Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 12
Je trouvai devant cette grange deux sœurs, jeunes filles, l’une âgée de quatorze ans, et l’autre d’un an de plus. Celle-ci tricotait des bas, l’autre épluchait des herbes: je croyais voir deux jeunes Grecques, telles que l’histoire ou la poésie nous les dépeint: un modeste habit de bure noire enveloppait leur taille légère et flexible; une rédizilla verte renfermait leurs beaux cheveux noirs. Sous cette humble coiffure, brillait un visage ovale, une peau blanche et de grands yeux noirs et pleins de feu; leur physionomie respirait la gaîté de leur âge, et la sérénité de leur ame: elles se levèrent à mon approche, et je leur dis en les abordant: «je ne croyais pas trouver deux anges dans cette solitude.» Elles rougirent, et ce charmant coloris de la pudeur les embellit encore; elles appelèrent leur mère, qui accourut et me demanda ce que je désirais. — Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir ce pays, et je déjeûnerais volontiers avec des figues et du raisin, si je ne vous incommodais pas. Elle envoya aussitôt ses deux filles chercher ces fruits, du pain et une bouteille de vin. Ces mets furent servis sur une table de pierre. La mère s’assit auprès de moi, ses deux filles se tenaient à l’écart; mais la maman leur dit: allons, approchez-vous; monsieur l’étranger a l’air d’un brave homme, je le vois à sa mine, elle ne me trompe jamais: quand j’épousai le pauvre défunt votre père, je le regardai avant tout entre les deux yeux, et je dis à part moi: c’est un homme de bien, c’est celui qu’il me faut, et j’ai bien deviné. Elle me demanda mon pays, et lorsque j’eus répondu que j’étais Français, les deux sœurs ouvrirent leurs grands yeux, et me considérèrent comme un être d’une nature étrange. Après m’avoir assez regardé, elles me demandèrent si les Français étaient _christianos_, s’ils étaient baptisés, s’ils allaient en paradis. Je leur répondis que nous étions _buenos christianos_, et que le paradis étoit peuplé de Français, ce qui parut leur faire plaisir, et leur inspirer plus d’intérêt pour moi; mais, me dit la mère, vous avez beaucoup de huguenots en France. Pourquoi ne les chassez-vous pas? — Où voudriez-vous les envoyer? Les recevriez-vous en Espagne? — _Valgame dios_, s’écria-t-elle! cette peste en Espagne! _All inferno_! _All inferno_! Je me vis damné sans rémission, mais j’en appelai au futur concile. Le déjeûné fini, j’offris de l’argent à la mère; elle le refusa en me disant: _somos Espagnoles_ (nous sommes Espagnoles); elle entendait par ces mots que les Espagnols accordaient l’hospitalité sans aucune vue d’intérêt. En effet, cette nation est hospitalière et généreuse, surtout dans les contrées méridionales: vertu qu’elle a sans doute héritée des Maures. J’avais un petit étui d’ivoire, garni de deux viroles d’or; je le présentai à la sœur aînée, qui le refusa avec embarras, et en regardant sa mère; je vis bien que l’offrande lui plaisait, et pour la décider, je lui dis que l’étui avait touché le corps de la Vierge du Mont-Serrat; à ces mots, la mère lui conseilla d’accepter, ajoutant que cette relique lui porterait bonheur. Je quittai ce charmant trio, fort satisfait de mes promenades, et enchanté d’avoir vu ces deux sœurs, qui, sans exagération poétique, étoient deux roses brillantes que le hasard avait fait naître dans un désert. Au surplus, ces figures célestes ne sont pas rares en Espagne.
Je fus témoin en rentrant à Lyria, d’une cérémonie bizarre. Un _arriero_ (muletier) avait un mulet malade, qui depuis vingt-quatre heures ne mangeait pas; cet _arriero_, après avoir essayé tous les remèdes possibles pour réveiller son appétit, le crut ensorcelé; et pour détruire le charme, il le conduisit à la porte de l’église, où on le chargea de rosaires, d’images de saints: une vieille édentée prononça une kyrielle de _pater_ et d’_avé_, et l’aspergea d’eau bénite, de la tête aux pieds. Le soir, l’animal mangea, et l’on ne douta plus de son ensorcellement.
