Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 17
Cependant je songeais à quitter Valence; le temps que j’avais accordé à don Inigo s’était écoulé: c’est alors que je regrettai de nouveau mon cher Podagre, si traîtreusement enlevé par ce mari qui m’avait laissé sa femme en échange. Je louai un _calezino_ (voiture légère) à neuf francs par jour. Nous devions faire douze _leguas_ dans la journée, et partir le surlendemain. J’annonçai mon départ à don Inigo et à son aimable fille. Ils me témoignèrent les plus vifs regrets, et le plus tendre intérêt. Don Inigo m’offrit ses services, sa bourse, et je vis des larmes rouler dans les beaux yeux de Rosalie. Elle me jura une reconnaissance éternelle, me promit de prier tous les jours la _Madonne_ pour moi, et me pressa d’accepter une croix d’or qu’elle portait depuis sa naissance. Ainsi je partais chargé de croix, de reliques, de chapelets, tous dons de la beauté. Que la dévotion dans une femme espagnole est aimable et touchante! elle aime sa patronne, la Vierge, Dieu et son amant avec la même componction et la même tendresse. Chez ce sexe, en Espagne, la dévotion et la volupté sont dès l’adolescence ses occupations les plus importantes. Sa conscience lutte quelquefois contre son tempérament; mais enfin la nature l’emporte. Chaque peuple, chaque individu se fait, comme La Mothe le Vayer, une petite religion à son usage. Don Inigo me fit présent de douze livres de chocolat fabriqué avec du cacao de _Soconusco_;[126] mais un cadeau bien plus précieux, qu’il me fit présenter par sa fille, fut un exemplaire de don Quichotte, sorti des presses d’Ibarra, édition admirable par la beauté du papier, la netteté des caractères, la qualité de l’encre, composée par Ibarra même, et dont lui seul a le secret.[127] Je fus extrêmement touché d’un don si magnifique, et surtout de la grâce qu’y mirent don Inigo et sa fille.
Nous ne nous quittâmes pas de toute la journée. Nous allâmes nous promener au port de _Grao_, qui est à demi-lieue de la ville. C’est une promenade ornée de jolies maisons de campagne; la mer y forme un lac de trois lieues d’étendue et d’une lieue de largeur: on le nomme l’_Albufera_; les Romains l’appelaient _Amœnum-Stagnum_.[128]
La veille de mon départ don Inigo me dit à déjeûné: Il faut passer ce dernier jour le plus agréablement possible: nous irons voir les cinq ponts bâtis sur le Quadalaviar. — Comment cinq ponts! on les a donc construits en attendant la rivière? — Ne vous en moquez pas: cette rivière, qui vous paraît si faible, si paisible, a quelquefois des colères redoutables. Hercule n’en triompherait pas aussi aisément que du fleuve Acheloüs. Je ne vous demande qu’une couple d’heures dans la matinée pour expédier quelques affaires: profitez de ce temps pour aller visiter la bibliothèque de la ville, que vous ne connaissez pas encore. Rosalie ajouta d’un son de voix touchant: Revenez promptement: songez qu’une heure de cette journée est plus précieuse pour nous qu’un mois entier dans votre absence.
