Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)

Part 10

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Les anciens Tarragonois furent les premiers qui élevèrent un temple à Auguste, et brûlèrent de l’encens devant sa statue. Est-ce la reconnaissance ou la vile adulation qui fit un dieu de l’auteur des proscriptions? Mais ce dieu prétendu paya leur flatterie d’une ironie piquante. Les députés de cette ville lui disaient qu’un palmier avait germé sur son autel; cela prouve, répond Auguste, que vous y sacrifiez souvent. C’est à Tarragone, au milieu du dix-septième siècle, qu’un concile indigné de l’usage immodéré du tabac, défendit, sous peine d’excommunication, aux ecclésiastiques d’en prendre en poudre lorsqu’ils officiaient au chœur; et en pipe, avant la communion, et même une heure après.

Je quittai Tarragone, après un fort mauvais repas, car je n’avais trouvé à la _venta_ que la _cama è el fuego_ (la chambre et le feu). Ce sont souvent les seules ressources des auberges d’Espagne.

On arrive à Tortose par un chemin pénible, à travers des dunes et des terres incultes. Mon cheval suait, fatiguait. _Macte animo_ (courage), lui disais-je, mon cher Podagre; ce soir nous serons à Tortose, tu te reposeras dans une belle écurie, et je te donnerai l’avoine de ma main; et si tu meurs avant moi, je te ferai bâtir, comme l’empereur Adrien fit pour son cheval, un beau sépulcre orné de ta statue. On ne doit pas être surpris de cette petite harangue que j’adresse à mon cher Podagre; Mézence, dans l’Énéide, tient à son cheval Rhæbé un discours fort touchant. Dans Homère, Achille et Hector parlent aussi à leurs chevaux; ceux d’Achille pleurèrent sa mort. Virgile dit la même chose du cheval de Pallas.[58] J’avais une grande tante qui s’entretenait avec son épagneul, comme elle aurait fait avec un savant. Et pourquoi non? Malgré Descartes et Buffon, les bêtes diffèrent des automates; elles ne sont point bornées à une seule impulsion mécanique, qu’on appelle instinct; elles ont de la mémoire, et même de l’imagination, car il en faut pour construire un nid, inventer des ruses pour surprendre sa proie, ou éviter des piéges; et quand la philosophie aura connu et défini l’ame des hommes, elle pourra définir celle des bêtes.

Les heures, en voyage, coulent aussi lentement que celles qu’on passe dans l’antichambre des grands, ou dans leurs cercles pompeux. Toutes les fois que je demandais à quelle distance j’étais de tel endroit, on me répondait: Vous en avez encore pour une heure, pour deux. C’est ainsi que les Espagnols évaluent les distances. Mais les heures étaient de cent vingt minutes; les chemins, les auberges, tout était détestable. _Sed levius fit patientiâ, quidquid corrigere est nefas_.[59] D’ailleurs l’espérance m’aiguillonnait, et chaque lieue faite, chaque heure de ma vie consumée, me rapprochait de ma chère Séraphine. On dit: Le mieux, l’ennemi du bien; et moi je dis: Le mal, l’ami du bien. Parvenu dans la plaine de Tortose, j’en goûtais mieux l’aspect charmant. Que l’automne est beau dans ce pays! Il lève sa tête, comme le dit Horace, couronnée de pampres et de fruits.[60] Quelle sérénité dans l’air! Quelle douce température! Je croyais me promener dans un jardin entrecoupé de plants d’oliviers, de figuiers, de caroubiers et de vignes. Les vendanges étaient ouvertes; les chants d’allégresse retentissaient; hommes, femmes et enfants coupaient, en chantant, les longues grappes d’un raisin noir, en chargeaient les mulets. Les vendangeurs m’en offraient de bonne grâce, et j’acceptais de même. Je ne connais pas de fête de ville aussi agréable, aussi intéressante que cette fête champêtre, dont la nature fait tous les frais.

J’arrivai le samedi soir à Tortose; mon cheval était fatigué, et mon hôte me pressa beaucoup de le laisser reposer le dimanche. Il y a, me dit-il, dans cette ville cent choses à voir, entr’autres une belle relique que la sainte Vierge a donnée à la cathédrale. Sa digne moitié joignit ses instances aux siennes.

