Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 26

Chapter 263,837 wordsPublic domain

La veille de notre départ, je fis nos derniers préparatifs: la caisse contenant les crânes fut emballée par moi avec toutes les précautions possibles; chacune de ces pièces précieuses fut enveloppée avec de la ouate et du papier en feuilles de bouleau. Je liai le tout avec des tiges de longues herbes arrachées au bord du lac. Cette nouvelle corde est très employée au Cachemire; on fait d’abord sécher les tiges d’herbes au soleil, qui deviennent alors comme une espèce de corde; puis, pour s’en servir, on les mouille, et, après les avoir attachées bout à bout, on en fait de grosses pelotes, qu’on emporte facilement. Pour ce genre d’emballage, cette corde était parfaite. Une fois la caisse préparée, je la fis clouer et remettre au porteur, qui, sans se douter de rien, la mania comme les autres. S’il avait su ce qu’elle contenait, il aurait eu une telle peur qu’il se serait enfui en se croyant poursuivi par tous les spectres de ses ancêtres. Enfin tout est prêt, et les caisses sont placées dès la veille dans la barque destinée à cet effet.

Le 13 octobre, à six heures du matin nous montons dans notre bateau, où l’on avait préparé nos lits et déposé nos bagages intimes. Notre cuisinier nous suivait dans une autre barque avec nos gros colis. M. E... voyageait dans la sienne, et le mounchi avait aussi sa barque, qui, tantôt en avant, tantôt en arrière, surveillait l’escorte. Il avait reçu de Sa Hautesse l’ordre de nous accompagner jusqu’à Marri, plus loin que la frontière cachemirienne. En plus, nous avions quatre tchouprassis que le maharadjah nous avait donnés pour prendre soin de nos bagages, qui étaient considérables.

Nous devions voyager aux frais du maharadjah jusqu’à Kohala, mais les dépenses exigées pour notre voyage en bateau nous regardaient. Cette générosité de Sa Hautesse nous permit de faire bien des choses que nous n’aurions pas pu exécuter, réduits à nos seules ressources.

Le confortable avec lequel les Anglais voyagent est impossible à se procurer si l’on n’a pas leur fortune ou le même traitement à sa disposition.

Quelle différence avec le Russe, qui se contente du strict nécessaire, mangeant ce qu’il trouve, jeûnant de ce qu’il ne trouve pas! L’été, ses provisions sont gâtées; l’hiver, elles sont gelées; il boit du thé et mange quelque peu de salaisons, couche dans ses fourrures ou sur le mauvais canapé des stations. Aussi la différence entre le soldat anglais et le soldat russe, et même entre les officiers, est-elle grande.

Nous n’avons que quatre domestiques pour ce voyage: François, un cuisinier, et deux saïs, dont l’un a été couli auparavant, aussi pouvons-nous lui faire faire tout ce que nous voulons, avantage inappréciable aux Indes. C’est un musulman aux fortes jambes, l’ancien saïs de Mme de F.... Il a la tête ornée d’un turban que nous lui avons donné pour combler son plus cher désir; il nous suivrait au bout du monde, n’ayant pas à brûler son père.

L’autre est notre fidèle saïs hindou qui est avec nous depuis Simla et qui nous est vraiment dévoué. Il a une affection particulière pour moi, qui s’est manifestée depuis l’époque où je lui ai soigné son pied qui était malade; donc elle date déjà de loin.

Nos deux saïs ne prennent pas place dans le bateau; ils iront à pied avec leurs chevaux jusqu’à Baramoullah et nous y attendront. Déjà Srinagar est désert; tous les Anglais qui habitaient le Mounchi-Bagh sont partis pour laisser les officiers de Rembir-Singh percevoir les impôts.

Nous sommes les derniers. Peut-être quelques retardataires s’égarent-ils encore sous les magnifiques et ombreux platanes, mais leur nombre est si rare qu’ils échappent à la vue. Le résident anglais n’est pas encore parti; il ne s’éloigne jamais de Srinagar qu’à la fin d’octobre. Nous ne pûmes lui faire nos adieux, car il était allé, avec sa femme, faire une excursion aux abords du Pir Pandjal, passe située dans la partie méridionale du Cachemire.

