Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 19
Il n’est pas, dans mon pays, de villageois, de jolie paysanne, qui ne connaisse le chevalier de la Triste Figure et son écuyer Sancho. Nous avons encore un puits qui porte le nom de ce preux chevalier, où l’auteur prétend qu’il fit la veille des armes.[153] Je le priai de me donner quelque notice de la vie de ce grand écrivain. En France, son nom est plus connu que sa personne. — Je vais vous débiter tout ce que j’en sais. Il est né à Alcala de Henares, et, à la honte de l’Espagne, il est mort à l’hôpital en 1616, âgé de soixante-neuf ans; il avait une telle ardeur pour s’instruire, qu’il ramassait jusqu’aux morceaux de papier qu’il trouvait dans les rues, dans l’espoir d’y découvrir quelque chose; il fut poète et guerrier. Il perdit la main gauche à la bataille de Lépanthe; du moins il en perdit l’usage. Il fut prisonnier cinq ans à Alger: c’est à son retour qu’il fit des pastorales et des comédies. La première partie de son roman parut à Madrid en 1605, et eut un succès prodigieux. Elle fut traduite dans toutes les langues. La suite ne fut publiée qu’en 1615. Cet ingénieux écrivain, attaqué d’une hydropisie mortelle, répondit à un étudiant qui lui conseillait de s’abstenir de boire: D’autres m’ont donné le même conseil; mais je suis comme les plantes: tant qu’elles vivent elles aspirent les sucs de la terre. Ma vie tend à sa fin; et je trouve, par l’examen journalier de mon pouls, que dimanche prochain, au plus tard, il achèvera sa besogne, et moi, mon voyage. Après avoir reçu les sacrements le 18 avril 1616, il attendit la mort avec tranquillité. Dans cet état il disait et dictait des choses fort plaisantes; il dicta la dédicace, pour le comte de Lemos, d’un ouvrage intitulé _les Travaux de Percile et de Sigismonde_. Il lui disait: J’ai un pied à l’étrier; en partant pour les sombres bords, je salue monseigneur de mon dernier soupir: hier on me donna l’extrême-onction, et aujourd’hui je dicte ceci. Peu de temps avant d’expirer il proféra ces dernières paroles: «Adieu, ma chère cabane, et toi, Madrid, adieu; adieu, fontaines, Prado, et vous, campagne qui produit le nectar, où coule l’ambroisie; adieu, aimables et douces sociétés; adieu, théâtre, dont nous avons banni le sens commun; adieu, pâle famine, je quitte aujourd’hui mon pays pour éviter le triste sort de mourir à ta porte.» Mais rentrons dans la Manche. Vous citez, en France, l’enjouement et la vivacité des Provençales et des Languedociennes: nos belles de la Manche sont encore plus vives et plus enjouées; elles sont grandes, sveltes et jolies. Ce qui les rend plus aimables et plus piquantes, c’est leur penchant au plaisir et à l’amour; dès quelles entendent une guitare ou une seguidille, elles accourent en foule, dansent à la voix du chanteur, et au son de la guitare d’un aveugle qui accompagne la voix; et elles dansent avec tant de justesse et de grâces, prennent des attitudes si voluptueuses, que _san_ Antonio ou _san_ Francisco sentiraient sous leur froc leur vieux sang bouillonner dans les veines. Nos villageois même, vêtus encore comme Sancho, l’estomac couvert d’une vaste ceinture de cuir, dansent très-agréablement. Enfin, si Londres et Cadix sont les pays où le commerce a le plus d’activité et d’étendue, la Manche est le pays de l’Espagne où l’on chante et l’on danse le plus, ce que je préfère, car j’aime mieux rire et jouir que m’enrichir. J’aime beaucoup, lui dis-je, l’enjoûment et l’agilité de vos concitoyennes; mais votre guitare est un instrument bien triste: nous avons, dans le midi de la France, le tambourin et le galoubé, qui sont vraiment les organes de la joie et du plaisir.
