Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 21
Eh bien, comment trouvez-vous mes vers? — Excellents pour un impromptu. Apollon est le grand consolateur des poètes. — Oui, cessons de nous affliger; n’imitons pas saint Jérôme, qui regrettait toujours les délices de Rome, et voyait dans les airs son immense figure. Pour vous égayer, je vais vous conter ce qui m’est arrivé hier matin. J’ai eu le plaisir de faire baiser ma main à mon rival, au duc de Figueroas. — Et comment avez-vous opéré ce prodige? — J’ai fait parvenir un billet à dona Clara, où je la suppliais de m’accorder un rendez-vous pour lui faire mes adieux, et jouir encore une fois du bonheur de la voir. Pour faciliter cette entrevue, je lui ai proposé de se rendre, sous prétexte de confession, à dix heures du matin à l’église des dominicains, où je serais caché dans un confessionnal, revêtu de l’habit de l’ordre. Dona Clara, trouvant le rendez-vous très-plaisant, y est venue en basquine, enveloppée de sa mante, un rosaire enrichi de petites croix et de reliquaires, attaché à son bras.[160] Arrivée à l’église, elle a entrevu le révérend père don Manuel de Castillo dans sa niche. Là je lui ai donné, au nom de l’amour et de Magdeleine, l’absolution de ses jolis péchés, et je lui ai pardonné, parce qu’elle avait beaucoup aimé, comme a dit notre Sauveur, en parlant d’elle. Je l’ai exhortée à la constance, et lui ai promis l’immortalité dans mes vers. Nous nous fesions les plus tendres adieux, nous nous jurions un amour éternel, lorsque le duc, agité par la jalousie, comme la nymphe Io l’était par le taon que Junon avait détaché contre elle, présenta sa triste figure devant le confessionnal. Il venait voir si dona Clara ne l’avait point trompé. Rassuré par sa présence, et édifié de sa piété, il s’est mis à genoux auprès d’elle, et a récité son rosaire, en attendant la fin de la confession. Mais j’avais résolu d’exercer sa patience: la tête enfoncée dans mon capuce, je retenais ma belle pénitente par des contes et des propos galants. Cependant le duc tirait sa montre à chaque minute, crachait, toussait, pour avertir dona Clara de son impatience; mais plus il s’agitait, plus je prolongeais l’entretien. Il fallut pourtant finir; dona Clara sortit du confessionnal l’œil baissé, et le visage empreint de dévotion. J’alongeai ma main pour la lui donner à baiser, ce qu’elle fit, et le duc, que je saluai de cette même main, s’empressa de jouir de la même faveur. — Mon cher, le tour est plaisant; mais je vois avec regret que votre amour pour les femmes vous fermera les portes du paradis. — Pourquoi? Saint Augustin les aima autant que moi; il convient que dans son enfance il fuyait l’école comme la peste; que dans sa jeunesse il n’aimait que le jeu et les spectacles: il fut manichéen, bel esprit, et toujours suivi d’une concubine: cependant il s’est converti, il est mort saint, et j’espère mourir comme lui, tout converti, tout sanctifié.
Quoique novembre fût à son déclin, la terre avait encore conservé sa parure. Un soleil brillant et doux y versait sa lumière. _O fortunatos nimium_... Trop heureux Espagnols, m’écriai-je, vous habitez le jardin des délices; mais, trop accoutumés à la beauté de votre ciel, vous en jouissez avec la même indifférence que les Lucullus jouissent du faste de leurs palais! Mais moi, qui me rappelais mes campagnes d’Allemagne, lorsque je bivouaquais ou marchais au milieu des neiges et des frimas, je sentais mon ame se dilater, s’épanouir; j’acquérais de nouvelles sensations, je jouissais d’une plénitude de vie; je trouvais doux d’enlever son hiver à l’année, et des jours de deuil et de peine à mon existence.
