Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 11
Nous retournâmes à son église, sur laquelle je lus cette inscription: _oy se sacca las animas_.[74] J’en demandai l’interprétation au révérend père: cela signifie, me dit-il, que ceux qui viendront aujourd’hui dans notre église, et réciteront quatre fois le rosaire, retireront une ame du purgatoire: il y avait déjà cent personnes. Voilà donc, dis-je au père, cent ames qui sortiront aujourd’hui du purgatoire. — _Senor si_, répondit-il gravement: dans ce moment je vis entrer une jeune fille très-jolie, mais pâle, les yeux baissés et baignés de larmes; elle s’approcha du bénitier, remplit une petite tasse d’eau bénite, alla se mettre à genoux auprès d’un tombeau, et après avoir récité quelques prières, l’arrosa de cette eau religieuse, et se retira ensuite à pas lents, et traînant sa douleur. Le moine m’apprit que la mère de cette fille reposait depuis un mois dans ce tombeau, et que chaque goutte d’eau bénite qu’elle y avait versée, avait éteint quelque flamme du purgatoire. — Il est fâcheux, répliquai-je, que cette eau miraculeuse n’éteigne pas les incendies de la terre. Ce cénobite, en me quittant, m’offrit sa main à baiser. — Les Français, lui dis-je, ne baisent que la main des jolies femmes. — Oh! s’écria-t-il, je sais que les Français sont un peu manichéens. — Qu’est-ce, mon père, qu’un manichéen? — C’étoient des hommes qui ne croyaient pas en Dieu, et qui croyaient au diable.[75] Mais sachez que les papes ont attaché des indulgences à ces marques de respect pour les religieux. — Mon père, les nègres d’Afrique ont des prêtres qu’ils appellent _marbuts_ ou _marabous_, auxquels ils baisent le pied par respect. Lorsqu’un nègre s’est acquitté de ce devoir, le marabou lui prend la main, l’ouvre, crache dedans, et avec sa salive, lui frotte le nez, la bouche, le front et les yeux. Ce récit fit froncer les sourcils épais du révérend; mais pour l’adoucir, je lui donnai quelqu’argent pour les ames du purgatoire. Alors il me dit, que les _animas beneditas_ (les ames bienheureuses) prieraient Dieu pour moi.
Le lendemain, au point du jour, mon hôte me conduisit à un hermitage peu éloigné de la ville, et situé sur une haute montagne. C’était une petite hutte de terre couverte d’_esparto_, environnée de caroubiers, de figuiers, d’amandiers, et de quelques orangers. Au milieu de ce petit verger, une source d’eau vive arrosait quelques plantes potagères. Pendant que je parcourais cette retraite agréable, qui paraissait être l’asile du repos et de la piété, que je respirais un air pur et salubre, je vis descendre l’hermite du haut de la montagne; il marchait d’un pas ferme, quoiqu’il comptât un siècle de vie. Il vint à nous; je le félicitai sur sa bonne constitution, et sa longévité. Oui, me dit-il, je suis centenaire; il y a quarante ans que je vis dans cet hermitage que j’ai créé et embelli. — Et vous pouvez être heureux loin de la société des hommes et de leurs secours? — Oui, beaucoup plus que lorsque j’étais au milieu d’eux, investi de besoins, et agité de passions. Je vis ici avec Dieu et la nature; mes occupations sont la prière et mon jardin; et mes plaisirs, la promenade et le repos. Mes fruits, mes légumes me nourrissent; je reçois quelquefois un peu d’huile et du pain de la générosité des habitants de Morviedro, et ces secours suffisent à mon existence. Je lui offris de l’argent, et il me refusa. Réservez, me dit-il, cette aumône pour les pauvres: le surperflu m’embarrasserait. Il aurait pu dire, comme le Rat de La Fontaine:
J’ai, dans mon hermitage, Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?
C’est la réflexion que je fis en le quittant. Ah! dis-je, toutes les ames sensibles et vertueuses, froissées, contristées par les crimes, la méchanceté et l’orgueil des hommes, iraient, comme ce bon hermite, se réfugier dans les montagnes, dans les déserts, si les vertus et la sensibilité de quelques individus ne les consolaient, ne les retenaient au milieu d’eux par les liens de l’amitié.