C’était une femme d’un puissant embonpoint, qui aimait bien trois choses, l’argent, la _Madonne_ et les hommes. Elle m’apprit que les femmes de Tortose, dans les cérémonies du mariage, prenaient le pas sur les hommes, parce qu’elles avaient fait des prodiges de valeur en défendant la ville contre les Maures. L’on avait fondé pour elles un ordre militaire, dont la décoration était un scapulaire sur lequel était peinte une hache de couleur écarlate.

Pour me reposer de mes fatigues, je comptais donner au sommeil une partie de la matinée; mais à peine le soleil pointait sur l’horizon, que mon hôte frappa à ma porte, en criant: _Senor capitano, la misa_. Je le donnai au diable avec sa messe; mais, si j’avais refusé de l’entendre, j’aurais été réputé _Judeo_ ou _Moro_, et l’on m’aurait peut-être lapidé comme saint Paul et saint Étienne le furent jadis; et, depuis la leçon reçue à Barcelone, je ne marchais plus que sous les ailes de la Prudence. J’allai donc à la _misa_, et, quand elle fut dite, mon hôte me conduisit à la sacristie, pour me faire voir la fameuse relique dont la _Madonne_ avait gratifié cette église. La sacristie était pleine d’hommes et de femmes à genoux. Un prêtre, revêtu de son étole, debout au milieu d’eux, leur appliquait sur les tempes, sur le front et sur la bouche un ruban enchâssé clans une boîte enrichie de diamants. Mon _posadero_ (hôte) s’agenouilla en entrant, et me tira par la manche pour m’engager à l’imiter; je fléchis le genou, et le prêtre, à mon tour, promena le saint ruban sur mon visage, cérémonie que j’essuyai avec de grands sentiments de componction. Mon dévot aubergiste, dont le nom n’a pu rester dans ma mémoire, m’assura que toutes les fois qu’il avait été frotté du saint ruban, il lui était arrivé quelque chose d’heureux dans la journée. Il était vêtu de l’habit du dimanche, et traînait une longue rapière, qui, sans doute, avait appartenu à quelque _Visigoth_. Je lui demandai si, en Espagne, il était permis aux hôteliers de porter l’épée. _Si senor, a mi_, répondit-il fièrement; _sono nobile come el re_ (je suis noble comme le roi).[61] — On le voit à votre air. — Je suis Biscayen; et tout le monde sait que les Biscayens descendent de l’ancienne noblesse cantabre, qui s’est conservée pure et sans mélange avec le sang maure ou juif; de plus, Philippe II, notre grand roi, a anobli toute la Biscaye. — C’est un beau privilége, qu’avait ce monarque, d’anoblir dans un jour, et d’un seul mot, les cordonniers, les barbiers, les paysans de toute une province.[62] On raconte qu’un Biscayen vint à Madrid; il était grand, sec, costumé à l’antique, et traînant à son côté une longue épée; il rencontre sur l’escalier Charles III, bon prince, qui marchait sans pompe;

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Le Biscayen s’arrête devant lui sans mot dire; le roi le regarde, comprenant qu’il voulait lui parler. Le Biscayen alors lui dit: «_Sois Carlo tercero, mi amo è mi senor_? (Êtes-vous Charles III, mon maître et mon seigneur?) — _Soi._ (Je le suis.) Alors, le Biscayen lui présentant un placet, ajoute: _Leed e hazed justicia._ (Lisez et faites justice.) Le roi prit le placet, et répondit: _lo hare._ (Je le ferai.) Et en effet une justice prompte lui fut rendue.