La journée avançoit, et je me hâtai d’aller à mon auberge pour monter à cheval et me rendre à Valence. Le _posadero_ m’attendait à la porte, pour me dire que la senora avec laquelle j’avais soupé la veille, me priait de monter dans sa chambre. Je fus étonné du message; je la croyais déjà bien loin: je la trouvai les cheveux épars, les yeux rouges et chargés de pleurs. Le plus grand désordre régnait dans son habillement; cet abandon, sa douleur, ses larmes l’auraient défigurée, si la jeunesse et la beauté ne lui eussent imprimé un charme difficile à obscurcir. En me voyant elle s’écria: Jésus, Jésus, que _desdicha_ (quel malheur)! Surpris, ému, je lui demandai le motif de ses larmes. — Ah! le malheureux m’a quittée, s’est enfui, s’écria-t-elle en sanglotant; il a emporté mon argent, mes bijoux; je suis perdue; senor, tuez-moi, tuez-moi. — De qui parlez-vous? — D’un traître, de mon époux, d’un lâche qui m’abandonne... J’essayai de la consoler, et lui dis que don Sanche était sans doute dans le voisinage, qu’il reviendrait, et que j’allais prendre des informations de l’aubergiste et des voisins. L’hôte me dit qu’il était retourné à Valence, qu’il reviendrait dans la journée, et me ramènerait le cheval que je lui avais prêté. «Ah! m’écriai-je, mon cheval, mon fidèle compagnon! c’en est fait, je ne le reverrai plus! Mon cher Podagre, tu perds un bon maître, qui t’affectionnait, qui le chérissait! Je désespérais avec raison de le revoir: le cheval, les bijoux, l’argent emportés prouvaient que ce malheureux avait pris congé de nous pour long-temps. Je retournai vers _dona Rosalia_; et pour adoucir sa douleur, je lui donnai l’espérance que je n’avais pas; je lui dis que son mari était allé à Valence, et que sans doute il reviendrait dans la journée; je lui promis de plus de ne pas l’abandonner. Croyez-vous qu’il revienne, s’écriait-elle souvent? Hélas! non, je l’ai perdu pour jamais! — Et moi mon cheval, ajoutais-je tout bas! — Jésus, Jésus, que _desdicha_! c’était le refrain de cette infortunée. — S’il ne revient pas, lui répliquai-je, vous serez trop heureuse d’être débarrassée d’un pareil monstre. — Ah! le Ciel me punit d’avoir désobéi à mon père, le meilleur des pères; de m’être mariée malgré lui. Mon père, Sainte Vierge, pardonnez-moi, ayez pitié de moi! En exhalant ses plaintes, un ruisseau de larmes coulait de ses beaux yeux, et je la laissai pleurer. Lorsque je crus que cette effusion l’avait un peu soulagée, je lui proposai de dîner. — Non, non, je veux mourir. — Pour qui? Pour un ingrat, un misérable, vous renoncez à votre père que vous aimez, et qui sans doute vous regrette? Voulez-vous ajouter au chagrin que lui a causé votre mariage, la douleur éternelle de votre mort? Croyez qu’un père aime toujours son enfant, et qu’il vous recevra avec plus de tendresse et de bonté, que si vous étiez heureuse: ces paroles parurent rattacher son ame à la vie. Dînez, me dit-elle, je prendrai un bouillon. On me servit dans sa chambre; le repas de la veille avait été si gai, si agréable; mais l’heure de la joie amène celle de la douleur, comme le jour amène la nuit.
