Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 18
Enfin brilla le jour où je devais comparaître devant le corrégidor et la belle Angélique. Quatre alguasils m’escortèrent chez cet auguste magistrat. Il me reçut avec la même gravité que Brutus avait reçu jadis les ambassadeurs de Tarquin. — Monsieur l’officier français, me dit-il, nous avons en Espagne des principes plus sévères et d’autres mœurs qu’en France, où l’on se fait un jeu de la galanterie et de l’honneur des femmes. — Monsieur le corrégidor, en France on a moins d’hypocrisie, autant de respect pour les femmes, et plus d’égards pour les étrangers. Dans ce moment entra le grand-vicaire avec l’Angélique qui m’avait choisi pour son Médor. Elle était accompagnée de la matronne que j’avais vue à l’église. Monsieur, me dit le corrégidor, voici la victime de votre inconstance. Je la regarde; juste Ciel! je crois voir une caricature de comédie. Par saint Pierre et saint Paul, dis-je tout bas, que cette Angélique ferait bien d’emprunter l’anneau de la reine du Catai pour se rendre invisible! Pour premier agrément, elle boitait, et sa stature était de quatre pieds et demi, son teint bourgeonné, et ses deux petits yeux, pleins d’un feu voluptueux, révélaient le secret de son tempérament. Une riche parure relevait ses charmes; sur sa tête brillait une rédizilla couleur de rose, ornée de rubans bleus enlacés les uns dans les autres; une mantille, d’une mousseline très-claire, enveloppait sa tête et ses épaules, et une basquine noire me dérobait ses formes de la ceinture en bas.[142] Autour d’un bras sec et noir était un chapelet de corail en forme de bracelet, d’où pendaient une croix et deux médailles; ma bague, don fatal aussi brûlant que la robe du centaure Nessus, figurait à son doigt avec plusieurs autres bagues. Elle m’honora, en me saluant, d’un regard des plus doux: je lui répondis par une révérence très-froide. Le grand-vicaire s’approcha de moi, et me dit: Voilà celle que vous aimez, et que vous devez reconnaître pour votre épouse, après les témoignages que vous avez donnés de votre amour, et quelle a daigné agréer.
A ce discours, que l’on n’attendait pas, Robert glacé, laissa tomber ses bras: Puis fixement regardant la figure, Dans son horreur il recula trois pas.
Je fus plus brave que Robert: je restai immobile et muet. Enfin la parole me revint. Je répondis que je n’avais pas l’honneur de connaître mademoiselle, et que jamais je n’avais songé à l’aimer ni à l’épouser. Pardonnez-moi, vous la connaissez, répliqua le vicaire; vous l’avez vue au _refresco_ de la duchesse de Silva; depuis vous avez passé souvent sous son balcon, vous lui avez fait des signes, vous avez reçu d’elle un chapelet et des fleurs, vous lui avez écrit un billet, et donné un anneau. Je me rappelai, à ce discours, qu’en effet j’avais vu cette figure dansant le _fandango_ avec des attitudes et des mouvements très-voluptueux, qui ravissaient les spectateurs, auxquels moi-même j’avais applaudi. Je compris que c’était à cette époque que dona Angelica avait résolu de me prendre dans ses filets. Je répondis au vicaire que je me rappelais avoir vu danser mademoiselle avec beaucoup de légèreté et d’expression sans que mon cœur en fût affecté. — Et pourquoi passiez-vous si souvent dans sa rue? s’écria le corrégidor. — Parce que c’était mon chemin, et que l’on n’épouse pas toutes les demoiselles des rues où l’on passe. — Vous persistez donc dans ce refus injurieux? — Oui, je me ferai plutôt capucin, hermite, ou chantre d’Italie, que de consentir à ce mariage. — Eh bien, monsieur, vous resterez en prison jusqu’à ce que vous ayez fait des réflexions plus sages, ou que la senora dona Angelica, indignée de votre inconstance, se soit désistée de ses poursuites. Après ces mots, il fit signe au grand-vicaire de sortir, et d’emmener la belle Angélique, qui, en s’éloignant, me jeta un regard des plus tendres et des plus langoureux. Resté seul avec le corrégidor: De quel droit, lui dis-je, traitez-vous ainsi un gentilhomme français, capitaine au service de son roi; et par quelle injustice voulez-vous le forcer à un mariage aussi inconvenant que ridicule? — Monsieur le capitaine, ignorez-vous que tout voyageur ou étranger est soumis aux lois du pays qu’il habite? Cromwel fit pendre à Londres le frère d’un ambassadeur de Portugal qui avait osé les violer. — Je sais, monsieur, tout comme vous, le respect que l’on doit aux lois et aux usages d’un pays; mais quand les lois sont absurdes, injustes, qu’elles enveloppent les honnêtes gens dans des piéges, je ne les reconnais pas. — Une plus longue discussion serait inutile; je dois faire mon devoir, et non vous rendre compte de mes actions. Vous allez retourner à votre prison: c’est à vous, si ce séjour vous déplaît, à vous en faire ouvrir les portes. — Je cède à la force; mais mon gouvernement sera instruit du singulier accueil que l’on fait ici à un officier français. Le corrégidor me tourna le dos, et je fus ramené à mon gîte.