Après avoir traversé une campagne riante de verdure et de fleurs, nous nous trouvâmes au milieu de rochers arides et sourcilleux, dont l’horrible aspect fatigue encore plus le voyageur que l’aspérité du chemin; mais la plaine de Saint-Philippe nous réconcilia avec la nature. La terre s’embellissait à l’approche de cette ville. Nous mîmes pied à terre pour jouir d’une promenade charmante, passer le pont de la Veuve, élevé sur un torrent. Don Manuel me conta l’origine de cette dénomination. Un jeune homme, pressé d’arriver à Saint-Philippe, où l’attendaient l’hymen et l’amour, trouvant le torrent enflé par les pluies, s’y jeta avec intrépidité; et cet infortuné périt, comme Léandre, par un excès d’amour, englouti par les flots. Sa mère, au désespoir, mais dont la douleur n’épuisait pas la sensibilité, fit construire ce pont pour prévenir à jamais un si cruel malheur. Cette femme, lui dis-je, méritait la couronne civique. J’aimerais mieux avoir fait élever ce pont, que la colonne Trajane.
Saint-Philippe est bâti sur une hauteur, et contient environ quatre mille ames. Cette ville se nommait _Xativa_ lorsque Philippe V l’assiéga au commencement du dix-huitième siècle. Ce prince, irrité de sa longue résistance, la détruisit, et la releva ensuite sous le nom de Saint-Philippe.[161] Nous allâmes coucher à Almanza. En traversant la plaine qui y conduit, je considérais avec une espèce de saisissement ce champ fameux par la victoire que le maréchal de Barwick y avait remportée sur milord Gallowai, victoire qui affermit le trône de Philippe V. La tradition orale du pays porte que les premières années qui suivirent cette bataille furent d’une fertilité étonnante. La nature profite de tout; et pour elle l’homme, le reptile, l’insecte et tous les animaux ne sont qu’une même poussière. La _posada_ de cette ville paraissait plutôt le repaire des ours, qu’une habitation de l’homme. Nous n’avions, pour tout asile, qu’une cuisine enfumée, où nous étions entourés de chats et de chiens. Crébillon le Tragique aurait trouvé cette société très-agréable. Don Manuel prétendait que c’étaient les ames des soldats tués à la bataille d’Almanza qui animaient ces bêtes domestiques, sans quoi, disait-il, elles seraient bien moins nombreuses. L’hôte de ce détestable gîte nous fit payer, avec le logement (_el ruido de la casa_), le bruit que nous avions fait dans la maison, et nous payâmes ce bruit assez chèrement.
Nous arrivâmes sans encombre à la _huerta_ d’Alicante, qui commence à une demi-lieue de la ville. Je fus frappé de la beauté de cette vallée, environnée de tous côtés de montagnes pittoresques qui l’abritaient contre les vents du nord. J’admirais l’heureux mélange des vignes, des orangers et des figuiers, du blé, de toutes sortes de légumes, et des prés artificiels. Cette _huerta_ est parsemée d’une infinité de maisons de campagne, et sa population s’élève à douze mille ames. Elle produit, année commune, deux cent vingt-deux mille huit cent quatre-vingt-huit cantaros de vin, et beaucoup de soie, de blé, d’amandes, d’huile, de figues, de carrouges, de légumes et de fruits. Don Manuel prétendait que Dieu aurait dû placer le premier homme et sa femme dans ce jardin de volupté, plutôt que dans celui d’Éden, trop vaste, trop étendu pour être cultivé par un seul homme. La ville ne répond pas à la magnificence de cette vallée. Les rues en sont irrégulières; sa population est environ de dix-neuf à vingt mille ames.