La bibliothèque publique est au palais archiépiscopal; elle est ouverte tous les jours pendant six heures; le local est superbe, et l’emporte sur celui de la bibliothèque de Madrid. J’y trouvai peu de lecteurs. _Rari nantes in gurgite vasto_. Le bibliothécaire portait l’habit ecclésiastique; un gros in-folio ouvert reposait devant lui sur sa table; et deux petits chats, couchés sur ses genoux, paraissaient l’occuper un peu plus que l’énorme volume. Il m’accueillit avec toute la dignité et la gravité espagnoles. Je lui dis: Vous imitez le fameux cardinal de Richelieu, qui se délassait de ses grands et pénibles travaux en jouant avec de petits chats qu’il aimait beaucoup. Ce rapprochement parut le flatter. Il me demanda mon nom. Je lui répondis que j’étais un officier français curieux d’avoir quelques notions du dépôt confié à ses lumières. Il me fit compliment, en me traitant d’_oussia_,[129] de la facilité avec laquelle je parlais son idiome. Je lui demandai quel était ce vieillard hâve et maigre, lunettes sur le nez, les yeux fortement attachés sur son livre. — C’est un grand métaphysicien, un puits d’érudition. — Et trouve-t-il la vérité au fond de son puits? — Non, il est toujours à sa poursuite. _Non è il peggior frutto que quello che mai si madura_.[130] Il lit dans ce moment Leibnitz, son auteur favori; il ne rêve que Monades, harmonie préétablie; et moins il comprend ses rêves, et plus il s’y attache. — Rien n’est plus admirable que ce qu’on n’entend pas. — C’est un homme infatigable, qui ne connaît de plaisir, de bonheur que dans l’étude de sa chère métaphysique. Il se lève au point du jour, lit, écrit, extrait, compulse toute la journée; lorsqu’il est fatigué il ouvre sa fenêtre, respire l’air, s’amuse un quart-d’heure à regarder les passants, après quoi il se rattache à sa charrue. A huit heures du soir il prend son chocolat, joue ensuite d’une méchante guitare jusqu’à ce que le sommeil la lui fasse tomber des mains. Alors il se couche, et je suis persuadé qu’il rêve à ses problèmes métaphysiques. Il a déjà fait imprimer, à ses dépens, un épais in-folio, qui traite du siége de l’ame, des sensations, de l’origine des perceptions, des idées innées, intellectuelles; il croit que nous pensons sans y songer; il est grand idéaliste; il prétend que les corps n’existent pas; que la matière que nous croyons voir n’est qu’un rêve de notre imagination. Je crains bien qu’il ne devienne fou comme votre Mallebranche, qui nous apprend que nous existons dans Dieu, et que nous voyons tout en lui. Ma foi, lui dis-je, de toutes ces folies j’aime mieux celle de l’insensé qui rêve qu’il est le Père éternel. — L’impression de son livre a beaucoup altéré sa fortune; mais il se console en le regardant; et il jouit d’avance de son immortalité. — Gardons-nous de troubler son bonheur; il a le même genre de folie que les moines du mont Athos, qui croient voir la lumière du Thabor en fixant leurs yeux sur leurs nombrils. — Voulez-vous bien me dire quel est son voisin, en habit noir, et caché sous un vaste feutre rabattu sur les yeux? — C’est un ancien docteur de Salamanque, qui s’est adonné à l’histoire naturelle; il étudie, depuis quarante ans, les mœurs, les métamorphoses, la vie des chenilles et des papillons. Il a déjà enrichi le public d’un in-quarto de ses observations, de ses découvertes dans cette importante matière, et il en promet un second volume pour l’année prochaine. Il a un cabinet rempli de papillons, de chenilles, d’insectes, et de reptiles.[131] — Du moins si cet homme est inutile a la société, il n’est pas, comme on peut le dire de tant d’autres:
Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]