De Morviedro à Valence la route est tantôt sur des montagnes, et tantôt dans des vallées très-agréables. Elle était couverte de moines, de femmes sur des mulets, conduites par des _arrieros_ (des muletiers), et escortées de troupeaux de _borricos_ (ânes). Je m’arrêtai pour dîner dans la fameuse chapelle de Notre-Dame de la _Cueva-Santa_ (de la Sainte-Grotte), située au milieu des montagnes. Quelques prêtres desservent cette chapelle, et, en même temps, tiennent auberge. Si vous étiez venu, me dit l’un d’eux, le 28 septembre, jour de la fête de la Vierge, vous auriez vu une foule immense, et vous auriez joui d’un spectacle touchant; des malades accouraient chercher la santé, des mères venaient prier la Vierge pour celle de leurs enfants, des épouses, pour en avoir. Je lui demandai si la _Madonne_ fesait beaucoup de miracles. — Sans doute; mais ils sont plus rares depuis quelques années: les hommes sont trop dépravés; la foi s’affaiblit. Il me proposa, en attendant le dîné, de me mener à la _Cueva-Santa_. Je le suivis; il y entra le premier ventre à terre, et y pénétra en rampant. Je fus obligé de ramper aussi; mais ce n’était pas devant des hommes. L’obscurité, favorable à la dévotion et à l’amour, m’empêcha de voir cette _Madonne_. Au sortir de la grotte j’allai dîner. Ces bons pères me régalèrent d’un _guisado_, qu’ils me vantèrent beaucoup; celait une fricassée de poulets, cuite à la poêle, dans l’huile, avec des tomates, et force poivre. L’appétit seul me força de manger de ce ragoût détestable pour un Français. Quand je payai ce repas, on me demanda pour la Vierge, et je donnai pour la Vierge.
Je ne pus aller coucher qu’à Segorbe, éloigné seulement de _dos leguas_ de la _Cueva-Santa_. Cette ville est assise sur le penchant d’une colline, entre deux montagnes, au bord de la rivière de _Toro_; elle est environnée de jardins bien cultivés, et contient cinq à six mille habitants. Le séjour m’en parut agréable; un philosophe et un amant doivent s’y plaire: en qualité d’amant, je disais à la belle Séraphine: _Hic tecum vivere amem_.[76]
Le lendemain j’arrivai de nuit à _Bexis_; le _posadero_ me demanda en entrant à l’auberge, si j’étais _christiano_. Sur ma réponse affirmative, son visage s’épanouit, et il me dit, en me touchant la main: _Los almas christianas se allegran de ver à un hermano_.[77] Je lui demandai pour mon souper des truites que nourrit la rivière de _Toro_, que l’on m’assurait être excellentes. Il me promit d’en chercher, en m’assurant que j’aurais un souper de roi. Je m’assis, en attendant le festin, devant le foyer de la cuisine, au milieu d’une troupe de chats et de chiens. Crébillon le Tragique se serait délecté dans cette société; mais je n’ai pas le même attachement pour mes frères les animaux, malgré le pacte que Dieu a daigné faire avec eux. La conversation de mon hôtesse vint égayer mon loisir; je sus bientôt quelle était de Saragosse; qu’elle en était à son troisième mari; qu’elle avait aimé le premier, détesté le second, et avait de l’amitié pour le troisième. Elle me raconta un miracle de son pays, arrivé du temps de son aïeule. Un gentilhomme très-jaloux surprit sa femme avec son amant qui sauta par la fenêtre, et échappa au fer vengeur de l’époux; dans sa fureur, il fond, l’épée à la main, sur sa femme, qui, épouvantée, tombe à genoux, en implorant le secours de la Vierge. A peine eut-elle commencé sa prière, que le mari reste sans pensée, sans mouvement; l’épée lui tombe des mains; ensuite, revenant à lui comme d’un songe, il demande à sa femme à quel saint elle s’était recommandée. A Notre-Dame d’Atocha, dit-elle; et j’ai fait vœu d’aller, à Madrid, visiter son église,[78] si elle daignait me sauver de votre courroux. — Allez accomplir votre vœu, madame; je ne m’y oppose pas. Aussitôt la _senora_ partit pour Madrid, remercia la _Madonne_, et fit ensuite exécuter un tableau qui représentait son aventure, qu’elle appendit dans la chapelle de la Vierge. C’est un très-beau miracle, lui dis-je; on voit que la Vierge d’Atocha protège les ames tendres. L’hôte vint m’annoncer le souper. Quel souper! Don Quichotte n’en a jamais fait de si mauvais! On me servit des _pimientos_ très-piquants, des tomates assaisonnées à l’huile de la lampe, et une soupe ou pâtée d’ail.[79] Cependant il fallait manger, sous peine de mourir d’inanition: je me décidai à vivre encore. Solon prétend que la nourriture est, comme les autres drogues, une médecine contre la maladie de la faim. Mon hôte vint au milieu du repas m’assurer que je devais être content, qu’il m’avait donné un souper de cardinal. _Voire_, même d’un pape, lui répondis-je. J’expédiai bien vite ce festin de cardinal, pour aller oublier mes fatigues dans les bras de Morphée. Sancho Pança s’écrie: Béni soit le sommeil! il enveloppe un homme comme un manteau. Mais ma chambre était semblable à celle que décrit Gresset:
Près d’une gouttière livrée A d’interminables sabats, Où l’université des chats, A minuit, en robe fourrée, Vient tenir ses bruyants états.