L’après-dînée elle voulut aller à l’église pour prier la _Madonne_ de lui rendre son époux. Je l’y accompagnai. Elle s’agenouilla, récita son rosaire. Chaque _ave Maria_ était interrompu par des sanglots. J’étais touché de sa dévotion. Quel consolant refuge que le sein de la divinité! Ses prières, sa confiance en la _Madonne_ ayant ranimé son espoir, elle me proposa d’aller sur le chemin de Valence, au-devant de son époux. Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, peut-être la bonne Vierge me le rendra. Elle prit mon bras; elle était si faible, que je la traînais; ses yeux cherchaient au loin si elle n’apercevait pas l’objet de ses pleurs; le pas d’un cheval, d’un mulet la fesait tressaillir; mais bientôt, désabusée, elle retombait dans ses angoisses. La voyant si débile, je lui proposai de s’asseoir sur une petite éminence couverte de gazon; nous étions au milieu d’une prairie où paissait un troupeau de moutons; l’air retentissait de leur bêlement et du murmure des tourterelles perchées sur nos têtes. Ce moment m’aurait paru délicieux sans la tristesse et les pleurs de cette jeune femme; mais, pour elle, la nature était morte. Les objets qui nous environnent prennent la teinte de notre ame: le plus beau jour est sombre et nébuleux pour l’homme infortuné. Cette jeune épouse tomba dans une profonde rêverie, qui se termina par une effusion de larmes. Sa tristesse passa dans mon ame; je sentais cette tendre mélancolie qui nous attache au sentiment de la douleur; je partageais celle de cette infortunée, ensuite je songeais à cette aimable Cécile, objet éternel de mes regrets. Tout-à-coup le hennissement d’un cheval fait tressaillir dona Rosalia. Ah! s’écrie-t-elle, c’est lui! c’est lui! Elle se lève précipitamment, fait quelques pas, regarde, et, ne voyant qu’un inconnu, ses genoux fléchirent; je la soutins, et elle me dit: Non, ce n’est pas lui; il ne reviendra pas; je me rappelle à présent qu’hier, en se couchant, il me dit: Demain tu peux te reposer; nous partirons tard; la journée est fort courte: pendant que tu dormiras, je préparerai tout pour notre voyage. Oui, l’ingrat me trompait! c’en est fait! Oh, sainte Vierge! _piedad_! _piedad_ (pitié)!
La nuit approchant, je lui proposai de retourner à Lyria, ce qui redoubla ses peines. Il n’est donc plus d’espoir, disait-elle; je ne le reverrai plus! Sainte Vierge, pourquoi ne me le rendez-vous pas? La Vierge, lui dis-je, vous le refuse par bonté, par pitié pour vous: cet homme, si lâche, si cruel, vous aurait rendue la plus malheureuse des femmes. Elle m’apprit que, depuis son mariage, son père n’avait jamais voulu la voir; que don Sanche lui avant proposé de venir à Saragosse, dans sa nouvelle famille, elle y avait consenti. Elle ajouta: Avant mon départ j’écrivis à mon père pour le supplier de me permettre d’aller recevoir sa bénédiction; il est resté inflexible: seulement il m’envoya mille piastres, qui, sans doute, ont tenté l’avarice de don Sanche. Hélas! je suis seule sur la terre; je n’ai plus ni père ni époux! Je lui offris de la ramener chez son père; je lui représentai qu’elle n’avait pas d’autre asile, d’autre appui. — Et s’il me rejette, malheureuse! que vais-je devenir? — Un père punit une fille coupable; mais il ne l’abandonne jamais. Si la justice et la sévérité prononcent le châtiment, la tendresse paternelle parle, et l’adoucit. Vous n’avez donc plus de mère? — Hélas! non; je l’ai perdue depuis trois ans. Enfin, fixant son incertitude, calmant son anxiété, je la décidai à aller se jeter aux pieds de son père; je promis de l’accompagner, et de négocier son pardon; ensuite je l’invitai à se coucher: et moi, privé de mon cher Podagre, j’allai louer deux mules pour notre voyage.