La noblesse et la dévotion de mon hôte le Biscayen n’altéraient point son penchant à la friponnerie. Il avait devant moi donné la _celada_ (l’orge) à mon cheval;[63] et comme mon attachement pour ce camarade de voyage m’inspirait pour lui une attention fraternelle, je revins bientôt après à l’écurie pour voir s’il mangeait avec appétit; je trouvai mon gentilhomme qui remportait la ration du pauvre Podagre. «_Senor_ Hidalgo, lui dis-je, ce n’est pas aujourd’hui jour de jeûne pour mon cheval.» Il me répondit froidement que, par erreur, il lui avait donné double mesure; et pour mieux me prouver sa méprise, il me la porta en compte. Il me fit assez bonne chère en poisson, que l’Èbre, qui baigne les remparts de la ville, fournit en abondance. Mais son _pescado_ (poisson) était assaisonné avec une huile détestable, qu’il soutenait être délicieuse: en Espagne, la force et le piquant de l’huile en constituent la bonté. Mon cher _posadero_ s’était établi à table avec moi; il daigna boire à la santé du roi de France, le premier roi de l’Europe après Sa Majesté catholique, qui est, disait-il, notre seigneur. — Dites votre roi. — Non, il n’est que notre seigneur; les Biscayens sont libres et nobles: voilà pourquoi nous sommes riches et gais; au lieu que les Castillans sont froids, silencieux, pauvres et paresseux. Allons, monsieur le Français, de la joie, et buvons libéralement. Il remplissait mon verre et le sien du vin qu’il me fesait payer. Il me fit ensuite l’éloge de chaque plat apprêté par sa femme. A propos d’elle, s’écria-t-il, l’avez-vous remarquée? c’est un beau morceau de femme; et de plus, sa vertu égale sa beauté. Elle ne voit personne que le père don Ambrosio, qui nous fait l’amitié de venir tous les jours, et qui l’entretient dans les bons principes: cependant malgré les vertus de cette moderne Lucrèce, et les bons principes que lui inspirait le révérend père Ambrosio, il n’a tenu qu’a moi de terminer, cette journée par une fête d’amour. A l’heure où toute l’Espagne fait la méridienne, dame Catalina pénétra dans ma chambre, _tacito pede_, rouge comme du corail, et parée de tous les attraits d’une Vénus de quarante ans. En me voyant un livre à la main, elle s’écria: _que santo_! Elle s’imaginait qu’on n’ouvrait un livre que pour dire ses prières. Elle s’assit à mes côtés, en me déclarant qu’elle aimait beaucoup les Français, qu’ils avaient un air, une tournure bien agréable et bien piquante, et que son mari dormait en attendant l’heure d’aller à l’église. C’est un très-galant homme, lui dis-je, que votre mari. — _Senor, si e un hombre di Dios_ (c’est un homme de Dieu). — Il est bien heureux d’avoir une femme aussi honnête, aussi vertueuse que vous; vous devez bien l’aimer.— _Senor si, muchissino_ (infiniment). — Continuez, _las almas christianas le ayudaran en todas sus empressas_.[64] Ces mots et mon air grave glacèrent son imagination, et éteignirent son goût pour les Français; elle se retira plus rouge que la pleine lune à l’horizon, en me disant qu’elle allait à l’église, et qu’elle était venue pour voir si je n’avais besoin de rien. — Non, _senora_, que de vos prières. Je ne fus pas obligé de faire de grands efforts pour faire le petit Joseph devant cette grosse Putiphar.