Je n’étais ni assez philosophe ni assez pieux pour supporter un pareil traitement sans dépit et avec patience; mais j’avais assez de fermeté d’ame pour braver les prêtres, les corrégidors, et tous les alguasils de l’Espagne, plutôt que d’épouser une infante aussi laide que folle, et qui, emportée par son tempérament, voulait un mari quelconque. Je gémissais, je m’agitais sous le poids de ces réflexions, lorsque don Inigo parut. Je crus voir l’ange de la paix; je cours, je me jette dans ses bras, je l’embrasse. Après ces douces étreintes, il me dit: Comment, vous vous laissez prendre au manège d’une jeune coquette? — Et qui pouvait deviner ses ruses infernales, et qu’une jeune fille bien née tendit ses filets du haut d’un balcon pour prendre un mari? Quelles mœurs! quel abus de la religion! quel pays est le vôtre! Pour avoir dit à Barcelone que la Vierge n’avait pas besoin de luminaire, et pouvait se coucher de bonne heure, on me jette dans les prisons du saint-office; à Valence, on m’enferme encore pour me forcer d’épouser une Angélique laide comme un singe, parce que j’ai passé sous son balcon, et que je lui ai donné, par galanterie, une bague qu’elle me demandait. Je ne suis plus étonné qu’avec de pareils usages, et de telles lois, l’Espagne joue un si petit rôle en Europe. Il ne me reste plus, pour compléter mes infortunes, qu’à être frappé d’excommunication. — Cela viendra peut-être. — Mais expliquez-moi, de grâce, cette manière bizarre de prendre un mari à la ligne, du haut de sa fenêtre, comme un prend un brochet ou une carpe dans une rivière. — Cette sorte de mariage s’appelle _sacar per el vicario_ (retirer par le vicaire). Une fille qui a douze ans accomplis peut réclamer pour son époux un adolescent qui a passé sa quatorzième année, si ce jeune homme lui a donné un bijou, une bague, ou écrit, un billet dans lequel le mot d’amour ne serait pas même prononcé. La jeune fille, munie de cet anneau, ou de cet écrit, présente sa requête au grand-vicaire, et demande un tel pour son époux. Si l’ecclésiastique prononce qu’il y a lieu au mariage, on arrête le jeune homme, on le conduit en prison, d’où il ne sort qu’après s’être engagé dans les liens du sacrement. C’est ainsi que s’est conduite dona Angelica Paular, qui est devenue amoureuse de vous au bal de la duchesse Silva. — Dites amoureuse des plaisirs de l’hymen: cette infante ne veut être ni vierge ni martyre.[143] Comme on abuse de tout dans votre pays! Les lois protègent les moines, leur cupidité, leur ambition; les moines, à l’ombre des lois, trompent, emmusèlent le peuple, et pour mieux l’enchaîner, chargent la religion de faux miracles, d’observances ridicules et de rites superstitieux: des messes, des rosaires, des jeûnes, des dons à l’église, tiennent lieu de mœurs, de vertus, et effacent tous les crimes. — Il y a quelque vérité dans votre diatribe, mais convenez d’un peu de légèreté française dans votre conduite: pourquoi faire le galant avec des inconnues, des filles à marier? Adressez-vous aux femmes: elles ne respirent qu’amour et volupté; vous ne courez aucun risque avec elles, sinon d’être poignardé si vous êtes infidèle; mais les filles sont sacrées: on ne peut y toucher que sous peine de mariage. Ce n’est pas qu’elles soient plus sages, car j’ai vu des filles de onze à douze ans sur le point d’être mères. — N’avez-vous pas assez