Le lendemain de notre arrivée nous allâmes au point du jour voir une immense citerne nommée _el Pontano_, située à quatre lieues de la ville, entre deux montagnes. C’est le rendez-vous des eaux de toutes les collines voisines, une espèce de lac mœris, dont les eaux peuvent servir à l’arrosement de la campagne pendant une année entière. Ces eaux fertilisent la _huerta_. Nous jouîmes, à notre retour, d’un sermon qu’un moine, monté sur un tréteau, prêchait dans la place, entouré d’une foule nombreuse; il s’agitait, se frappait la poitrine, se donnait des soufflets; et, à son exemple, la plupart des auditeurs se souffletaient aussi, ce qui produisait un spectacle bruyant et très-bizarre. Ce sermoneur disait: «Oui, mes frères, l’homme est le feu; la femme, l’étoupe; et le diable, le vent. Vous savez, s’écria-t-il d’une voix de Stentor, et si vous ne le savez pas, je vous l’apprends, que Satan transporta un jour notre Seigneur J. C. sur une haute montagne, d’où l’on découvrait la France, l’Angleterre et l’Italie, lui en promettant la possession s’il voulait l’adorer. Par bonheur pour le fils de Dieu, les Pyrénées lui cachèrent l’Espagne, sans quoi, la vue d’un si beau pays aurait pu le tenter.» Ensuite, en parlant de je ne sais quel saint, il dit: «Savez-vous pourquoi il est mort au printemps de ses jours? C’est que J. C. voyait d’un œil jaloux que ce saint, quoique jeune encore, avait déjà fait plus de miracles que lui.» Après quoi, _ex abrupto_, il s’écria: «Adam a péché; ses enfants et ses petits-enfants n’ont pas été meilleurs chrétiens: Dieu d’abord a pris patience; il a même poussé la bonté jusqu’à emprunter la misérable figure de l’homme: mais les juifs et les païens n’ont pas voulu reconnaître sa divinité. Eh quoi, grand Dieu! tu dors comme Brutus! _Exurge Domine, et judica causam tuam_.[162] Mais, Seigneur, n’avez-vous pas des ennemis aussi coupables que les juifs, les hérétiques et les musulmans? Oui, me répond le Sauveur; mais les juifs, les hérétiques et les musulmans sont les seuls ennemis que j’abhorre, parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et ma gloire.» Ce prêcheur éloquent finit son sermon par fulminer des malédictions et des anathêmes contre ceux qui ne donneraient rien à la quête qu’il allait faire pour le couvent.
En revenant à notre _posada_, don Manuel me dit que, si je voulais séjourner le lendemain, il irait prêcher sur la place. — Vous voulez donc vous faire lapider? — On ne lapide pas un homme revêtu d’un habit religieux. — Où le prendrez-vous? — N’ai-je pas mon habit de jacobin? je ne voyage jamais sans ce talisman, qui attire l’argent et le respect des fidèles. Je combattis vainement ce projet périlleux; il insista, et je cédai, curieux de le voir métamorphosé en prédicateur. Il tint parole. Le lendemain matin, affublé d’un froc, il se rendit à la place. Je le suis. Il monte sur les tréteaux; on accourt, on l’environne, et le voilà qui se démène, se bat la poitrine, en s’écriant: «Mes frères, Dieu est juste et miséricordieux; mais il a bien peu d’amis parmi vous. Vous écoutez les inspirations du diable. Je vois d’ici des femmes qui aiment les hommes; et quand une femme est amoureuse, on peut bien dire qu’elle a le diable dans le corps. J’aperçois des hommes livrés aux vices, à la vengeance, des usuriers cachés sous une mine hypocrite, des maris qui maltraitent leurs femmes, des femmes qui trompent leurs maris; je vois des marchands menteurs et fripons, des aubergistes qui écorchent les pauvres voyageurs; je vois partout la face du péché. _Unus erat toto naturæ vultus in orbe_, dit le Psalmiste.[163] Écoutez, écoutez, mes frères, ce qui arriva à un de ces loups affamés, je parle des hôteliers. Un saint évêque, en voyage, devait aller coucher à Pampelune. L’aubergiste, qui l’attendait, se réjouissait d’avance, non du bonheur d’avoir un saint évêque dans son logis, non des bénédictions qu’il y laisserait, mais de l’argent qu’il y dépenserait. En conséquence il tua, prépara force poulets, canards et dindons; fil balayer, nettoyer ses chambres, son écurie; et à l’heure où le prélat devait arriver, il courut au-devant de lui. Mais quel fut son étonnement! Le saint n’avait pour cortége que trois ânes et deux ecclésiastiques, et ne demanda, pour son souper, que deux plats de légumes! Quelle chute! quel chagrin pour l’avide hôtelier! Mais il voulut se dédommager de la parcimonie de l’évêque, en l’obligeant à faire un long séjour dans son auberge: il coupa dans la nuit la tête des trois ânes. Quels furent l’horreur et la surprise des deux ecclésiastiques, lorsqu’à la pointe du jour ils virent dans l’écurie leurs chers compagnons de voyage étendus par terre, et leurs têtes sanglantes séparées de leurs corps! Ils courent porter cette affreuse nouvelle au saint prélat, qui, loin de se courroucer, calma leur désespoir. Il mande l’aubergiste, descend avec lui dans l’écurie, et lui ordonne de coudre les têtes des ânes à chaque cadavre, et voulut, pour rendre le miracle plus éclatant, que chaque tête fût attachée à un autre corps que le sien.