Au coucher du soleil, mon Biscayen, l’épée au côté, la tête haute, fier comme un Romain montant au Capitole, me conduisit à la promenade. Les environs de Tortose sont charmants. Nous nous promenâmes en bateau sur l’Èbre, au milieu d’une foule de petits bâtiments qui animent cette scène, et annoncent l’activité du commerce. Mon cher _posadero_ me demanda si Paris était beaucoup plus grand que Tortose? — Oui, un peu plus. — Si le roi de France se confessait souvent? — Plus souvent que Frédéric II, roi de Prusse. — Si les Françaises étaient fidèles à leurs maris? — Oui, tout autant que la vôtre. — Si elles aimaient et respectaient les moines? — Oui, comme à Rome on respecte les imans et les derviches. — Je ne le croyais pas; je n’avais pas si bonne opinion des Français. Il me parla ensuite de la cérémonie religieuse du matin, du ruban de la _Madonne_, qui portait bonheur à ceux qui le touchaient. Il était en ce moment si content de sa situation et de lui-même, qu’il s’écria tout joyeux: _Espagna es el mejor pays del mundo_.[65] Mais au retour de notre promenade, son hilarité se changea en tribulation. Sa femme accourut au-devant de lui tout éplorée, et lui annonça que leur valet d’écurie avait enfoncé l’armoire, et emporté leur argent et leur vaisselle. A cette nouvelle foudroyante, le dévot Biscayen s’écrie, écumant de rage: _A los diablos san francesco, san Joseph_. Il s’arrache son scapulaire, le déchire, le foule aux pieds en criant: _All inferno nuestra senora d’astocha, di Tortosa, del carmen e su cinta_ (son ruban). A ces imprécations, je m’échappe en riant, et en songeant à quoi tenait la dévotion d’un Espagnol. Le lendemain je me levai avec l’aurore pour aller coucher a Morviedro. Mon Biscayen, qui n’avait pas dormi, et n’avait pas encore pardonné à la _Madonne_ le vol de son cher trésor, me présenta, dans sa mauvaise humeur, un compte fort exagéré. J’osai me permettre quelqu’objection; mais il me répondit qu’un _hidalgo_ n’avait qu’une parole; d’après cela, il me fallut payer. Cependant il me recommanda d’entendre la messe avant mon départ, et de prendre une escorte parce que la route de Morviedro était infestée de brigands. Mon cher hôte, lui dis-je, je n’en prendrai point, j’ai, pour moi, Dieu et mon épée. _Vaya usted con Dios_, fut sa réponse.

Le chemin de cette ville était au milieu des montagnes élevées, couvertes de pins, de caroubiers, de divers arbustes et de nombreux troupeaux. A l’opposite, mes regards se promenaient sur une mer vaste et tranquille. Cet ensemble m’offrait souvent des tableaux intéressants, et je m’arrêtais pour les contempler et en jouir. Que le tableau le plus parfait est faible, mesquin, auprès de ces magnifiques paysages de la nature!

Le midi brûlait la terre; Podagre et moi étions haletants. J’entendis le murmure d’un ruisseau qui descendait de la montagne; j’y courus, je mis pied à terre. J’enviai le bonheur de mon cheval, qui se désaltérait en buvant cette eau limpide, tandis que je n’avais pas même, comme Diogène, une tasse de bois; je m’en passai comme lui, et je bus dans le creux de ma main: ce qui, n’en déplaise à ce fameux cinique, me fesait regretter le superflu, _chose si nécessaire_. Je m’assis au bord de ce ruisseau qui courait d’un pas si rapide, et je lui adressai ces vers de madame Deshoulières:

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort; D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre; Vous à la mer, nous à la mort.

J’étais assis à l’ombre de quelques caroubiers; la mer était devant moi, le ruisseau coulait à ma gauche; non loin, et à ma droite, un troupeau de moutons dormait à l’ombre des rochers; le chien, le berger dormaient également, _comme aussi sa musette_. Enchanté de la beauté de ce paysage, ému, attendri du calme, du silence de la nature, et du souvenir de ma chère Séraphine, je me mis à traduire deux vers touchants d’une églogue de Virgile:

Là, des bosquets, une prairie; Là, d’un ruisseau l’aimable cours; Là, je voudrais, belle Délie, Auprès de toi finir mes jours.[66]