La jeune Rosalie, livrée à elle-même dans le silence et les ténèbres de la nuit, ne put jouir des douceurs du sommeil; sa vive imagination, lui représentant ses malheurs, mit le désespoir dans cette ame faible et sensible. Au point du jour l’hôte vint m’éveiller et me dire que la _senora_ me demandait. Dès quelle m’aperçut elle s’écria: Je n’en puis plus, je suis morte! Son visage était enflammé, et sa main brûlante. Vous avez la fièvre, lui dis-je; mais ne vous alarmez pas, ce n’est qu’une fièvre éphémère. — Comme Dieu voudra: appelez-moi, je vous prie, un confesseur et un médecin. — Je vais chercher le médecin; et quant au confesseur, attendez que la fièvre soit calmée. L’aubergiste se chargea d’amener le docteur don Alphonse, son parent; il fait, me disait-il, des cures admirables; il guérit la fièvre en trois jours, le mal aux dents en cinq minutes, la sciatique en trois semaines, la goutte dans un mois; _valga me Dios_! il ressusciterait un mort. — Allons, courez bien vite chercher ce grand médecin. J’aurais désiré de m’en passer; je n’avais pas grande opinion d’un Esculape de Lyria; mais le spécifique le plus puissant pour toutes les maladies, c’est de complaire au malade, et de lui inspirer de la confiance. Le docteur Alphonse arriva bientôt; il entra dans la chambre de Rosalie avec la gravité d’un muphti, ou d’un docteur de Salamanque, en disant: _Dios vos bendiga_ (Dieu vous bénisse). C’était un petit homme d’environ soixante ans; le visage long, maigre et couleur de cuivre; son nez, très-saillant, était chargé du signe doctoral, de larges lunettes; une vaste cape enveloppait son corps chétif; et un grand feutre, à bords rabattus, couvrait la moitié de son visage. Cette figure grotesque appelait le rire. Il tâta silencieusement, pendant près d’un quart-d’heure, le pouls de la malade; après quoi il dit qu’avec l’aide de la _Madonne_ et de ses remèdes, elle guérirait promptement. Il ordonna un vomitif, et une saignée sur la main; car c’est ainsi qu’on saigne en Espagne. Mais je lui dis: Mon cher docteur, épargnez le sang humain; attendez encore. Eh quoi, me répondit-il avec humeur, qu’elle soit morte? — Au contraire, pour l’empêcher de mourir. — De quoi vous mêlez-vous? — D’empêcher les bévues; voilà une piastre pour votre peine. L’aspect de l’argent produisit sur lui le même effet que le gâteau d’Énée sur le dogue des enfers. Notre docteur sourit, tendit la main, reçut la piastre, et se retira en disant: _Dios guarde a usted_ (que Dieu vous garde); à quoi je répondis: _Va usted con dios_, mais ne reviens pas. Un Spartiate, à qui l’on demandait d’où venait la cause de sa bonne santé, répondit, de mon ignorance en médecine. J’étais précisément dans ce cas-là; le bon sens me disait qu’il ne fallait à dona Rosalia que du repos, de la limonade et des bains de pieds, et surtout il fallait calmer sa tête et lui rendre l’espérance; je lui parlai de son père, du plaisir qu’il aurait à la revoir, à lui pardonner; et, pour appuyer mon discours de l’influence de l’imagination, je lui prêtai mon reliquaire, doux présent de Séraphine. Appliquez-le, lui dis-je, sur votre poitrine; il a guéri plus de fièvres que tous les médecins du royaume de Valence. _An virtus, an dolus_? Je crois cette petite supercherie très-permise: la relique, la limonade, les bains de pieds appaisèrent par degrés l’ardeur de la fièvre; si je l’avais abandonnée au charlatanisme de ce prétendu docteur, elle aurait eu la même destinée qu’un Français eut à Valence; son médecin lui fit rendre l’ame à force de vomitifs. Il est vrai qu’il fut aidé, dans cette expédition, par cinq à six moines, qui tourmentèrent le malade à tel point, qu’il succomba autant par leur importunité, leurs exhortations, que par la secousse des vomitifs; mais à sa mort ils s’écrièrent: _A quel ès in Cielo_ (Oh! pour celui-là, il est dans le Ciel).