A six heures, au moment où les premiers coups de rame nous éloignent de ces rives charmantes, le temps est superbe; le petit lac que nous traversons est encore enveloppé de sa vapeur matinale, et le chenal qui nous conduit au Djelum est bien bas. Quantité de bateaux transportent les herbes qui servent à nourrir les bestiaux pendant l’hiver. On coupe les branches des saules pour les moutons, qui jouissent de leur reste en attendant cette maigre nourriture.

Les vaches de ce riche pays donnent peu de lait; l’herbe est rare l’été sur ces flancs montagneux, et le peu qu’il y a est desséché par le soleil. Mais j’imagine que la race n’est pas très bonne et que les bœufs à bosses sont de qualité inférieure aux nôtres. Il est un fait, c’est que dans toute l’Inde la viande de bœuf et de veau n’est ni bonne ni succulente. Les bateaux nous barrent continuellement le passage; mais, une fois sur le Djelum, nous voguons doucement, et nos bateliers s’empressent d’en remonter le courant. Le palais du maharadjah est fermé, et les bateaux qui lui appartiennent se balancent mollement sur la rivière, revêtus de leurs housses d’hiver.

Déjà les femmes sont accroupies dans leurs demeures nautiques avec leurs kangris sous leurs simples chemises; les hommes s’enveloppent dans leurs couvertures de patou; d’autres se plongent dans la rivière et font consciencieusement leurs ablutions.

Près du bazar, un Pandit dresse un minuscule autel hindou et prépare les couleurs que son maître doit se mettre sur le front pour le distinguer des musulmans. Toutes les couleurs sont mises dans de petits vases de cuivre jaune; l’un d’eux est rempli de tagetis ou roses d’Inde, fleurs sacrées et aimées des Hindous. Pendant ce temps, son maître prend son bain. D’aucuns prennent leur repas et savourent délicieusement leur riz cuit à l’eau.

Bientôt les dernières maisons de Srinagar vont disparaître à nos yeux; le _zékète_ (octroi) est la dernière. Des hommes sont rassemblés en assez grand nombre, attendant qu’on ait prélevé sur leurs marchandises les sommes dues à l’État. Le zékète est généralement une construction carrée, une espèce de kiosque en bois élevé sur des piliers, afin que l’eau, en débordant, ne l’emporte pas; il est toujours placé à l’extrémité d’un pont, devant lequel nous passons sans être arrêtés; par une dernière gracieuseté le maharadjah a donné des ordres pour que toutes nos affaires fussent franches d’octroi.

Ah! si tous les souverains étaient comme Sa Hautesse, comme tous les voyageurs scientifiques les béniraient, eux qui sont toujours à court d’argent!

Le maharadjah est vraiment d’une générosité qui dépasse tout ce que nous avons vu jusqu’à présent. Sous ce rapport, les Orientaux nous donnent de fameuses leçons. Si le gouvernement russe pouvait prendre modèle sur lui, il nous rendrait les 120 roubles que la douane moscovite nous a retenus pour des objets qui nous avaient servi.

Il est vrai que le gouvernement russe avait promis de faire droit à notre réclamation. Mais, pressés de partir, il nous fallut remettre notre affaire aux mains des employés de notre ambassade, qui la laissèrent tomber à l’eau, trop occupés sans doute pour défendre les intérêts de leurs compatriotes.

Autant les autres ambassades protègent leurs nationaux, autant celle de France a peur de remuer un pauvre petit doigt, même quand les Français ont dix fois raison. Aussi les gouvernements étrangers, qui connaissent cette particularité, ne se soucient pas des réclamations des Français; c’est avec de bonnes paroles et un sourire caustique qu’ils renvoient les attachés.

Mais que l’ambassade anglaise ou américaine vienne leur réclamer quelque chose. Oh! alors, comme ils savent qu’il n’y a pas à plaisanter, l’affaire est vite réglée, à la satisfaction des réclamants.

Le grand pont en bois qui est près du zékète est très pittoresque, avec quatre belles arches en bois qui laissent filtrer l’eau par toutes leurs parois. Il ne craint pas les crues fortes et régulières du printemps. Sa construction orientale et primitive défie les fureurs d’une première sortie printanière; seul le temps attestait sa présence et lui disait: «Encore un peu de temps, si tu n’y prends garde je te détruirai, moi....» Et les gardes indolents semblaient ne rien entendre, et le pont tremblait sous les étreintes de son ennemi.

Nous passons près de l’endroit où un autre chenal conduit au lac; nous l’avons pris, il y a deux mois, pour nous rendre à Skardo: aujourd’hui il est à sec, impossible d’y manœuvrer un bateau.