»Le travail achevé, le saint fit le signe de la croix sur les défunts, qui aussitôt se mirent à braire, et à demander à manger. Ce miracle, mes chers auditeurs, vous étonne; peut-être même vous ne le croyez pas. Mais moi, je n’en doute point, et je le crois parce que je le crois, et que je dis, comme Saint Augustin, je le crois parce qu’il est absurde, parce qu’il est impossible.» Tous les auditeurs attentifs, bouche béante, admiraient l’éloquence du prêcheur, et la grandeur du miracle. Pour moi, j’admirais la facilité et l’audace du poète du Toboso. De temps en temps nos regards se rencontraient, mais malgré notre envie de rire, nous conservions notre gravité. Il parla ensuite de Magdeleine et de son repentir. «Femmes qui m’écoutez, s’écria-t-il, vous avez péché comme Magdeleine, qui avait sept démons dans le corps: J. C. les chassa tous; mais il n’a pas chassé ceux qui habitent dans le vôtre; je vous vois prêtes à recommencer vos folies. Savez-vous pourquoi Dieu pardonna à Magdeleine? Parce qu’elle eut le repentir, parce qu’elle avait des yeux bleus et charmants, et qu’elle était belle et bien faite; mais vous, femmes d’ici, quels rapports avez-vous avec cette aimable juive? Vous repentez-vous comme elle? êtes-vous belles? êtes-vous jeunes? Non. Eh bien, ne péchez plus, ou l’ange de Satan, comme dit Saint Chrysostôme, viendra vous appliquer des soufflets, ainsi qu’à Saint Paul. Mes frères, croyez-moi, changez de vie, repoussez Satan; femmes, renoncez aux hommes; hommes, fuyez les femmes; gardez vos affections, votre chaleur, pour Dieu: ne le voyez-vous pas dans les airs sur son trône d’or, entouré de ses anges et des onze mille vierges? Si une d’elles crachait une seule fois dans la mer, le miel de sa salive en dessalerait les eaux. Vous ne voyez rien de tout cela, dites-vous, quoique vous ayez le nez en l’air; mais, moi, je le vois. Grâce, grâce, Dieu tout-puissant; retenez votre foudre, ces pécheurs se repentent. Allons, mettons-nous à genoux, et chantons le _pange lingua_.» Aussitôt il entonne cette hymne d’une voix sonore, l’auditoire la chante avec lui. Lorsqu’elle fut finie, don Manuel leur dit: «Or ça, mes chers auditeurs, vous donnez votre parole à J. C. de vivre désormais plus saintement. Je la reçois pour lui, et vous donne en son nom et celui du père et du Saint-Esprit, sa sainte bénédiction.» Alors il alongea le bras, et bénit l’assemblée, qui reçut la bénédiction, à genoux. «Encore un mot, s’écria-t-il: je ne suivrai point l’usage de mes confrères, qui, en vous renvoyant, descendent de la chaire pour faire une quête; non, j’y renonce, _abrenuntio satanam_. Si vous ayez de l’argent, gardez le pour acheter du pain et des habits à vous et à vos enfants. Notre couvent est assez riche: nous avons bon vin, bonne table, excellent appétit, rien ne nous manque; ainsi, je vous le répète, conservez votre argent pour vous et votre famille.» Après ce discours, il descendit de son tréteau, se glissa dans la foule, et courut à la posada, se dépouiller de son vêtement sacré. Je restai au milieu de la tourbe plus étonnée encore de son désintéressement que de son éloquence. On s’écriait: Le grand homme! c’est un saint: il ne ressemble pas aux autres moines, qui aiment notre argent encore plus que notre salut. Je jouissais de cette admiration et du succès du prédicateur. Mais il fallut bientôt songer à la retraite. Le bruit de ce sermon était parvenu jusqu’au