Lorsque je vis dona Rosalia dans une situation plus tranquille, j’offris d’aller le lendemain chez son père pour lui peindre son état, sa douleur et son repentir, et je la flattai de l’espérance de le toucher et de l’amener à Lyria. — Dieu le fasse! Donnez-moi mon rosaire, je vais prier la _Madonne_ d’avoir pitié de moi, et de me rendre la tendresse de mon père. Je ne la quittai point du reste de la journée; je lui servis de garde, de médecin. Elle m’inspirait l’intérêt le plus tendre. Je la voyais abandonnée de l’univers, couchée sur un méchant grabat, dans une chambre sans meubles; elle-même sans coiffe, les cheveux épars, mais parée de ses attraits, de sa jeunesse, de sa douleur. Je l’entendis soupirer, réciter son chapelet, prononcer le nom de son époux, invoquer la _Madonne_. Pour moi, je lisais auprès de son lit, et de temps en temps je lui donnais de la limonade. J’avais chargé le _posadero_ de me trouver une garde pour la nuit et pour le lendemain. Il m’amena une vieille femme qui d’abord, pour m’inspirer de la confiance, me montra une attestation signé de son confesseur, qui la certifiait _esclava de la santissima Trinidad_ (esclave de la Sainte Trinité). Par cette affiliation elle est obligée de réciter tous les jours un certain nombre de prières, de parer de fleurs l’image de la _Madonne_; d’allumer des cierges devant elle, et de donner telle somme à son confesseur, chargé de la recette pour la _Trinidad_. D’après la lecture de ce certificat, je la félicitai de cette aggrégation, et lui dis que j’espérais qu’une femme de la _Santa Trinidad_ serait aussi charitable que pieuse. A deux heures de nuit, je quittai la malade, et recommandai à la garde de la faire boire souvent. Je dormis peu, dona Rosalia encore moins; mais la garde l’amusa par des contes de sorciers et de revenants. Au point du jour j’entrai dans sa chambre, et lui annonçai que j’allais partir pour Valence. Ah! s’écria-t-elle, que la Vierge et votre bon ange vous accompagnent! Dites à mon père que s’il m’abandonne, je mourrai; il me tuera. L’hôtelier vint m’avertir que _la mula è el moço_ (le muletier) m’attendaient à la porte. Je fis mes adieux à Rosalie, en la conjurant de se tranquilliser, de se livrer à l’espérance. Je montai la mule, et je partis. C’est alors que je regrettai encore plus mon cheval; j’étais accoutumé à la douceur de son allure, à sa société. Pauvre Podagre, disais-je, qu’es-tu devenu? es-tu bien nourri, bien soigné? Ah! sans doute tu me regrettes!
Cependant la _huerta de Valencia_ (le jardin de Valence) (c’est ainsi que les habitans nomment leur pays), fixa toute mon attention. Je ne voyageais pas, je me promenais dans une plaine verdoyante, entrecoupée de ruisseaux limpides, qui y répandaient la fraîcheur; je respirais l’air pur et frais d’une belle matinée, j’admirais la richesse de la végétation, la variété de la culture; je traversais, au chant harmonieux des oiseaux, des champs de vignes, d’oliviers, des villages et des hameaux. O charme ineffable d’un beau ciel, du luxe de la campagne, quelle ame à votre aspect n’est ravie, enchantée, ne remonte, par reconnaissance, au Créateur de ces merveilles! _El moço de mulas_, bavard infatigable, interrompait souvent mes jouissances, ma douce rêverie, par ses questions et ses récits. Il croyait m’obliger, car cette espèce d’hommes croit le silence un état de souffrance, et met le bonheur dans le parlage. Il me vanta beaucoup la _huerta_ de Valence, m’assurant que c’était le plus beau royaume de l’Espagne et de toute la terre; que la sainte Vierge l’aimait beaucoup, que l’on y jouissait de tout ce que l’on peut désirer, que les femmes étaient les plus belles du monde, et que, grâces à Dieu, elles aimaient le plaisir, et n’étaient pas sauvages. Il me conta ensuite que l’année précédente, il régnait dans le pays une sécheresse calamiteuse; que les plantes, les arbres périssaient; que l’on n’aurait pas trouvé dix gobelets d’eau dans le _Guadalaviar_; mais qu’enfin les prêtres s’étaient décidés à faire sortir sainte Thècle, et à la promener dans la ville; qu’à son apparition, les nuages s’étaient assemblés et avaient versé une pluie abondante. — Ce miracle est fort beau, lui dis-je; il paraît que cette sainte a beaucoup de crédit dans le ciel. — Il n’en faut pas douter, c’est une des plus grandes saintes du paradis. Elle a été vierge et martyre; son père la fit jeter dans une chaudière bouillante, elle en sortit sans la moindre brûlure; on l’enferma avec un lion, et le lion ne lui fit pas la moindre égratignure; enfin le bourreau lui coupa la tête... — Ce bourreau, lui dis-je, était