Pour finir le portrait de don Manuel, au sortir de table, après un bon repas, il était sceptique ou déiste. En pleine santé, il ne songeait qu’au plaisir, se moquait des prêtres, et ne pensait non plus à la religion qu’aux habitants de la lune. Il disait alors que des trois paradis imaginés par les juifs, les chrétiens et les musulmans, c’était celui des musulmans qui le tentait le plus. «Le paradis des chrétiens me paraît sérieux et monotone; celui des juifs, selon le Talmud, est triste et ridicule; ils prétendent qu’ils mangeront d’un poisson que Dieu leur prépare depuis le commencement du monde, et qu’ils boiront du vin d’une bouteille que Dieu leur tient en réserve: je leur souhaite bon appétit; mais les houris de Mahomet sont bien séduisantes, et embellissent bien un paradis.» Ce poète n’a pas toujours pensé de même; à l’âge de quinze ans, ayant lu la _Vie de saint Augustin_, navré de repentir comme lui, sans être encore aussi coupable, embrasé d’une ferveur nouvelle, il prit l’habit de saint Dominique; mais au bout de dix-huit mois, moins heureux qu’Augustin, la grâce l’abandonna, il jeta le froc pour courir après une jeune fille, et le jacobin embrassa la secte d’Épicure; mais au moindre danger, au premier accès de fièvre, il voyait le diable prêt à le saisir. Il craignait le tonnerre, et tant que l’orage durait, il restait froid et silencieux: mais aussitôt qu’il cessait, il reprenait sa gaîté, et avouait que le seigneur Jupiter lui avait fait grande peur avec sa foudre à neuf rayons. Au reste, disait-il, je ne prétends pas être plus brave que l’empereur Auguste, qui allait se cacher quand le tonnerre grondait. Je partageai mon dîné avec ce bel esprit de la Manche, et comme Bacchus, après l’Amour, était sa seconde divinité, il avait apporté, avec une chemise, quelques livres, et sa guitare, deux bouteilles d’excellent vin. _Nunc est bibendum_, s’écriait-il en le versant, _dissipat evius curas edaces_. Je gage, ajoutait-il, que vous n’avez jamais bu d’aussi bon vin! c’est du Lagrima de Malaga, qui est le tocane, ou la mère goutte du raisin d’un des meilleurs cantons de cette province. Si Horace l’avait connu, il aurait chassé de sa table et de ses vers son gros Falerne, et son vieux Cécube, pour boire et célébrer le Lagrima. — Puisque vous connaissez si bien le vin de ce canton, si cher au fils de Sémélé, apprenez-moi quelle est la quantité qu’il produit, et quels sont ceux de meilleure qualité.— On récolte, année commune, dans la banlieue de Malaga, environ soixante-dix mille arrobes de vin.[154] Les plus estimés, après le Lagrima, sont le Tierno, le Moscatel, et surtout le Pedro-Ximenès. On classe encore ces vins suivant le temps de leurs récoltes. La première se fait au mois de juin, et donne un vin qui a la consistance du miel. La seconde est en septembre, elle produit un vin sec et plus agréable: on cueille ensuite les raisins tardifs, qui produisent le véritable Malaga. Parmi les bons vins on place encore celui de _Guindas_, c’est du Malaga ordinaire, dans lequel on fait infuser des bourgeons de bigarreautiers, dont le fruit s’appelle ici _guinda_.