Mais un souvenir douloureux versa la tristesse dans mon ame; je me rappelai la tendre et malheureuse Cécile. Chère amie, m’écriai-je, où es-tu? Dans le ciel. Vois-tu mes regrets, entends-tu ma voix? Pourquoi, si jeune, as-tu quitté la terre, dont tu étais l’ornement? Et des larmes abondantes coulaient de mes jeux. Le cœur soulagé par cette effusion, je continuai ma route. Le soleil était au bord de l’horizon, je gravissais les montagnes à pied, lorsque j’aperçus trois hommes sur la hauteur, qui paraissaient m’attendre. A mon approche, l’un d’eux passa de l’autre côté du chemin, sans doute pour m’envelopper; je ne pouvais ni reculer, ni courir; la montée était rude, escarpée. Je passai dans le bras la bride de mon cheval, et je tirai un pistolet de ma poche, tins mon épée nue à la main, et m’avançai d’un pas ferme, les jeux toujours attachés sur ces hommes, les détournant cependant parfois à droite et à gauche, pour voir si le ciel ne m’enverrait aucun secours; mais le silence, la solitude, l’ombre et la terreur régnaient autour de moi. Alors, comme Henri IV, je recommande mon ame à Dieu, et laisse mon cœur à Séraphine, après quoi je hâte mon pas, et marche vers l’homme qui était seul. Quand je fus près de lui, il tendit son chapeau, en me disant: _dad_ (donne). Passe de l’autre côté, lui criai-je, ou je te tue; _dad_ fut sa réponse. Soudain je fonds sur lui l’épée à la main. Effrayé, il s’enfuit vers ses complices, et, tous les trois réunis, ils viennent sur moi, je décharge mon pistolet sur le plus avancé; et sans doute je lui cassai la cuisse, car il tomba en criant: _Jesus, santa Maria, piedad, son muerto_. A cet aspect, ses deux compagnons restèrent immobiles, et je les attendis: mais voyant qu’ils ne bougeaient pas, et qu’ils étaient occupés auprès du blessé, je continuai mon chemin, non sans tourner la tête à chaque pas pour observer leurs mouvements; mais ils n’osèrent me suivre. Ils relevèrent leur camarade en m’adressant un torrent d’injures; les _demonio_, les _diavolo_ sifflaient à mes oreilles. Lorsque je fus à cent pas d’eux, je remontai à cheval, car j’avoue que je me sentais affaibli. J’aurais payé bien cher un verre d’eau-de-vie. J’arrivai nuit close à Morviedro, accablé de fatigue; je demandai, en entrant à l’auberge, un verre de vin, ce qui rétablit mes forces. Je ne voulus point parler de mon aventure, pour ne point comparaître devant la justice, qui, en Espagne, a les mains agiles, et la démarche lente et tortueuse.

Mon hôte me promit à souper _huevos estrellados_ (des œufs brouillés), et un plat délicieux d’escargots; je ne connaissais point ce ragoût, très-commun dans cette contrée. On les mit dans un poêlon hermétiquement fermé. Ces malheureux animaux, cuits vivants, produisirent, par leurs sifflements, le même bruit que l’eau bouillante. Je souffrais de leur supplice, et ne pus me résoudre à en manger; et je soupai légèrement avec des _huevos estrellados_.

Je résolus de sacrifier quelques heures de la matinée pour parcourir Morviedro, jadis la fameuse Sagonte, que Tite-Live nous peint si riche, si puissante, si fidèle aux Romains. Lorsque je vis ses habitants tranquilles occupés de leurs affaires et de leurs plaisirs, je songeai au terrible Annibal, qui la prit, après huit mois de siège, l’an de Rome 526. Les malheureux Sagontins, après s’être nourris de la chair de leurs enfants, formèrent l’affreuse résolution de mourir tous ensemble, et de laisser leur cendre confondue avec celle de la ville. Ils dressent un vaste bûcher au milieu de son enceinte, y portent leurs meubles, leurs trésors, y mettent le feu, et s’y précipitent, hommes, femmes, enfants et les esclaves même. Annibal, au lieu de richesses, n’y trouva que cendres et débris. C’est par cette scène sanglante que commença la seconde guerre punique.[67] O malheurs de la guerre! «Si l’on vous contait, dit la Bruyère, que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe, et qu’il est demeuré, de part et d’autre, dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues à la ronde, ne diriez-vous pas: Voilà le plus abominable sabat dont on ait jamais ouï parler?» Ce sabat dure en Espagne depuis trente siècles. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Goths, Maures, Espagnols, Français, Allemands, se sont disputé cette riche proie, ont inondé de leur sang cette terre riante et fertile, pour en jouir pendant quelques jours, et la transmettre ensuite de main en main à la postérité leur héritière. Aujourd’hui je marche sur leurs cadavres, je foule leur poussière sous mes pieds; les tombeaux, les monuments même de leur orgueil n’existent plus.