— Pardonnez-moi, il n’est pas exempt de reproches; il dissipe son patrimoine, appauvrit ses enfants, néglige leur éducation. Sa femme a voulu le faire interdire. Mais comme il n’a que la moitié de son cerveau attaqué, l’autre moitié conserve le reste de sa raison. Après ces propos, ce bibliothécaire s’empressa de me montrer les richesses nationales. Nous avons ici, me dit-il, cinquante mille volumes. Voilà dans ces rayons une foule de _Grammaticas castellanas_, qui apprennent l’anglais, l’italien, le français ou le latin; suivent les traductions en notre langue de Sénèque, Platon, Tite-Live, Salluste, faites avant la fin du quinzième siècle, époque où la France était encore barbare. — Convenez, monsieur, qu’elle a bien réparé le temps perdu? — Ici sont nos fameux historiens. A la tête est Mariana, prodige d’érudition: il a écrit l’histoire d’Espagne en latin, après quoi il la traduisit en espagnol. Son style est une corbeille de fleurs. Après lui marche Garcilasso de la Vega, Péruvien, historien fidèle de la conquête du Pérou. Voici Antonio de Solis, traduit dans toutes les langues; et le marquis San Phelippo, qui a écrit la guerre de la succession. La France n’a rien à opposer à ces grands monuments.[133] — M. l’abbé, venez faire un voyage à Paris, nous vous mènerons à la bibliothèque du Roi. — Voici, continua-t-il, nos auteurs mystiques, ascétiques. Dans ce rayon, sont les ouvrages de Tostado, évêque d’Avila; il a écrit trente volumes in-folio sur la théologie,[134] et il est mort à quarante ans. — Quel dommage que sa vie ait été si courte! — Nous voici aux six volumes de Calderon de la Barca, dédiés à la Vierge. Je pris le premier volume, et j’en lus le titre: _A la mère du meilleur fils, à la fille du meilleur père, et à la reine des anges_. A la fin de l’ouvrage, l’auteur se met à ses pieds. Vous voyez dans ce rayon, continua l’abbé, les ouvrages sublimes de Sainte Thérèse, qui disait qu’il ne devait y avoir dans le monde que deux sortes de prisons: celles de l’inquisition pour les mécréants, et les petites-maisons pour ceux qui croyent et qui péchent. Marie d’Agréda, qui suit, a écrit la vie de la Sainte-Vierge par son ordre même. — Ce doit être un ouvrage miraculeux; permettez-moi d’en lire quelques lignes. Alors il m’en présenta un volume. Je lus le titre de deux chapitres, le premier disait: _Ce qui arriva à la Sainte-Vierge pendant neuf mois qu’elle fut dans le sein de sa mère_. Chapitre second: _Occupations de la Sainte-Vierge pendant les dix huit premiers mois de son enfance y et les entretiens qu’elle eut alors avec Dieu_. Pendant cette lecture, je conservai ma gravité, je n’avais pas oublié Barcelone _et los familiares_. Ces événements, dis-je au bibliothécaire, ne peuvent avoir été dictés que par la Vierge ou par Dieu même. — Vous avez raison; aussi Marie d’Agréda affirme à la fin de son ouvrage que ce qu’il contient lui a été révélé expressément par J. C. en personne. Nous estimons beaucoup cette production et son style. — Je suis fâché qu’elle ne soit pas connue en France. — Ce rayon contient une collection de tous les sermons sur toutes les matières. Ces quatre volumes renferment toute la collection des bulles de Benoît XIV, et une foule d’observations canonico-historico-diplomatiques. Vous allez voir maintenant les fables, les contes, les nouvelles galantes, fruit d’une brillante imagination, trésors indigènes plus abondants que ceux du Pérou. Voilà les poésies de don Gonzalo Berceo, moine du treizième siècle; il n’est pas sans talent. J’en pris alors un volume, et je lus les deux strophes suivantes:
PREMIÈRE STROPHE.
«Au nom du Père qui fit tout, de J. C. et de la Vierge et du Saint-Esprit qui est égal à eux, je veux faire la prose d’un saint confesseur.»
DEUXIÈME STROPHE.
«Je veux faire une prose en style paladin, le même dont on se sert pour parler à la ville, car je ne suis pas assez lettré pour parler d’autre latin, et un bon verre de vin me suffira pour ce style.»