L’après-dînée, don Manuel, fidèle à la coutume et au sommeil, fit la sieste; je ne pus l’imiter, et je lus Don Quichotte. A son réveil nous le lûmes ensemble, et il m’en fit remarquer les beautés, l’agrément, et le sel des saillies, émoussé, disait-il, dans nos traductions françaises, ajoutant que les traductions italiennes et portugaises étaient bien supérieures à la nôtre. Nous quittâmes la prose de Cervantes pour la poésie de l’Araucana, poème de don Alonzo Ersilla que don Manuel plaçait à coté de l’Arioste, du Tasse et de Milton.[155] Vous êtes Espagnol, lui dis-je, comme monsieur Josse était orfèvre. — Je sais, me répondit-il, que Voltaire critique ce beau poème; mais l’ingénieux auteur de Don Quichotte, et vingt de nos beaux esprits l’admirent, et ont nommé ce poète le Lucain, ou l’Homère espagnol. Voltaire n’entendait pas notre idiome, le plus riche de l’univers, dont l’harmonie imite le cri des animaux, le murmure de l’onde fugitive, le bruit du tonnerre, le sifflement des vents. Charles-Quint, qui parlait alternativement italien, français, allemand et espagnol, réservait cette dernière langue pour Dieu et pour les jours de représentation. Selon la tradition orale du pays, Dieu, sur le mont Sinaï, parlait à Moïse dans le dialecte castillan. — Apparemment qu’il ne savait pas encore l’hébreu. — A propos de l’Araucana, je vous confierai que j’ai sur le métier un grand poème descriptif sur la Nature, en dix-huit chants; j’embrasse dans mon plan, les cieux, la terre et la mer, les hommes et les animaux. — Ce plan est magnifique; vous allez promener voire lecteur dans une vaste galerie, d’où il sortira les yeux et la tête fatigués. — Ce n’est pas mon affaire; pour le reposer, j’accumulerai les notes, j’en ai déjà une grande provision. Dans la première, je rappelle la mort d’Abel. — De peur qu’on ne l’oublie. — La seconde peindra le déluge universel. — Que sans doute vous prouverez? — Dans ma troisième, je conterai les amours d’Héro et de Léandre; dans la quatrième, je citerai quelques événements du siége de Troie; dans la cinquième, je vous mène à la bataille d’Actium. — Vous allez étaler une vaste érudition, et vous pouvez mettre pour épigraphe, à la tête de ces notes:
Indocti discant, ament meminisse periti.[156]
Je reçus, l’après-dînée, une seconde visite du grand-vicaire, qui voulait absolument me livrer les appas de la sensible Angélique. Il me demanda si je persistais toujours dans mon refus. — Oui, monsieur; et le grand Turc sera plutôt chrétien que je ne serai l’époux de mademoiselle Angélique. Il me peignit alors la tristesse, la douleur de cette Ariane abandonnée, l’opprobre dont je couvrais une famille noble, qui se vengerait peut-être de cet affront, et les reproches que je devais me faire. — Monsieur, lui dis-je, notre premier juge sur la terre, c’est notre conscience; la mienne ne me fait aucun reproche, car je n’ai rien promis. A l’égard de la vengeance dont vous me menacez, un officier français est au-dessus de la crainte; Dieu et mon épée, voilà mes protecteurs. Mais vous, monsieur, ministre d’un Dieu juste, loin d’interposer votre ministère pour perdre un innocent, vous devriez faire rougir dona Angelica de l’injustice de ses prétentions; lui faire observer qu’un hymen formé par la force, par des lois iniques, offense Dieu et la morale. — Mon devoir est de prêter l’appui de la religion à une jeune fille abusée, et je dois le remplir. Vous n’avez plus rien à ajouter? — Non, monsieur; je vous prie seulement de dire à monsieur le corrégidor qu’il me retient injustement en prison, et à la senora Angelica, que je lui souhaite un époux digne d’elle; mais que, fût-elle reine de Valence, et aussi belle que Vénus, je ne l’aimerai ni ne l’épouserai jamais. — Nous verrons, répondit-il, en me saluant. Don Manuel m’apprit que cette ardente Angélique avait un frère qui passait pour un _valiente_, un _guapo_ (un brave, un vaillant). Eh bien, je l’attends, lui dis-je; un gentilhomme français vaut bien un hidalgo d’Ibérie; nous battons les Espagnols depuis la bataille de Rocroi.
Le lendemain, j’eus la visite de don Inigo et de la tendre Rosalie, qui me dit qu’elle avait bien pleuré à la nouvelle de mon emprisonnement, et que mon malheur lui avait fait oublier les siens. Don Inigo m’apprit que ma détention divisait la ville en deux partis, l’un est pour la senora Angelica, et l’autre pour vous. Cependant, ajoutait-il, celui-ci ne vous croit pas tout à fait exempt d’imprudence et de légèreté; mais ils disent que votre ignorance des lois et des coutumes du pays doit faire pardonner votre faute. Les partisans d’Angélique crient que c’est une fille noble; que l’honneur des familles, la sainteté de la religion et l’ordre de la société sont intéressés dans cette affaire. — Par Saint Jacques et par la triple Hécate, s’écria don Manuel, il faut consulter l’honneur de la nation qui nous commande les égards et l’indulgence pour les étrangers, et non le caprice et la passion d’une jeune fille. On vint chercher don Inigo de la part du corrégidor. C’est sans doute, me dit-il, au sujet de votre affaire. Je reviendrai demain vous rendre compte de cette entrevue. Dona Rosalia me promit d’aller tous les jours à la messe pour obtenir ma délivrance. Vous avez, lui dis-je, la voix et la figure d’un ange, et, à coup sûr, vos prières seront exaucées.