J’eus beau invoquer le sommeil, il me refusa ses pavots. D’ailleurs, l’âcreté de l’huile, la force de l’ail et des pimientos, avaient prodigieusement irrité mon gosier. Par bonheur, je m’étais pourvu d’une cruche d’eau au _large ventre_: je l’épuisai pendant la nuit. Qu’elle fut lente! Je craignais qu’un nouveau Josué n’eût arrêté la marche du soleil. Enfin, un rayon de lumière m’annonça le jour; je me levai, et j’allai compter avec mon hôte, qui me fit payer chèrement son souper de cardinal. Je demandai à déjeûner avant de partir, mais ce pieux Posadero voulut qu’auparavant j’allasse entendre la messe, parce que c’était la fête de je ne sais quel saint: j’aimai mieux me passer de l’un et de l’autre.
Les agréments de la route me dédommagèrent de ce mauvais gîte. Après avoir traversé des montagnes couvertes de plantes aromatiques, de pins et de verdure, je descendis dans une vallée: le soleil était ardent, et la marche pénible: j’arrivai enfin à la rivière de Canales qui promène ses eaux limpides sous des berceaux charmants, entre des bords parés de fleurs. A cet aspect, je m’écriai: _o qui me gelidis in vallibus Hœmi sistat_![80] mais je préférai la vallée où j’étais, à celle de l’Hémus.[81] Je mis pied à terre, et m’assis à l’ombre de deux beaux arbres. J’y respirai la fraîcheur de l’eau et de l’ombrage. Quand je suis seul, disait Cardan, je suis plus que jamais avec les personnes que j’aime,[82] et moi j’étais aussi avec la belle Séraphine. Je la voyais, je lui parlais, je lui jurais l’amour le plus tendre. J’entendais sa voix douce et touchante; elle pénétra dans mon cœur. Mon rêve fut interrompu par la présence d’un homme dont le vêlement bizarre m’inspira quelque méfiance; je me levai, et je l’attendis. Une barbe noire et épaisse ombrageait son menton; il avait la tête rasée; sa robe était de bure; un rosaire à gros grains pendait à sa ceinture, et il tenait dans sa main une figure de bois qu’il appelait la _Madonne_: il m’invita à la baiser. Je lui dis que je ne baisais pas du bois. Alors il me demanda de l’argent. Quel est votre métier? lui dis-je. — Je n’ai point de métier; je suis hermite, et je vis de ce que l’on me donne. — Et pourquoi vivez-vous d’aumônes, puisque vous êtes sain et robuste? — Pour gagner le Ciel. Nous jeûnons, nous nous mortifions, nous prions pour les autres. — Vos prières ne sont pas entendues; je ne vous crois pas plus de crédit dans l’autre monde que dans celui-ci: n’avez-vous jamais exercé d’autre profession? — J’ai été soldat, puis déserteur; je me suis marié, j’ai quitté ma femme; j’ai eu des enfants, je les ai envoyés à l’hôpital. — Et pourquoi cette barbarie? — Pour m’en débarrasser, et en faire des gentilshommes. — Comment cela? — Tous les enfants trouvés sont nobles.[83] Aujourd’hui, libre de tout lien, de toute affection, je ne suis plus occupé que de mon salut. — Et du soin de vivre aux dépens des autres. Et votre métier est-il bon? — Jadis il était meilleur; mais la religion s’affaiblit tous les jours, les charités diminuent; et sans quelques bonnes femmes, nous ferions de longs jeûnes. Dans ce moment, mon cheval s’étant détaché, je courus après lui; à mon retour, je vis cet orang-outang s’éloigner à grands pas, je lui criai: Bon voyage, seigneur hermite! Mais je m’aperçus qu’il m’emportait un mouchoir que j’avais laissé