de crédit pour me tirer d’ici? — Hélas! non; j’ai déjà fait quelques démarches: elles ont été infructueuses; et l’on m’a conseillé de ne pas me mêler d’une affaire qui regardait l’église. On dit la colère des rois terrible: les foudres de l’inquisition sont encore plus redoutables. Mais voici un moyen que je crois sur pour ravoir votre liberté. Écrivez à Madrid à monsieur le comte d’Ossun, votre ambassadeur; peignez-lui exactement votre situation, l’injustice criante que vous éprouvez: je me charge de la présentation de votre lettre, et de la faire appuyer. J’embrassai avidement cette espérance, et don Inigo retourna chez lui pour m’envoyer du papier, de l’encre et des livres, et me promit de revenir me voir chaque fois qu’il en aurait la permission; il ajouta que Rosalie, très-affligée, avait fait une neuvaine à la sainte Vierge pour obtenir ma délivrance.
Patience, patience, s’écriait Panurge en méditant sa vengeance: mais moi je ne voulais me venger de personne; je n’aspirais qu’a briser mes fers.
L’après-dînée le geolier m’apporta une lettre; je l’ouvris avec empressement: mais quelle fut ma surprise, quand je vis au bas le nom d’Angélique Paular! Dans un premier accès de colère je faillis à la déchirer; ensuite, par réflexion, et peut-être par curiosité, je me déterminai à la lire: voici son style.
«_Senor, mio cavallero_ don Louis, je vous ai vu au _refresco_ de la _duquesa_ dona Eleonora, où votre physionomie, voire air noble et spirituel me frappèrent. Vous avez applaudi lorsque j’ai dansé le _fandango_; depuis je n’ai songé qu’à vous la nuit et le jour. Vous avez passé sous mon balcon, où je restais des heures entières pour vous voir un moment; j’ai prié saint Nicolas, le patron des jeunes filles, de m’être propice, et de me faire aimer de vous;[144] je vous ai jeté un chapelet, des fleurs, que vous avez acceptés; je vous ai écrit un billet, vous m’avez répondu; je vous ai demandé un anneau, gage sacré du mariage, et vous me l’avez donné; ingrat! pourquoi me trompiez-vous, si vous ne m’aimez pas? Vous êtes gentilhomme, militaire et chrétien; vous devez aimer Dieu et l’honneur. Je suis aussi noble que vous, et aussi bonne chrétienne. _Per el dolcissimo nombre de Jesus_,[145] consentez à me donner votre main, et j’oublierai tous vos torts, et vous serez, après Dieu et la Vierge, ce que j’aimerai le plus au monde. _Pido à dios guarde su vida muchos anos_.[146]
ANGELICA Y THECLA Y THERESA PAULAR.»
Je lui répondis sur-le-champ:
«MADEMOISELLE,
»Je prie la Sainte Vierge de vous guérir de votre amour; elle vous doit cette guérison, puisque vous êtes fidèle à son culte. Il est vrai que j’ai applaudi à la légèreté de votre danse, que j’ai ramassé votre chapelet, et que je vous ai donné un anneau; mais reconnaissez à ces procédés la galanterie et la politesse françaises, et non le zèle elles désirs d’un amant. Je ne le suis, ni ne veux l’être; croyez qu’il faudrait un miracle de la _Madonne_, ou de votre Saint Nicolas, pour changer mon cœur, et me décider à vous épouser. Renoncez, je vous prie, à ce projet; si vous m’aimez comme vous le dites, faites-moi rendre ma liberté. Alors je prierai la Vierge de jeter un regard de bonté sur vous, et de vous donner un mari digne de vos charmes, et qui sentira, mieux que moi, le prix de vos bontés et de votre tendresse. _Pido à Dios guarde su vida muchos anos_.»