couvent des dominicains. Ils envoyèrent aussitôt deux de leurs pères sur la place, pour prendre des informations sur le sermoneur qui avait osé les insulter, et conseiller au peuple de garder son argent. Je m’approchai d’eux, et j’entendis qu’ils disaient que ce moine était un imposteur, et qu’ils allaient le faire arrêter par los _familiares_ du saint-office. A cette nouvelle, tremblant pour le poète-prédicateur, je cours à la posada; je le trouvai vis-à-vis d’une bouteille de vin et d’une tranche de jambon, dont il restaurait son estomac fatigué de sa prédication. Je lui criai aussitôt: Partez soudain, le saint-office avec ses familiers est à vos trousses. Je vous suivrai avec la voiture. Don Manuel, effrayé, et croyant voir après lui les trois furies de l’enfer, laissa son déjeûner, et s’enfuit d’un pas rapide, le nez enveloppé dans sa cape. Je le suivis bientôt, et quand je l’atteignis, il avait déjà fait bien du chemin. _Timor ministrat alas_. Il était fort content de son sermon, et surtout d’avoir échappé à la vengeance monacale.
A deux lieues d’Alicante, nous entrâmes dans une forêt de palmiers; et comme la peur avait précipité notre départ, et empêché notre dîné, nous nous arrêtâmes pour manger un vieux coq bouilli, que l’aubergiste avait déshonoré, en le donnant pour un chapon. Nous l’étendîmes sur le gazon, dans son enveloppe de papier, et nous l’attaquâmes avec courage; mais il résistait à nos couteaux et à nos dents. — Je crois, disait don Manuel, que c’est le coq d’immortelle mémoire, que Socrate mourant voulait sacrifier à Esculape, ou plutôt je présume que l’ame d’un vieux dominicain a animé le Corps de ce chantre de l’aurore. Heureusement une bouteille de vin _Tinto_, et du pain frais d’Alicante fort blanc et très-bon, nous dédommagèrent et consolèrent notre appétit.
La côte d’Orihuela, où nous étions, est le séjour du printemps, l’asile de la fertilité. Assis sur le gazon, nous jouissions de l’aspect de cette belle nature, de la sérénité du jour; tout-à-coup le génie de don Manuel s’enflamme; il improvise, il s’écrie avec Virgile: _Salve magna parens frugum_. Il fait descendre de l’Olympe Vénus et les amours; il leur bâtit un temple, il y place une chapelle pour dona Clara, dont il sera le grand-prêtre. Tous les jours, la tête couronnée de fleurs, il portera à son autel deux colombes plus blanches que la neige, et il brûlera et l’encens et la mirrhe. Il finit par prier les dieux de laisser errer son ame, après sa mort, dans la belle Andalousie. Quand cette vapeur poétique fut dissipée, nous continuâmes notre route, fort gais, surtout riant beaucoup du miracle des trois ânes ressuscités, et de la colère des révérends pères jacobins. Nous marchions dans des allées verdoyantes, coupées par de petits ruisseaux roulant et murmurant sur des cailloux. Les environs d’Elche sont la Terre promise, l’Éden des Arabes; on y respire l’air le plus doux; la terre est couverte de mûriers, de toutes sortes d’arbres, surtout de dattiers: c’est le grand palmier; cet arbre a cent vingt pieds de haut; les grappes du fruit, du poids de vingt à vingt-cinq livres, sont suspendues à la cime de l’arbre, et lui forment une couronne. Ces palmiers, aux environs d’Elche et d’Alicante, sont au nombre de trente-cinq mille, d’autres disent cinquante mille; ils produisent chacun quatre arrobes de dattes (cent livres), mais inférieures en qualité à celles du Levant.