Nous rencontrons peu d’Anglais. Les habitants de la fière Albion sont aussi faciles à reconnaître sur le continent asiatique que sur le continent européen. Ils sont irréprochablement mis, mais le goût leur fait défaut. Raidement assis sur leurs bateaux, ils lisent ou regardent fièrement passer les indigènes, pour lesquels ils ont une aversion et une répulsion instinctives, quoique cependant les dames anglaises aient quelquefois des oublis impérieux en faveur de ces indigènes tant haïs. On raconte que la femme d’un peintre anglais s’est laissé enlever par un noble de la cour cachemirienne, au grand désespoir de ses compatriotes, car c’était une flèche décochée à leur orgueil national.

L’hiver chasse les Européens. Au loin, les montagnes blanchies avertissaient que la neige tombait là-bas et ne tarderait pas à barrer les chemins aux visiteurs de cette belle contrée.

Sur les cinq heures du soir, un vent terrible s’élève, et, malgré nos refus, il fallut céder aux prières de nos bateliers. Frémissants de peur, ils nous suppliaient de nous arrêter et de laisser passer l’orage. Le vent, en effet, se heurtait contre les paillassons de notre barque et soulevait les ondes du Djelum, qui, furieuses, écumaient sous le souffle puissant de leur maître. Pavan, le dieu du vent chez les Hindous, était dans toutes ses fureurs. Voulait-il renouveler la jolie tradition par laquelle on raconte la formation de l’île de Ceylan? Pavan, provoqué par un génie de la montagne Sommeir, l’attaqua avec de telles tempêtes que celle-ci, craignant d’être renversée, demanda secours aux dieux. Ceux-ci l’aidèrent, en effet; mais, un jour que les dieux étaient aux noces de Siva, Pavan redoubla tellement d’efforts que le sommet d’une montagne tomba dans la mer. C’est ainsi que fut formée l’île de Ceylan. Nous faisons amarrer notre barque, dont Pavan eût eu beaucoup plus facilement raison que du sommet de la montagne, car ces bateaux plats chavirent au moindre vent.

Après une heure de tempête, le calme se rétablit, et nous continuâmes notre route sur une rivière aussi tranquille et aussi dormante qu’elle était agitée tout à l’heure.

Décidément Varouna, le Neptune hindou, avait vaincu son adversaire. Ce dieu n’est pas comme celui de notre connaissance, conduisant cinq vigoureux coursiers et armé d’un trident; il est moins majestueux; ses coursiers se réduisent à un poisson sur lequel il est monté, et au lieu d’un trident c’est un roseau qu’il tient dans sa main. Les Hindous l’invoquent dans les sécheresses, pour lui demander l’eau bienfaisante qui fera fleurir leurs moissons et reverdir leurs prairies brûlées par le soleil.

Le coucher de cet astre brillant fut splendide; l’horizon était en feu, et ses rayons semblaient vouloir transpercer le flanc des montagnes. Ce fut l’affaire de quelques beaux instants; le spectacle s’effaça et fit place au crépuscule. Le ciel bleuit, les étoiles étincelèrent.

Le flanc d’une montagne s’éclaire et forme une guirlande brillante suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît, pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée. Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur mieux contre les fraîcheurs de la nuit.

A quatre heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit régulier.

Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et le grand lac que traverse le Djelum nous entourait de ses eaux limpides.

Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doungas mettent trois heures pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que le Djelum, qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramoullah. Ce grand lac, appelé Oualar, est sujet à de fortes tempêtes, et les handjis ont grand’peur de le traverser quand il fait du vent. Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était propice, et Varouna nous conduisit à bon port. Quelques heures de navigation sur le Djelum à sa sortie du lac, et nous sommes à Baramoullah, petite ville située sur la rive droite de la rivière et reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de bois.

Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire. De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Raoul-Pîndi regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés sur ce paradis tant vanté.

Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer, je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays, moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison; Baramoullah est et restera longtemps encore la seule route praticable et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée, car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc infranchissable; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et le Cachemire fut créé. Baramoullah, qui veut dire «grand saint», en garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.

En tout cas, ce riche terrain d’alluvion, submergé autrefois par un grand lac, est devenu une contrée fertile, et, malgré son humidité, ses fièvres et quelques autres inconvénients, elle est, au milieu des Indes, un véritable paradis.