Le bibliothécaire me demanda comment je trouvais ce poète. — Je trouve qu’il sent son antiquité. Nous parvînmes enfin aux rayons des comédies. C’est alors que mon homme triompha. Nous voilà parvenus, dit-il, d’un air radieux, aux sources où ont puisé les Anglais et les Français, souvent sans avouer leurs larcins. — Oui, quelques filets de ces sources ont coulé chez nous; mais les terres qu’elles ont fertilisées ont porté des fruits plus beaux que les vôtres. Il leva les épaules et me répondit par ce proverbe: _Con la agena cosa, el hombre mal se honra_.[135]
Je feignis de ne pas l’entendre. Nous possédons, me dit-il, vingt-quatre mille comédies. — Vous avez en effet de quoi en fournir à toute l’Europe. — Ce sont des mines inépuisables. Lopès de Vega lui seul en a fait dix-huit cents; cet écrivain, le plus fécond, le plus infatigable qui ait existé, d’après le calcul de ses ouvrages, du jour de sa naissance, jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-treize ans, a écrit environ cinq feuilles d’impression par jour. Il était prêtre et d’une famille noble. Calderon, chanoine de Tolède, n’a produit que six à sept cents pièces de théâtre. — C’est une bagatelle. Ce qui m’étonne le plus c’est de voir deux prêtres, les premiers comiques de votre nation. _De dios hablar, del mondo obrar_,[136] ce fut sa réponse; car ce bibliographe aimait beaucoup les proverbes. — Après ces deux grands hommes, continua-t-il, nous avons Augustin Moreto: sa verve n’a pu nous donner que trente-six comédies; mais toutes excellentes. — Notre Molière n’en a pas autant. — Je le crois; il est en grande vénération chez vous; mais ici nous le trouvons froid et timide. _Besogna lusciar far el mestiere a qui sa_.[137] — En Espagne, vous aimez l’ail, le safran, les pimientos; en France, notre cuisine est plus douce. — Au reste, il n’est pas étonnant que vos écrits se ressentent, ainsi que vos fruits et vos légumes, de l’intempérie et de l’humidité de vos climats; mais nous qui avons le bonheur de vivre sous un ciel riant, dans une atmosphère pure, imprégnée de sel et de soufre, nous en ressentons l’influence. Les muses, nées dans les beaux climats de la Grèce, sont froides et languissantes sous un ciel triste et nébuleux. Nous vous abandonnons les sciences exactes qui ne demandent qu’un esprit lent et réfléchi; laissez-nous, avec nos vins de Malaga et d’Alicante, les fruits brillants de l’imagination. Pour réponse à ces bouffées d’orgueil national, je le régalai à mon tour de ce proverbe: _El que tiene teiados de vidro, non tire piedras al de su vezino_.[138] Après quoi je le remerciai de sa complaisance avec toute l’urbanité française; et lui, pour n’être pas en arrière en fait de proverbes, me remercia avec celui-ci: _Cortesia di boca multo vale, y poco costa_;[139] et nous nous séparâmes, lui, très-content de lui-même, et de la supériorité de sa nation sur toutes les autres; et moi, riant de l’orgueil et de l’amour-propre national, faiblesse de tous les peuples, et pensant à ces grandes bibliothèques, que l’on pourrait appeler le dépôt des folies humaines.
Il était près de midi, et je précipitais ma marche pour me rendre auprès de mes aimables hôtes, lorsqu’au détour d’une rue, six alguasils m’arrêtèrent par ordre du corrégidor.[140] Je demandai de quel droit et pour quel crime. Nous l’ignorons, me dirent-ils; mais ne craignez rien, c’est seulement une petite formalité pour vous empêcher de partir sitôt de Valence. — Est-ce le saint-office qui veut renouveler connaissance avec moi? — Non, nous vous menons dans les prisons de la ville. Cette réponse me tranquillisa; je crus échapper à un grand danger; et supposant que c’était quelque méprise, je me laissai conduire sans murmure et sans résistance. Arrivé et claquemuré dans la prison, je demandai de l’encre et du papier pour écrire à don Inigo; mais le geolier me répondit qu’il ne pouvait m’en donner sans ordre: il fallut me résigner; mais que de tristes réflexions assiégèrent mon esprit! Pourquoi m’enfermer une seconde fois? Est-ce ainsi que les Espagnols accueillent les étrangers? Quels