donc plus puissant que le lion? — Non; mais Dieu a voulu donner à sa bien-aimée la palme du martyre. Nous avons encore à Valence un très-grand saint qui a fait des miracles étonnans; c’est Saint-Vincent Ferrier, le pasteur de la ville. Depuis qu’il a habité Valence, le tonnerre n’y tombe plus. — Pourquoi cela? — C’est que le bon saint le lui a défendu. — Il est plus heureux que les rois, il est obéi après sa mort. — Voici un autre miracle qu’il opéra dans la ville. Une femme avait envoyé son fils, âgé de douze ans, chercher un plat de riz au safran qui cuisait au four. Des camarades de l’enfant voulurent le lui enlever; l’enfant le défendit avec courage, mais en se déballant le plat lui échappa des mains, et le riz fut perdu; de-là les cris, les pleurs, le désespoir. Enfin, ce petit bon homme, qui avait souvent ouï parler à sa mère de Saint-Vincent, de ses miracles, plia ses deux petits genoux, invoqua le saint, qui lui envoya sur-le-champ un plat de riz, assaisonné comme le premier; il y avait la même quantité, la même dose de safran. Toute la ville fut témoin de ce miracle. — Ce saint, lui dis-je, serait fort utile dans une ville assiégée, ou dans une longue navigation.[87] Cet homme passa du récit des miracles à celui de sa vie. Il m’apprit qu’il avait été palfrenier du marquis de Las Minas, vice-roi de Catalogne; qu’il aimait beaucoup le vin de ce pays; qu’il avait épousé la fille d’un cabaretier: avant le mariage, me dit-il, elle me paraissait douce, bonne et jolie; un an après, elle devint jalouse, acariâtre et laide; mais je la quittai bientôt et je revins à mes mulets. Cependant lorsqu’elle partit pour l’autre monde, je fis dire trois messes pour le repos de son ame, si elle peut se reposer. La loquacité de cet homme m’étonnait encore moins que la vigueur de ses jambes; j’avais beau presser le pas de sa mule, il la suivait d’un pas aussi rapide, sans cesser de parler. Il fesait ainsi, toujours trottant et parlant, jusqu’à vingt lieues par jour. Il avait déjà commencé une histoire de voleurs; heureusement nous étions à la porte de la ville, nommée Del Réal; nous entrions dans le magnifique Alhameda.[88] Je fus frappé d’étonnement. C’est une des plus belles promenades de l’Europe. Quelles superbes allées! quel luxe de végétation! J’étais environné de platanes, d’orangers, de grenadiers, de cinnamomes, et de quantité d’autres arbustes exotiques aussi beaux, aussi magnifiques que dans leur patrie. L’Alhameda est divisé en cinq grandes allées: celle du centre est pour les voitures; les quatre autres latérales, entrecoupées de canaux bordés de fleurs, sont destinées aux gens de pied. Des bancs, des pelouses, des gazons, y offrent tous les agréments et toutes les commodités possibles; des chanteurs, des joueurs d’instruments animaient ce tableau ravissant, et le parfum des fleurs achevait d’enivrer mes sens d’une volupté nouvelle. Dans mon erreur, je m’oubliais, j’habitais un monde nouveau. Mais l’approche d’un convoi funèbre suspendit cet enchantement. Je mis pied à terre pour le voir défiler. Cinq cents flambeaux allumés s’avançaient, suivis de quatre cent moines qui psalmodiaient des cantiques; bientôt parut un cercueil découvert, où était une jeune femme en habit de carmelite, et couverte de croix et de reliques; un nombre infini de pages, de valets, de carrosses, suivaient ce superbe convoi. Cependant trente cloches à l’envi retentissaient dans les airs. Curieux de savoir quelle était cette jeune carmelite, conduite si pompeusement à son dernier asile, je m’approchai d’un homme âgé, et je lui demandai le nom de cette religieuse. — Ce n’est point une religieuse, me dit-il, c’est la marquise de Florida: son amant a été tué en duel; elle n’a pu survivre à sa perte, et elle a ordonné par son testament qu’on l’enterrât dans cet habit religieux. — Cette marquise était donc veuve? — Point du tout. Son mari vient de passer en grand deuil dans le premier carrosse; il la regrette infiniment; car c’était une aimable dame qui avait beaucoup de religion, et pas la moindre fierté; elle était si charitable, que plusieurs fois elle a vendu ses diamants pour venir au secours des pauvres. La vie n’a été pour elle que le songe d’un moment; et, pour comble de malheur, c’est son frère qui a tué le comte del Rio son amant. Cependant cette tendre sœur l’a vu à l’article de la mort, lui a pardonné, et lui a laissé un legs considérable. J’espère que Dieu l’aura reçue dans son saint paradis. — Oui, je l’espère aussi; et j’ajoutai, en le quittant:
Le paradis est fait pour un cœur tendre: Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.