et envoyait savoir de mes nouvelles, et qu’on ne m’appelait que le _guapo_ (le brave). On est indigné, me dit-il, contre vos assassins: les Espagnols n’aiment pas les lâches. Il ajouta que tous les soupçons tombaient sur don Alexandro Paular, qui ne paraissait plus; et l’on avait découvert qu’un chirurgien entrait tous les soirs mystérieusement dans sa maison, que c’était lui probablement que j’avais blessé. Don Inigo me proposa de le poursuivre devant les tribunaux, m’offrant son appui et le crédit de ses amis; mais je dédaignai cette vengeance.

Je reçus de don Pacheco une lettre en réponse à celle que je lui avais écrite de la prison. Il me disait: «Séraphine vous grondera d’avoir donné une bague à l’amoureuse Angélique; elle est en colère comme une poule à qui l’on a ravi ses petits. On verra plutôt un courtisan véridique, un ministre sans orgueil, un marchand plein de bonne foi, un poète modeste, qu’une femme sans jalousie. Quant à moi, je vous excuse: je suis indulgent pour les fautes dont je me sens capable, et j’aurais voulu être surpris, comme Mars, dans les filets de Vulcain. Adieu, grand capitaine; les héros ont le cœur fait pour la gloire et l’amour. Venez en diligence, au sortir de votre noir domicile, implorer votre grâce aux pieds de ma fille. _Que Dios te bendiga_.»

Dès que je pus lui écrire, je l’informai du triste événement qui retardait encore mon voyage; mais je brûle, lui disais-je, d’être aux genoux de la belle Séraphine, et je partirai dès que je pourrai supporter la voiture. Quinze jours suffirent pour mon rétablissement, et mon départ fut fixé irrévocablement au 25 novembre, jour de sainte Catherine, patronne des philosophes et des jeunes filles.

J’allai chez la duchesse de Figueroas pour la remercier de l’intérêt qu’elle avait daigné prendre à ma santé (elle avait envoyé souvent demander de mes nouvelles); je fus refusé: elle était dans les pleurs et le désespoir; son cher comte Mendoza était dangereusement malade, et pour intéresser Dieu et la _Madonne_ à la santé de son amant, elle fit le terrible vœu de vivre désormais avec lui aussi chastement, avec la même continence qu’observait le bienheureux Robert d’Arbissel au milieu de deux filles du Seigneur, qui partageaient sa couche. Ce vœu a sauvé le comte, du moins on le présume; mais on ignore si la duchesse a tenu sa parole.

La veille de mon départ je trouvai l’aimable Rosalie dans une tristesse profonde; je lui en demandai la cause. Je ne sais, me dit-elle; je ne suis pas heureuse; la mélancolie est dans mon cœur: votre présence, votre amitié la dissipaient, y versaient quelque consolation; mais vous nous quittez, je n’aimerai plus rien. — Vous avez un père. — Je l’aime tendrement; mais il me reste encore un vide dans l’ame que nul être n’occupe. Je vous quitte, lui dis-je, avec un vif regret; mais l’amitié nous reste, et ce sentiment, plus solide que l’amour, ne s’attiédit pas dans l’éloignement.

Enfin parut le jour craint et désiré; don Manuel et moi sortîmes de Valence, à huit heures du matin, accompagnés de don Inigo et de sa fille, qui firent avec nous près d’une lieue. Notre entretien, les promesses de nous écrire, de nous revoir, furent souvent interrompus par des soupirs et des moments de silence; chacun de nous rêvait; Rosalie s’efforçait de retenir ses larmes. Quand il fallut nous séparer, nous nous embrassâmes le cœur serré et l’œil baigné de pleurs. Rosalie me dit en sanglotant: Je souhaite que Séraphine fasse votre bonheur et vous aime autant que vous méritez de l’être. Je lui donnai la médaille bénite dont m’avaient fait présent les bénédictins du mont Serrat. Elle me dit: Elle sera toujours sur mon cœur. Don Inigo ajouta en me pressant dans ses bras: Songez, dans tous les moments de votre vie, que vous avez à Valence un bon ami et un père tendre.

Nous montâmes dans notre calezino, et prîmes le chemin d’Alicante. Je restai long-temps rêveur et silencieux. Don Manuel était aussi très-préoccupé, quand tout-à-coup il s’écria: M’y voilà, c’est fait, Apollon m’inspire; écoutez-moi:

Adieu, plaisirs, bonheur; adieu, ma bien aimée. Chère Clara, je pars en maudissant le jour; Je pars, et mon ame enflammée Ne sent, ne voit, ne respire qu’amour. Le deuil règne dans la nature; Le front du dieu du jour et s’attriste et pâlit; Les champs sont dépouillés de leur riche verdure; Philomèle est sans voix, la rose se flétrit. Ah! fussé-je aux bornes du monde, Sous la zône des noirs frimas, Et qu’une mer vaste et profonde M’eût séparé de tes appas, Oui, j’en jure par Cythérée, Par tes beaux yeux, par les amours, Mon ame, où tu vis adorée, Autour de toi sera toujours: Et si parfois sous le feuillage, En promenant ton doux loisir, Ton cœur entend quelque soupir, Dis aussitôt, c’est lui, je gage; Son ame est là sous cet ombrage, C’est elle que j’entends gémir.