seront l’étonnement et l’inquiétude de mes hôtes, lorsqu’après une longue attente, ils ne sauront ce que je suis devenu? et que pensera ma chère Séraphine de ce nouveau retard, elle qui m’attend avec la plus vive impatience? Mais quel est mon crime? Ai-je offensé quelque moine? manqué de respect à la _Madonne_? mangé de la chair un vendredi? N’ai-je pas salué monsieur le corrégidor? monseigneur l’archevêque? Ne me suis-je pas mis à genoux quand le _vénérabile_ a passé dans les rues? Je fesais ces réflexions en me promenant dans un espace carré de six pas. Mon geolier suspendit mes réflexions en me proposant à dîner. Très-volontiers, lui dis-je;
Car, malgré leurs chagrins, Les malheureux ne font pas abstinence,
a dit Voltaire. Il me servit un plat de tomates et un ragoût de morue, relevé de trente gousses d’ail, et pour huilier il mit sa lampe sur ma table, en me disant de prendre l’huile que je voudrais; je refusai son huile en l’assurant quelle était détestable; il me répondit que l’on n’en servait pas de meilleure sur la table de l’archevêque. — Ni, ajoutai-je, dans les lampes de sa cuisine et de son église. Après ce méchant repas, sans livres et sans écritoire, je retombai dans mes réflexions. Si je suis enfermé, me disais-je, pour mes péchés, rien de plus injuste; car il y a des millions de coquins sur la terre qui jouissent de leur liberté et même des douceurs de la vie. Alors je me rappelai Socrate, sa tranquillité, son courage. Mais Socrate avait soixante-dix ans, il n’était pas amoureux; et moi je n’ai pas encore six lustres et j’adore Séraphine; toule la république avait les yeux sur lui, et personne ne les jette sur moi.
On en vaut mieux quand on est regardé.
La nuit heureusement amena le sommeil, que l’aurore interrompit. Dans une prison ou dans l’infortune, que le réveil est cruel! La belle Séraphine, don Pacheco, ma famille, mon pays, don Inigo, tour à tour occupèrent ma pensée, et tourmentèrent mon ame. Dans cette confusion d’idées, le jour s’avançait, mais bien lentement. Enfin, j’entends ouvrir ma porte. Le bruit, tout mouvement est agréable à l’ame d’un prisonnier qui n’est soutenu que par l’espérance. Je regarde, et je vois entrer un ecclésiastique en cheveux blancs, qui débuta par me dire: _Guarda usted cavallero_; je lui répondis: _Viva usted muchos anos_. Après quoi je lui demandai le motif de sa visite. Je suis grand-vicaire, je viens de la part de la senora dona Angelica, y Thecla, y Theresa Paular, votre légitime épouse. — Mon épouse! Ma foi, si j’étais marié, j’en saurais quelque chose; je ne connais point la senora Angelica, y Thecla, y Theresa Paular. — Pardonnez-moi, vous l’avez courtisée, vous lui avez écrit un billet. Regardez, n’est-ce pas là votre écriture? — Oui, je l’avoue. — Un gentilhomme français ne saurait mentir. — Mais ce billet insignifiant n’est dû qu’à ma politesse. Une demoiselle très-inconnue m’a écrit, j’ai regardé son billet comme une plaisanterie, et par honnêteté je lui ai répondu. — Et ne lui avez-vous pas donné un anneau, ce gage du sacrement de mariage? — J’en conviens. — Et dans quel dessein? — Parce qu’elle me l’a demandé. C’est donc la senora Angelica Paular qui vous envoie ici, qui veut m’épouser, et qui probablement m’a fait incarcérer? — Oui; vous lui avez annoncé votre départ prochain; elle vous aime; et après les relations intimes que vous avez eues ensemble, elle a cru, pour son honneur et le vôtre, devoir recourir à l’église et à la justice pour arrêter votre fuite, et pouvoir user de rigueur avec un homme qui l’abandonne après avoir affecté, pour la séduire, des sentiments de tendresse quelle a daigné recevoir. Mais elle est bonne, indulgente, elle consent à vous pardonner, et à vous donner sa main, si votre repentir expie votre faute. — Monsieur, votre discours m’étonne; mais ne me touche pas. La senora Paular, fût-elle aussi belle qu’Angélique, aussi chaste que Sainte Thècle, aussi tendre que Sainte Thérèse, ne sera jamais ma femme: vous pouvez l’en assurer. Alors ce grand-vicaire commença une espèce de sermon, dans lequel il disait, en termes ampoulés, qu’en Espagne la sévérité des mœurs, l’esprit de la religion défendait, condamnait les intrigues d’amour, avec une jeune fille d’un sang noble, sans avoir des vues honnêtes et légitimes. — Je n’avais ni bonne, ni mauvaise intention pour mademoiselle Angélique; j’ignorais si elle était fille, mariée ou veuve, laide ou jolie, noble ou non; je n’ai jamais vu son visage, et je ne connais que ses bras et ses mains qui me paraissent fort agiles; et jamais je ne lui ai rien promis.