LOUIS DE SAINT-GERVAIS, Capitaine au service de France.
J’écrivis aussi une lettre fort détaillée et fort pathétique à M. le comte d’Ossun notre ambassadeur à Madrid.
Parmi les livres que m’avait envoyés don Inigo, je trouvai un exemplaire de _Fray Gerondio_, ouvrage plein de sel et de philosophie, d’un jésuite nommé le père _Isla_. C’est une satire très-enjouée, très-ingénieuse, contre les mauvais prédicateurs. Selon lui l’un de ces _prêcheurs_, comme les nomme Montaigne, fait dire à Dieu: «Les vices, les crimes des chrétiens ne sont que des bagatelles, des fautes légères; les hérétiques, les juifs, les mahométans, voilà mes vrais ennemis, ceux que j’abhorre, parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et dans ma gloire». Un autre sermoneur, voulant prouver à son auditoire comme quoi Dieu voyait tout sans être vu, s’enfonça dans le fond de sa chaire, et de-là cria à ses auditeurs: «Me voyez-vous? — Non, répondirent plusieurs voix. — Eh bien, moi, je vous vois tous (il regardait alors par un petit trou pratiqué dans la chaire); c’est ainsi que Dieu vous aperçoit sans être vu de vous.» Il faut convenir que ce sermon est digne d’être prêché devant les Caffres ou les Hottentots. Voici des extraits de deux sermons, tout aussi bizarres, du fameux Vincent Ferrier, le patron de Valence. Ces discours, _sermones sancti_, sont mêlés de fragments de latin. La Fontaine a trouvé le calendrier des vieillards dans son panégyrique de Saint Jean-Baptiste.
«Vous savez, mes frères, dit Saint Vincent, l’histoire de cette dévote qui, toutes les fois que son mari lui adressait une requête amoureuse, trouvait toujours quelqu’excuse pour le refuser. Si c’était le dimanche: Quoi! disait-elle, songer à cette drôlerie le jour de la résurrection de notre Seigneur? Si c’était le lundi: Ah! monsieur, penser aux vivants le jour où vous devez prier pour les morts! Le mardi, c’était la fête des anges; le mercredi, c’est aujourd’hui que J. C. a été vendu; le jeudi, c’est le jour que notre Seigneur est monté au Ciel; le vendredi, notre Sauveur est mort pour nous sur la croix; le samedi était un jour consacré à la Vierge. Ce pauvre mari, voyant qu’elle avait toujours quelque excuse en main, appela sa servante, et lui dit: Marie, vous viendrez ce soir passer la nuit avec moi. — Volontiers, monsieur. La femme voulut alors prendre sa place auprès de son époux. — Non pas, s’il vous plaît, madame; nous sommes, nous, de pauvres pécheurs, vous aurez la bonté de prier Dieu pour nous. Il ne voulut plus entendre parler d’elle, et continua de se damner avec sa servante.»
Voici un autre sermon sur la parure des femmes.
«N’est-ce pas faire l’œuvre du démon que de vouloir changer, comme font les femmes, en se peignant le visage, ce que Dieu a créé? Sentez-vous, mesdames, quel affront c’est pour Dieu? corrigeriez-vous le tableau d’un habile peintre? Dieu n’a pas besoin qu’on lui montre à peindre, il en sait bien autant que vous. Il vous a donné un sein rond et volumineux, et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux, et vous en voulez de grands; vous êtes nées avec des cheveux noirs, et vous les changez en crins roux, comme la queue d’un bœuf. Aussi qu’arrive-t-il? quand vous priez Dieu, il détourne la tête, et prend vos figures pour des têtes de diables; et si vous lui disiez: Seigneur, je suis votre créature; il vous répondrait: vous mentez, je ne vous connais pas.»