sur l’herbe. Je montai à cheval, et je l’atteignis bientôt: il nia effrontément son vol; mais, lui ayant appliqué deux coups de fouet sur les épaules, il jeta le mouchoir, et se sauva à toutes jambes. En réfléchissant sur cette aventure, je me disais: Si un musulman ou un chinois, désirant embrasser la religion chrétienne, venait en Espagne pour la connaître, quelle idée pourrait-il en avoir? La barbarie de l’inquisition, l’ignorance et la vie scandaleuse ou mondaine de la plupart des moines, la superstition, la dévotion des habitants, associée à la galanterie, à la dissolution des mœurs, une foule de _Madonnes_ de bois ou de métal, arrivées miraculeusement par les airs, fesant tous les jours des miracles, couvertes de pierreries, habillées, endimanchées dans leurs niches; ensuite les indulgences de l’église, les bulles des papes pour lever des impositions sur le peuple, le brigandage des hermites; sans doute tout éloignerait cet aspirant d’une religion dont il ne pourrait démêler la sainteté à travers les abus et les momeries qui la défigurent.
Je reviens aux hermites. Ils fourmillent en Espagne, et mettent à contribution la piété des habitants et des voyageurs, et volent quand l’occasion se présente.
Pendant que je me livrais à ces réflexions, des nuages s’amassaient sur ma tête; j’encourageai Podagre de la main et de la voix à doubler le pas; mais il n’aimait pas à presser son allure. J’ai connu beaucoup d’hommes, qui, sous ce rapport, ressemblaient à mon cheval. Cependant l’éclair brille, le tonnerre roule et gronde, un vaste et noir nuage s’entr’ouvre, et un torrent d’eau fond sur moi et mon cheval, _ruit arduus aether_. Je n’apercevais pas une chaumière où me réfugier. La foudre, avec un fracas horrible, traverse le chemin à dix pas de moi, et va briser un chêne, vieux enfant de la terre. Podagre, effrayé, se cabre et me désarçonne. J’étais, _sub dio_, sous le poids de la pluie, enveloppé de ténèbres et d’une odeur sulfureuse; les nuages, poussés par les vents, se heurtaient, se déchiraient: le spectacle était grand, sublime; si j’avais été poète ou peintre, j’aurais pu l’admirer, en jouir; mais j’étais plus tenté de maudire l’orage que de l’admirer, je ne songeais qu’à rassurer mon bucéphale et à presser son pas. La pluie ne cessa que lorsqu’elle eut pénétré mon manteau et mon habit. Alors parut l’arc-en-ciel, ce gage éternel de la promesse du Tout-Puissant; un rayon pâle perça les nuages. A son heureuse clarté, au silence des éléments, je crus voir la nature sortir du chaos; insensiblement une douce sérénité remplaça les ténèbres, et bientôt le soleil déploya toute sa magnificence. Alors Podagre et moi, bien trempés, bien mouillés, poursuivîmes notre route d’un pas tranquille et d’un cœur plus joyeux.
Arrivé à la _venta_ d’un village près de Lyria, j’entrai dans le vestibule, où des muletiers déchargeaient leur marchandise. Cette pièce servait de magasin, de salon et de chambre à coucher; de-là, j’allai dans la cuisine où ces messieurs apprêtaient leur souper; j’aidai l’hôte à préparer le mien, qui consistait en un plat de morue et des œufs aux tomates, que je mangeai au bout de la table, avec cette brillante compagnie. Je jouis de leur aimable conversation, dans laquelle les jurements, l’orage du jour et les miracles des saints ne furent pas oubliés.