— Vous avez donné une bague, écrit un billet; et suivant nos lois et l’esprit de l’église, ces actes équivalent à une promesse de mariage; une fille bien née n’accepte ces gages de tendresse qu’avec des intentions pures et une noble confiance en celui qui les donne. — Je ne soupçonnais pas la sévérité des filles espagnoles; en tout cas, elles se dédommagent amplement lorsqu’elles sont sous les drapeaux de l’hymen. — Mon état me défend d’entrer dans ces discussions; mon devoir est de retirer les ames du péché, non de les calomnier. Refusez-vous obstinément la main de mademoiselle Angélique Paular? — Oui, monsieur; par le Père éternel, par tous les saints, je ne l’épouserai jamais. — Songez que son père est très-bon gentilhomme. — Tant mieux pour lui, et je l’en félicite. — Nous verrons demain si vous serez aussi inflexible; vous paraîtrez devant le corrégidor et devant la senora Angelica. J’ose espérer que l’aspect de ce magistrat, ses remontrances, et la soumission et la tendresse de la senora, vous feront écouter la voix de la religion, de l’amour et de l’honneur. — Monsieur l’abbé, pour de l’amour, n’y comptez pas; ce sentiment est très-involontaire; quant à la religion, sa base doit être la justice; et pour mon honneur, je ne le dégraderai pas en me laissant intimider, et je braverai des lois qui troublent l’harmonie de la société et déshonorent la religion même. Ici finit notre entretien. Je le priai de faire avertir don Inigo Flores de ma réclusion; il me le promit. Mais don Inigo ne put obtenir la permission de me voir qu’après mon entrevue avec la senora Angelica devant le corrégidor. Don Inigo m’en instruisit par un billet ouvert, qu’il m’envoya avec mon dîné. L’envoi du dîné déplut beaucoup au geolier, qui ne pouvait plus se défaire de sa morue, de son ail et de son huile, et qui était aussi passionné pour mon argent que mademoiselle Angélique pour ma personne. J’aurais désiré des livres; mais don Inigo avait plus songé à la nourriture du corps qu’à celle de l’ame. Il fallut me vouer à sainte patience, patronne des malheureux. Je me rappelai que Voltaire avait fait à la Bastille le second chant de la Henriade. Allons, me dis-je, montons Pégase; il n’aura pas sous moi l’allure qu’il a sous ce grand poète; mais Horace a dit que les mauvais poètes sont les plus heureux. _Ridentur mala qui componunt carmina, verum gaudent scribentes, et se venerantur_.[141] Mon imagination me transporta sur le Parnasse, comme jadis sainte Thérèse avait été transportée dans le ciel. J’allai boire à la source d’Hypocrène, et en décrivant ma prison, j’oubliai que j’y étais renfermé.
A MA PRISON.
Asile ténébreux, séjour où l’espérance Est le seul bien qui reste à l’être infortuné, Où trop souvent la débile innocence Gémit auprès du crime, à la mort condamné, Où le mortel proscrit, couché sur la poussière, Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière, Le calme des tombeaux, des fantômes errants! Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants. Ses enfants adorés, son épouse si chère, Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans! Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne, Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne; Il accuse le temps, son immobilité; Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte, Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte, Heureux, il respirait l’air de la liberté!
Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde, Qu’on enfermât pendant cinq à six mois, Sous les triples verroux d’une voûte profonde, Avant de les nommer, les juges et les rois.