Il recommande ensuite aux dames de porter du linge blanc, _ne vir sentiat malum odorem_. Il appelle les moines _grossos porcos_. La lecture de cet ouvrage adoucit l’ennui de ma captivité. Cicéron, en parlant des livres, a dit: _adversis solatium et perfugium præbent_.[147]
Je reçus une lettre de don Pacheco qui me parlait du désir que lui et Séraphine avaient de me revoir; ils accusaient la longueur de mon voyage.
«Je trouve, me disait-il, ma fille triste et préoccupée; sans doute votre retard en est la cause. Hâtez-vous donc, mon cher capitaine; plus de délais, plus d’excuses: le véritable amant franchit les montagnes, traverse les rivières à la nage, combat, terrasse les géants et les monstres pour jouir de la présence céleste de sa bien-aimée. Arrivez donc bien vite, et nous vous recevrons au bruit des tambours et des castagnettes. Séraphine, à votre arrivée, parera _el senor San Joseph_ d’un habit magnifique, de belles dentelles, et l’entourera de fleurs et de lumières pour le remercier de votre heureux retour.[148] _Dios guarde a usted_.
DON PACHECO Y NUNES LASSO.»
Cette lettre aigrit ma douleur, irrita mon impatience. Quoi! disais-je, la belle Séraphine languit, souffre de mon retard, occasionné par le fol amour d’une laide créature qui me retient en prison, qui veut m’épouser malgré moi, m’enlever à celle que j’adore! Non, belle Séraphine, je vivrai et mourrai fidèle! Ce qui augmentait mes craintes et mon inquiétude, c’était le motif de ma détention. Séraphine croira-t-elle à mon innocence? La jalousie est incrédule. Un jaloux est comme un voyageur qui se trouve la nuit dans une forêt; son imagination change en spectres, en fantômes, tous les objets qui frappent ses yeux. Au milieu de cette agitation, je crus pourtant qu’un récit sincère me justifierait mieux que tous les subterfuges du mensonge. _La verdad_, dit un proverbe espagnol, _come olio siempre anda en so_.[149] Je répondis à don Pacheco, en lui racontant naïvement mon malheur et sa cause, et l’assurant que je braverais plutôt les foudres de l’inquisition, les tortures, la mort, que de consentir à épouser la senora Angelica.
Heureusement un bel esprit espagnol vint partager et adoucir ma captivité. Il s’appelait don Manuel Castillo. Il se disait de la famille de don Joseph Castillo, peintre, qui a laissé un nom en Espagne. Le besoin, la solitude nous lièrent bientôt: il me conta la cause de son emprisonnement. Un grand d’Espagne, le duc de Figueroas, l’avait surpris tête-à-tête avec sa maîtresse, et l’avait insulté vivement. Don Manuel s’était vengé en poète, par des épigrammes; et le duc, en grand seigneur, avait abusé de son crédit pour le faire enfermer.
Ce grand seigneur descendait de l’illustre famille des Figueroas, qui délivra l’Espagne d’un tribut imposé par un roi Maure. Le prince espagnol devait fournir annuellement cent jeunes filles pour le sérail du Miramolin. A leur arrivée, elles étaient renfermées dans un château près de Tolède, où les Maures venaient successivement les prendre pour les envoyer en Afrique, comme l’on choisit des volailles dans une basse-cour. En 844 des cavaliers de Galice attaquèrent et défirent les Maures qui venaient recevoir le tribut. Le champ où se passa cette affaire était couvert de figuiers, ce qui fit donner le nom de Figueroas aux libérateurs des jeunes victimes.[150]
Don Manuel était de petite stature, et avait sur son dos une proéminence qui n’embellissait pas sa taille. Mais il supportait gaîment son fardeau. Les stoïciens, disait-il, assurent que le sage, fût-il même contrefait, est le plus beau des hommes; il faut que cela soit vrai, car le sage Cratès, quoique doublement bossu, gagna le cœur de la belle Hyparchia. Des yeux noirs, pleins de feu, une physionomie ouverte, spirituelle, qui est la beauté des hommes, ainsi que l’air doux et modeste est celle des femmes, fesaient oublier la difformité du Cratès moderne, qui avait eu des succès en amour, et trouvé plus d’une Hyparchia. Doué d’une imagination vive et féconde, il était grand improvisateur: cette sorte de poètes est aussi nombreuse en Espagne qu’en Italie, surtout dans l’Andalousie et dans le royaume de Valence. Amants de la liberté et du plaisir, ils vivent dans l’insouciance et l’inaction; leur talent brille principalement dans les petites chansons, nommées _décimas_. Je donnais quelquefois à don Manuel un dernier vers, et sur-le-champ il en composait neuf autres, adaptés pour le sens et la rime, à celui que je lui avais donné. Il prétendait que les poètes espagnols descendaient des troubadours français. Il me conta qu’en 1388, un roi d’Aragon envoya une ambassade au roi de France, pour lui demander des poètes et des feseurs de chansons. Le roi de France fit partir aussitôt une compagnie de troubadours, qui apporta la gaie science et les plaisirs à la cour d’Aragon. Si votre monarque, lui dis-je, nous fesait aujourd’hui la même demande, nous pourrions lui fournir une légion de rimeurs parmi nous plus épais que mouches en vendange.