Nous couchâmes à Elche. Nous y trouvâmes un négociant de cette ville, domicilié à Cadix. Cet homme, instruit et fort aimable, fit, au souper, presque tous les frais de la conversation. Elche, nous dit-il, était, du temps des Maures, la patrie des arts, des lettres et du plaisir. Hercule passa par cette ville, en revenant de Cadix, où il avait vaincu le géant Géryon, monstre à trois corps. Il vaudrait mieux, lui dis-je, que ce héros revint en Espagne pour terrasser le monstre de l’inquisition. Ce négociant nous parla ensuite des anciennes richesses de l’Ibérie; les Phéniciens, dit-il, qui, les premiers, la découvrirent, y trouvèrent une telle abondance d’argent, que les meubles les plus communs étaient de ce métal: ils en remplirent leurs vaisseaux, et firent des ancres de celui qu’ils ne purent emporter. Ils donnaient en échange des quincailleries, et d’autres bagatelles.[164] On croit que c’est dans la riche Hespérie que les rois de Juda venaient puiser leurs richesses. Quand Scipion l’Africain s’empara de Carthagène, à la seconde guerre punique, il y trouva deux cent soixante-seize tasses d’or, d’une livre de poids, dix-huit mille trois cents pesant d’argent monnayé, et un nombre infini de vases de même métal, et des provisions immenses. Convenez, monsieur, lui dis-je, que votre pays a subi le sort du Xanthe, ou du fleuve Scamandre, qui coulaient jadis des eaux abondantes, et qui aujourd’hui traînent à peine un filet d’eau. — J’en conviens, les eaux fécondes du Mexique et du Pérou traversent notre pays, mais ne s’y arrêtent pas. Après cette conversation, et beaucoup de témoignages de bienveillance, nous nous séparâmes d’avec ce négociant pour nous oublier à jamais.
Après Orihuela nous trouvâmes un vaste champ qui n’offrait que des figuiers d’Inde, arbre triste et monotone; mais l’insipidité de ce tableau nous fit bien mieux sentir la beauté des environs de Murcie. Pendant une lieue on se promène dans des allées d’orangers et de citronniers, sur lesquelles serpentent des ruisseaux sur des tapis de verdure et de fleurs. Nous fîmes le chemin à pied. Le soleil couchant mêlait l’ombre à l’or de ses rayons, et ajoutait un nouvel éclat à la beauté de la campagne. Eh bien, me disait le poète du Toboso, ne préféreriez-vous pas une chaumière ici, au plus beau palais dans votre triste climat de Paris? L’ame, comme les fleurs et les végétaux, s’épanouit, se vivifie aux rayons des beaux jours. Pour moi, je ne voudrais pas exister au-delà du quarantième degré de latitude, et je pense que les climats les plus favorables à la santé et au bonheur sont entre le trente et quarantième degré. — Mon cher poète, pour toute réponse, je vous conterai que des hommes de Tobolsk, députés à Pétersbourg, étaient étonnés que l’Empereur préférât le climat de cette ville au beau climat de la Sibérie.
A Murcie, nous ne trouvâmes d’autre gîte que la posada d’un Bohémien, qui ressemblait à la hutte d’un Hottentot. — Tranquillisez-vous, me dit don Manuel; par la barbe du Père Éternel, nous ne coucherons pas dans cette tanière. Il endossa aussitôt son vêtement monacal, qu’il pouvait appeler son habit de bonne fortune, et sortit en me recommandant de l’attendre avec la même patience que les Hébreux attendent le prophête Élie.