Don Manuel fut enchanté de la physionomie aimable et touchante de Rosalie: J’ai cru voir, disait-il, Magdeleine repentante au pied de la croix: c’est sa beauté, sa douleur. Quel monstre a pu la trahir!
On lui apporta dans ce moment une lettre de sa maîtresse qui lui mandait: «Vous sortirez de prison, si vous voulez faire des excuses au duc de Figueroas.» Non, par la barbe de Saint François, s’écria-t-il, non, je ne dégraderai point la dignité des Muses; je ne passerai pas sous les fourches caudines, et n’abaisserai pas les lauriers du Parnasse aux pieds de l’ignorance! Votre Henri IV tolérait des rivaux; Alexandre céda Campaspe au fameux Apelle: les myrtes de Vénus croissent plutôt pour les enfants d’Apollon que pour les grands de la terre, et la voix mélodieuse du cygne doit remporter sur le vain éclat des plumes du paon. J’allais, ajouta-t-il, chez le duc; je lui rendais de ces hommages de convention, dont on berce l’orgueil des grands; j’amusais sa gaîté par mes _seguidilles_ et ma guitare; je l’enivrais, dans mes fictions poétiques, du nectar des louanges. Un jour il invoqua ma muse, et me demanda des couplets pour la fête de sa maîtresse. Monsieur le duc, lui dis-je, si vous voulez pour elle des éloges usés, et pris dans les recueils du Parnasse, un portrait d’imagination qui ressemblera à tout, excepté à votre dame, je m’en vais prendre mes pinceaux. Mais si vous désirez un portrait ressemblant et que votre maîtresse ait une physionomie, faites-la moi connaître; je ne peins bien que ce qui frappe mes sens. Le duc alors me mena sur-le-champ chez dona Clara, son odalisque chérie. _Valga me Dios_! A son aspect, je fus, comme Saint Paul, ravi au troisième ciel, quoique j’ignore où est le troisième ciel. Imaginez un visage céleste, une taille, un pied, des formes, des yeux, des éclairs dans les yeux; enfin, imaginez Junon sur le Mont Ida, parée de la ceinture de Vénus. J’étais si émerveillé que j’en perdis la parole, du moins dans mon extase je parlai très-peu. Le duc, en sortant, me demanda comment je la trouvais. Je ne crois pas, lui dis-je, que notre mère Eve fut aussi belle, même après son péché. — Pourquoi après son péché? — C’est que le péché, ou son synonyme le plaisir, sont à la beauté ce que les caresses du zéphir, ou la douce rosée du soir, sont à la rose languissante. Je me hâtai de quitter le duc pour profiter de ce moment de verve et d’effervescence pour monter ma lyre, et révéler à l’univers les beautés et l’existence de dona Clara. J’allai m’égarer sous des allées d’orangers et de citronniers; et là, respirant le doux esprit des fleurs, la tête échauffée par l’influence d’un soleil vivifiant, et par l’amour plus vivifiant encore, et le vrai Dieu des poètes, je transportai dona Clara dans l’Olympe, où les Grâces et les neufs Sœurs à l’envi vinrent lui offrir l’ambroisie et des couronnes de roses et de myrte. Cent vers harmonieux sortirent de mon cerveau, avant que le soleil eût avancé sa course d’une heure. Après les avoir copiés très-proprement, je les portai à son Excellence; il en fut enchanté, et les envoya tout de suite à dona Clara. Il m’apprit que cette beauté les avait trouvés charmants, délicieux, et qu’elle les chantait continuellement. Ce succès fit entrer l’espérance dans mon cœur, et l’amour à sa suite. Cependant, je n’osai pas aller chez dona Clara; mais dès que Vénus promena son char dans les airs obscurcis, je courus sous son balcon, armé de ma guitare. J’y chantai une romance qui disait: que le voyageur, égaré dans la nuit, désirait moins vivement le retour de l’aurore, et le nocher, battu par la tempête, le port, terme de sa course, que je ne désirais le bonheur de la voir. Je chantai ainsi jusqu’à l’approche du jour, enrouant ma voix, tourmentant ma guitare; mais le