Don Manuel n’était pas seulement un enfant d’Apollon; il était aussi un élève d’Euterpe: il chantait très agréablement et s’accompagnait de la guitare ou de la harpe. Il avait la littérature d’un bel esprit; il connaissait ses poètes latins et espagnols; il parlait mal l’idiome français, mais il comprenait parfaitement nos auteurs. Il m’avoua qu’il n’avait étudié notre langue que pour lire Voltaire et Gil-Blas, quoique ce roman soit très-bien traduit en espagnol. J’ai lu, me disait-il, votre Racine; mais son principal mérite est dans le charme de son style, perdu souvent pour un étranger. Corneille me plaît davantage: la hauteur, l’énergie de ses pensées me ravissent. Il n’a manqué à ces deux grands poètes, que la verve et la fécondité d’imagination de Lopez de Vega et de Calderon. — Et à vos fameux auteurs, répliquai-je, que la sagesse et le goût des deux poètes français. Don Manuel ne fesait aucun cas des sciences abstraites; il appelait la métaphysique un ballon de billevesées; la botanique l’étude des gens pauvres d’imagination, et la chronologie la science des pédants. Il ajoutait qu’Adam s’était piqué les doigts, pour avoir touché à l’arbre de la science. Il était grand amateur de la bonne chère; il se disait docteur en l’art de boire; il était surtout passionné pour les femmes: la laideur même, pourvu qu’elle fût jeune, était pour lui une divinité. Non, s’écriait-il souvent, ce sexe ne sort pas de la côte d’un homme; il est émané, comme les fleurs, d’un rayon céleste. Milton, l’aveugle, a mérité sa cécité pour avoir appelé les femmes un beau défaut de nature (_fair defect of nature_).
Ce poète jovial était né dans la célèbre ville de Toboso, capitale de la Manche. Platon, me disait-il, rendait grâces aux Dieux de ce qu’ils l’avaient fait naître dans Athènes; et moi je les remercie de m’avoir jeté dans la Manche, et deux mille quatre cents ans plus tard. Ma chère patrie est le pays de la joie, de la danse et de l’amour. Je lui demandai des nouvelles de la belle Dulcinée. — Elle est, me répondit-il, avec Don Quichotte et Sancho dans les Champs-Élysées de Virgile, ou dans la région des héros d’Ossian: mais le petit bois où le chevalier de la Triste Figure attendait sa Divinité, existe encore. Plus d’un poète y va composer ses _séguidillas_,[151] qui sont comme notre vin, les meilleures d’Espagne.[152] C’est dans la Manche que l’imagination brillante de Miguel Cervantes Saavedro, a enfanté le premier roman du monde. Je vous raconterai, au sujet de ce roman, une anecdote qui prouve son mérite. Philippe III aperçut de son balcon, un étudiant qui, en lisant, se frappait souvent le front et riait aux éclats. Cet homme est fou, dit le roi, ou il lit Don Quichotte. Il l’envoya savoir, et en effet, l’étudiant lisait ce chef-d’œuvre.