Peu soucieux de passer la nuit avec mes convives, je demandai une chambre à mon hôte. Je n’en ai qu’une seule à vous offrir, me dit-il; elle est au haut de la maison; mais personne n’oserait y coucher, toules les nuits elle est occupée par un revenant. — Et quel est ce revenant? — Nous croyons que c’est ma grand’mère qui y est morte depuis deux ans, et je serai obligé de vendre ma maison à mon voisin, qui en a grande envie. — Eh bien, mon cher hôte, donnez-moi cette chambre; j’y coucherai, je ne crains pas les esprits féminins. — Oh! d’aussi braves que vous ont eu peur. — J’en suis persuadé; mais j’ai un secret pour chasser les esprits. Mon hôte consentit à me céder la chambre, en plaignant mon entêtement. Je savais cependant que Pline le jeune, Plutarque, Tacite, l’église et mon aïeule croyaient aux revenants; on m’avait appris au collège que l’ombre de Samuël, évoquée par la sorcière d’Enden, avait apparu à Saül, qui le reconnut à son manteau. J’avais lu depuis, dans des historiens très-véridiques, que Brutus avait vu, dans sa tente, un spectre, grand et hideux, qui venait lui annoncer sa mort; qu’un fantôme, sur les bords du Rubicon, s’était présenté à Jules César, et avait traversé le fleuve en sonnant de la trompette. Je me rappelai aussi que le génie de Rome, pâle et triste, avait apparu devant Julien, dit l’Apostat, la nuit dans sa tente, pendant qu’il écrivait. Mais tant d’exemples fameux et attestés ne pouvaient vaincre mon incrédulité, en fait de revenants et de fantômes. Cependant le _posadero_, par pitié pour moi, me donna un petit vase d’eau bénite, en me disant: lorsque le revenant ou l’esprit paraîtra, couvrez-lui la face de cette eau sacrée, et il s’enfuira aussitôt.
Cette chambre ensorcelée était jadis un colombier; je voulus en fermer la porte; mais elle n’avait ni verroux, ni serrure, ce qui m’embarrassa un peu, car je soupçonnais que le lutin était un être matériel et vivant; mais apercevant une table boiteuse et une chaise de bois, j’imaginai d’en faire une barrière: j’adossai la table contre la porte, mis sur cette table la chaise en équilibre, de sorte qu’au premier mouvement, elle devait culbuter et m’avertir de l’approche du revenant. Je me couchai ensuite tout habillé sur un matelas étendu par terre, mon épée auprès de moi. Bientôt un paisible sommeil s’empara de mes sens et de mon ame qui extravagua tout à son aise.
Vers l’heure où le coq commence à chanter, je fus éveillé en sursaut par le fracas de la chaise tombante; je crie: qui va là? Personne ne me répond; je me lève l’épée à la main, je cours à la porte; elle était entrouverte. Je compris alors que le revenant s’était enfui, et avait eu peur des vivants. Je replaçai ma table, et dormis tranquillement le reste de la nuit. Le lutin n’osa plus revenir. Dès que le jour parut, je n’eus qu’à secouer mes oreilles pour me trouver prêt à partir. L’hôtelier me demanda des nouvelles de l’esprit; je lui répondis que c’était un bon diable, qui avait eu plus de frayeur que moi, ce qui l’étonna beaucoup. Il admira mon prétendu courage, et attribua la fuite de l’esprit à la vertu de l’eau bénite.
J’allai coucher, sans encombre, à Lyria, petite ville située entre deux montagnes. Je demandai en arrivant des nouvelles du château de Lyria, habité par le seigneur Gil-Blas de Santillane; mais il n’était pas sur la carte topographique du pays, non plus que la belle maison de plaisance de M. de Volmar est sur la carte de Clarens. Je trouvai dans la _posada_[84] deux jeunes époux qui venaient de Valence. La femme était très-jolie, quoique pâle et un peu maigre.
Un dix avec un sept Composait l’âge heureux de ce divin objet.