balcon ne s’ouvrit pas, et ma divinité resta invisible au fond du sanctuaire. Je me retirai triste et confus. Cependant, plus enflammé que découragé, je retournai le lendemain, à la même heure, reprendre mon poste sous le balcon. Le sujet de ma nouvelle romance fut la mort d’Iphis, qui, n’ayant pu fléchir le cœur d’Anaxarète, de désespoir, s’était pendu à sa porte; mais Vénus punit l’ingrate et la métamorphosa en rocher. Je disais que, nouvel Iphis, j’allais périr comme lui, si la belle Anaxarète n’avait pitié de moi, et peut-être me serai-je pendu de même, si j’avais su ce qui se passe en l’autre monde, et si celui-ci ne m’avait paru un gîte assez passable pour un voyageur. Ma romance disait encore que la lyre d’Orphée avait attendri les rochers, les arbres et les animaux. Mais j’avais beau chanter, tout était muet auprès de moi; le silence et le sommeil enchaînaient l’univers; ma voix s’éteignait, ma guitare languissait, lorsqu’enfin le balcon s’ouvrit, et un billet tomba à mes pieds; il contenait ces mots: Ce soir, quand l’_angelus_ sonnera, trouvez-vous à ma porte. Ce billet me transporta de joie. Paul Émile, montant au Capitole sur un char de triomphe, Sainte Thérèse épousant J. C., ne goûtèrent jamais une félicité si pure et si vive.
Au premier son de l’_angelus_, je volai à mon rendez-vous; une cameriste m’attendait à la porte, et m’introduisit dans une salle remplie de vases de porcelaine garnis de fleurs et de caisses d’orangers, de myrtes et de rosiers; des serins, des tourterelles, une perruche, un singe, peuplaient, animaient ce délicieux asile. Je m’y promenais, j’aspirais le parfum des fleurs, lorsque je vis paraître la nouvelle Armide; le sourire était sur ses lèvres, et le plaisir dans ses regards. Elle m’avoua qu’elle aimait beaucoup mon esprit et ma poésie, et daigna me laisser entrevoir, à travers les nuages de l’avenir, des rayons d’espérance et de bonheur; et moi je lui jurai tout ce que l’on jure au premier rendez-vous à une femme qu’on idolâtre. Nous convînmes que, pour tromper la jalousie du duc, je ne viendrais chez elle qu’en habit de religieux. Ce fut pour moi l’habit de bonne fortune; il sembla m’inspirer plus d’audace. J’avais encore, au fond d’une malle, mon uniforme de jacobin; ce fut sous ce vêtement, qu’après deux ou trois jours de résistance, je reçus une couronne de myrte des mains de l’amour. Pendant quelque temps je nageai dans une mer de délices; mais mon mauvais génie, jaloux de son rival le bon génie, excita la tempête qui me perdit. J’avais obtenu un rendez-vous chez dona Clara à l’heure de la sieste. Sommeil, cousin de la Mort, disais-je, verse tes froids pavots sur les maris, sur les duègnes, sur les argus, sur les sols et sur les ambitieux; étend sur eux les vapeurs soporifiques; mais protège l’amour et les amants. Mes prières n’arrivèrent pas jusqu’à l’antre de Morphée. A peine l’heure légère de mon bonheur avait fait la moitié de sa course, que le duc, éveillé par Lucifer ou le démon de la jalousie, apparut comme l’ange exterminateur. Jamais satire n’a tant effrayé les bergères, ou le dieu de Lampsaque, les oiseaux. Je fus attéré, interdit; dona Clara, plus intrépide, conserva sa présence d’esprit. C’est un don que la nature a donné à ce sexe pour le sauver dans les dangers, comme elle a donné un aiguillon aux abeilles pour leur défense. Ah! c’est vous, mon cher duc, dit-elle; je ne vous attendais pas; voilà le père Ambroise qui est venu me proposer une bonne œuvre: adieu, mon révérend, j’y réfléchirai, et je vous rendrai réponse un autre jour. Je me retirai alors la tète inclinée, comme pour saluer; mais un jaloux n’a besoin que d’un œil pour découvrir son rival; sans doute la maudite étiquette que je porte sur le dos me fit reconnaître; le duc me suivit, m’arrêta