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

En réfléchissant ainsi, j’arrivai près d’un couvent de trinitaires, bâti sur les ruines du temple de Diane, et avec ses matériaux.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille Le tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Ici ont passé, me disais-je, les Émile, les Fabius, les Acilius, ce Caton, qui gouvernait l’Espagne, et ce grand Scipion, qui, n’ayant pu lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J’aperçus des inscriptions latines gravées sur des pierres tombales; pendant que je cherchais à les déchiffrer, je vis auprès de moi l’un de ces trinitaires: je l’abordai pour lui demander quelques éclaircissements sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu’il n’entendait pas l’arabe, et qu’il ne s’occupait pas de ces bagatelles écrites par les Maures, qui étaient des chiens, et dont Mahomet était le dieu. Emerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu’il pensait des anciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des statues de pierre et de bois, des serpents et des crocodiles. J’admirai la vaste érudition du révérend, et, pour m’égayer, je lui demandai si Luther était mahométan? — Non, c’était un apostat né du commerce de sa mère avec un incube; il avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier du libertinage: à sa mort, le diable, qui se tenait auprès de son lit, a emporté son ame.

Auprès du lit se tapit le mâtin Ouvrant la griffe; et lorsque l’ame échappe Du corps chétif, au passage il la happe.

Cependant ce bon moine avait certain savoir: il m’apprit que les vignes de Morviedro produisaient un _vino generoso_; que l’on n’en buvait pas d’autre dans le couvent; que le pays était couvert de caroubiers, arbres très-agréables, toujours verts, dont les fleurs sont rouges; que la carrouge est un fruit long et plat, dont la pulpe est fade et douceâtre; et qu’on en nourrissait les chevaux et les bestiaux.[69]

Je voulus aller visiter les ruines d’un amphithéâtre, monument des Romains. Le trinitaire offrit de m’y accompagner. Il me fit remarquer, à la porte de la ville, la tête d’Annibal gravée sur une pierre. A l’aspect de cet auguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène, Cannes, et Rome, cette fière Rome, vaincue, humiliée, tremblant au seul nom d’Annibal, selon moi, le plus grand, le plus habile, le plus intrépide des capitaines, parce qu’il fit de grandes choses avec de faibles moyens. Lorsqu’il descendit en Italie il n’avait plus que vingt mille hommes d’infanterie, et six mille chevaux; et c’était Rome qu’il allait attaquer. Pendant treize ans il a lutté contre cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle, avec une armée composée d’un ramas de toutes les nations, qu’il sut enflammer par l’enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité de la discipline. Ce héros était hardi dans ses plans, intrépide et calme au milieu des plus grands dangers, et doué d’une présence d’esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait l’inclémence de l’air; il dormait sur la terre, lorsqu’il en avait le temps; l’aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait le premier au combat, et se retirait le dernier. Les Romains l’ont accusé de perfidie, de cruauté, d’irréligion; mais c’est la haine et la vengeance qui ont colorié ce portrait: j’aurais volontiers gravé, sur l’effigie de ce grand capitaine, ce vers qu’Horace fit pour Auguste:

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Mais après celui-là j’aurais voulu y inscrire ce vers philosophique de Juvénal:

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Je vis dans notre promenade la vénération que l’on avait pour mon trinitaire; tous ceux que nous rencontrions lui cédaient le haut du pavé. Deux jeunes villageoises charmantes, vinrent appliquer leurs lèvres de rose sur sa main crasseuse et tannée.[72] Je ne trouvai à cet amphithéâtre que des décombres qui attestent son antique magnificence, des arcades presque entières, d’autres dégradées, et une citerne bien conservée; il pouvait contenir neuf mille spectateurs. Mon imagination me représentait sur ces sièges déserts, silencieux, ces fiers Romains assistant aux jeux scéniques. Le trinitaire me reprocha mon admiration pour ces vieux monuments, disant que c’était l’ouvrage des païens, que la religion devait anéantir.[73]