Le mari était de petite stature, sec et couleur de bronze; il avait une physionomie sournoise qui repoussait, et son esprit me parut aussi peu aimable que sa figure. Il damnait impitoyablement l’antiquité, tous les philosophes anciens et modernes, tous les protestants; mais il ouvrait la porte du paradis aux papes Alexandre VI, Boniface VIII, et au roi Philippe II, morts dans le giron de l’église. Ces jeunes gens étaient mariés depuis quatre mois, sans l’aveu du père de _dona Rosalia_ (ainsi s’appelait la jeune femme); mariages si fréquents en Espagne, et presque toujours si malheureux. Son époux, don Sanche, la menait à Saragosse pour la présenter à ses parents. Comme la jeune femme me parut très-agréable, je lui proposai de réunir nos mets, et de souper ensemble. Ils avaient apporté une volaille de Valence, et moi j’allai chercher des côtelettes de mouton. Je me chargeai de l’apprêt de ces viandes. Jadis Achille prépara, de ses mains victorieuses, le souper qu’il donna aux députés d’Agamemnon. Je mis les côtelettes sur des tuiles, et les tuiles sur la braise; je suspendis la volaille à une ficelle, je la fis tourner devant le feu, en présentant tantôt une face, et tantôt l’autre: c’est ainsi que l’on rôtit encore les viandes dans la plupart des _venta_ de l’Espagne. Pendant ce temps-là, les époux se caressaient, le mari me paraissait fort empressé, fort tendre; j’enviai leur bonheur, et pensai que bientôt la même félicité m’attendait à Cordoue. Le souper préparé, nous nous mîmes à table où nous appelait l’appétit.
Le _posadero_ nous apporta deux bouteilles de vin _rancio_, que produit un vignoble peu distant d’une chartreuse qui est à six milles de Lyria.[85] Pendant le repas, dona Rosalia sembla dérider son front, qu’obscurcissait une teinte de mélancolie; elle eut des saillies heureuses, un enjouement aimable, et surtout des expressions de sensibilité qui annonçaient celle de son ame. Je ne sais quel auteur prétend[86] que, pour rendre un repas agréable, il faut au moins être trois, comme les Grâces, ou neuf, comme les Muses. Nous étions le nombre des Grâces; mais ce que cet écrivain n’ajoute pas, c’est qu’il faut avoir voyagé, fatigué tout le jour, souper à côté d’une jolie femme, et boire du vin rancio, pour trouver le festin délicieux. Dans notre conversation, nous ne traitâmes ni des sujets de philosophie, ni d’histoire; mais don Sanche me parla de la vierge de son pays, de ses miracles; me conta qu’il avait vu à Madrid Notre-Dame d’Atocha, et la magnifique procession de la Fête-Dieu. Voici sa description.
«Toutes les paroisses, tous les religieux y assistent; les rues par où elle doit passer sont ornées des plus belles tapisseries du Roi et des riches particuliers; les balcons, dont on a enlevé les jalousies, sont couverts de tapis, de superbes carreaux et de dais magnifiques; sur les rues sablées et jonchées de fleurs, on étend des voiles: l’eau dont on les arrose y maintient la fraîcheur. Les reposoirs sont décorés avec la plus grande magnificence. Le roi, un cierge à la main, marche après le Saint-Sacrement, vêtu d’un habit de taffetas noir, brodé sur toutes les tailles d’une soie bleue et blanche; il porte son manteau autour de son bras, à son cou un collier d’or garni de pierreries, d’où pend un petit mouton en diamants; il a des boucles de diamants à ses souliers et à ses jarretières; un large cordon qui entoure son chapeau jette un très-grand éclat. Le chapeau est retroussé, et orné d’une perle de la grosseur d’une petite poire. On assure que c’est la plus belle de l’Europe. Le monarque est suivi de toute sa cour, de tous ses conseils, de ses trois compagnies des gardes en uniformes. Les dames remplissent les balcons, parées de leurs plus beaux habits et de toutes leurs pierreries; elles tiennent dans les mains des corbeilles de fleurs ou des flacons d’eau de senteur qu’elles répandent sur la procession.»
Ce récit et nos réflexions à ce sujet nous fesaient oublier l’heure du sommeil; mais l’hôte vigilant vint nous avertir que tout dormait déjà dans la _posada_, et qu’il fallait nous retirer dans nos chambres. Je fis mes adieux à dona Rosalia, qui me témoigna tout le plaisir que lui avait fait ma rencontre, et le regret qu’elle avait de notre séparation éternelle.
Je n’avais, le lendemain, que six lieues à faire pour me rendre à Valence: j’attendis dans mon lit que l’aurore eût séché ses pleurs, et je résolus de profiler d’une belle matinée pour aller me promener à une grange nommée la _Torre_, où croît le fameux rancio.