par ma robe, et me demanda fièrement ce que je venais faire chez dona Clara ainsi déguisé. — Je viens la convertir, ouvrir à son ame les portes du paradis. Vous voyez que moi-même j’ai endossé l’uniforme de la pénitence et de l’humilité. Le duc, irrité de la gaîté de ma réponse, me dit fièrement: Savez-vous qui je suis? — Oui, monsieur le duc, nous sommes vous et moi de la boue et de la poussière; _pulvis et umbra sumus_. En prononçant ces mots, je m’esquivai d’un pied léger. Le duc cria à ses gens, qui étaient dans l’antichambre, de m’arrêter; mais en la traversant je leur donnai ma bénédiction, et loin d’oser obéir à leur maître, ils se mirent à genoux pour la recevoir, et ils baisèrent ma main et le bas de ma robe. Le duc, furieux, me poursuivit un bâton à la main; mais dona Clara accourut à mon secours, et empêcha un grand malheur. Je n’avais point d’armes; mais s’il m’eut frappé, je lui aurais arraché les yeux. Cependant, irrité de l’affront, j’aiguisai des épigrammes contre lui, et les publiai dans la ville: il s’en est vengé en grand seigneur, en abusant de son crédit pour me priver de ma liberté.
La présence de ce jovial troubadour, des lectures agréables, les visites frequentes de don Inigo, des repas gais et animes par le Malaga et le Benincarlos, abrégèrent les longues heures de la prison. La plupart des hommes, me disait don Manuel, oublient que l’existence est un don viager; quant à moi, je règle la mienne sur les lois de la nature et de la raison; je dors quand j’ai sommeil; je mange quand l’appétit renaît; amant de la paresse, je ne travaille que d’inspiration; très-irascible, je m’appaise aisément; j’aime la gloire, mais encore plus les femmes et le plaisir. Si j’offense Dieu dans la journée, je lui en demande pardon le soir. Ma barque est sur un fleuve, et je l’abandonne au courant. Enfin je trouve la vie une chose fort douce; peut-être j’y tiendrais un peu moins si j’avais, comme Tibulle, l’espoir d’être conduit après ma mort, par Vénus, aux Champs-Élysées, où mille nymphes, toujours belles, toujours jeunes, me présenteraient la coupe de la volupté;[157] mais pour nous, chrétiens, le Ciel n’a qu’une porte, encore bien étroite, et l’enfer en a cent toujours ouvertes. Le diable quelquefois me fait peur; mais une jolie maîtresse, un bon repas, le chassent bien vite de ma cervelle.
Le soir ce poète du Toboso me fesait passer des moments bien agréables; quand l’obscurité régnait dans notre chambre, éclairée seulement par quelques rayons de la lune, il prenait sa guitare, et chantait, en s’accompagnant, des seguidilles touchantes ou voluptueuses.
Je reçus une seconde lettre de l’amoureuse Angélique:
«Je souffre beaucoup, me disait-elle, des peines que je vous cause: je m’efforcerai de vous en dédommager un jour, si vous devenez mon époux. J’ai redoublé mes prières à saint Nicolas et à saint Vincent; j’espère qu’ils auront pitié de moi; sans doute vous ne voulez pas que je meure, et cependant je mourrai si vous persistez dans vos refus. Ah! ressuscitez-moi d’un mot, comme J. C. ressuscita le vieux Lazare, et vous aurez en moi l’amante la plus tendre, l’épouse la plus fidèle. _Pido a dios guarde su vida muchos anos_.»
Je lui répondis:
«_Senora_, si j’étais feseur de miracles, j’en ferais un pour vous rendre la santé, et vous guérir de votre passion; mais cette faculté n’est donnée qu’aux saints: continuez à implorer la _Madonne_, saint Nicolas et saint Vincent, non pour obtenir un cœur que je ne puis vous donner, et qui est engagé ailleurs, mais pour effacer du votre une vaine espérance, et un attachement inutile. _Pido a dios_, etc.»
Don Manuel avait apporté un petit livre prohibé, espèce de satire contre l’inquisition. Entre diverses anecdotes que l’auteur rapporte, j’ai retenu celle-ci.