Autrefois, du temps de Bernier, Baramoullah était un endroit prédestiné; le nombre des miracles qui s’y accomplissaient était, au dire des musulmans, prodigieux. Il y avait entre autres une grosse pierre ronde que l’homme le plus fort ne pouvait faire remuer, mais que onze mollahs enlevaient facilement, après avoir toutefois invoqué le saint; sans cette invocation, tous leurs efforts auraient été inutiles. Bernier, ce naïf sceptique, vit à Baramoullah grand nombre de pèlerins qui se disaient malades. Près de la mosquée, il y avait de grands chaudrons, sans doute dans le genre de ceux que nous avions déjà vus à Turkestan dans la mosquée de Hazret, remplis de riz et de viande, et dont le contenu servait à réconforter les malades, qui paraissaient, malgré leurs maladies, avoir un très grand appétit.

Bernier vit en effet les onze mollahs s’approcher de la pierre et la soulever, en disant qu’elle était légère comme une plume et qu’ils ne la tenaient que d’un doigt. Mais, comme ils avaient de longues robes et qu’ils étaient très serrés les uns contre les autres, il était impossible de se rendre compte de la manière dont ils s’y prenaient pour soulever la pierre. Cependant il cria avec l’assistance: _Karamet!_ (miracle), et donna une roupie aux mollahs. Son incrédulité persista néanmoins, et, afin de vérifier ses doutes, il demanda une nouvelle expérience et voulut remplacer l’un d’eux. Ceux-ci y consentirent avec une répugnance visible, mais ils espéraient être assez forts pour la soulever à eux dix. Il n’en fut rien, et, comme Bernier, fidèle à la prescription, ne tenait la pierre que du bout du doigt, elle pencha tout à fait vers lui. Les assistants, furieux, attribuèrent le manque du miracle à la présence d’un infidèle qui avait osé toucher la pierre et se mêler à leurs saints, et ils allaient lui faire un mauvais parti, mais Bernier leur donna une nouvelle roupie, et, criant de nouveau: _Karamet!_ s’éloigna bien vite, heureux d’en être quitte à si bon marché. Bernier raconte lui-même cette anecdote dans ses récits de voyage d’une façon à la fois spirituelle et naïve, comme il sait raconter. La pierre n’existe plus à Baramoullah, et nous n’avons pu vérifier le prétendu miracle de ces mollahs, mais nous sommes allés visiter la forteresse, flanquée de quatre bastions, qui domine la rivière. La cour intérieure est entourée d’une véranda sous laquelle couchent les gardiens; les bâtiments, en briques, garnis de volets à jour, résisteraient peu au canon moderne. La seconde porte est remarquable: elle est en bois de Tchinar, ou platane, d’un seul morceau, d’une épaisseur de plus de vingt centimètres; elle est bardée de fer et croit, par cela même, pouvoir résister au progrès de l’artillerie moderne.

De là nous sommes allés nous promener sur le bord de la rivière, qui s’est beaucoup rétrécie à cet endroit; cependant elle coule encore avec calme, quoique avec un peu plus de vitesse. En revenant, nous avons aperçu une grosse pierre toute rouge de peinture. C’est là que les Pandits viennent tous les matins se faire sur le front la marque qui est le signe distinctif de leur personnalité, et s’acquitter de leurs prières. C’est aussi au bord de la rivière que les Hindous brûlent leurs morts. M. E... nous disait que souvent il rencontrait des restes de crânes qui gisent longtemps au pied des bûchers qu’on élève pour la circonstance.

Nous revenons au bungalow que le maharadjah a fait construire pour les étrangers.

Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un bakchich au gardien.

Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais. Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long édifice surélevé au-dessus du sol qui possède la véranda obligatoire sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent, chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué, on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.

Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E... Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire attention.

Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le Djelum dans sa dounga.

Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus, celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à notre gauche: ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.

Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup moins large que ses pareils du Baltistan.

De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de fenêtre sculpté.

A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté. Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith et Wesson que M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système, et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne, ce sera un miracle.

Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.

Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de douze cents mètres. Pour nous, la route est une véritable merveille, et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination; la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.

Mais on nous avait parlé de Mouzafarabad, ville très intéressante, et le lendemain, au lieu de pousser jusqu’à la prochaine station, nous franchîmes le Djelum et nous nous arrêtâmes au bungalow de Mouzafarabad.

Ce bungalow était dans un état pitoyable: les portes ne fermaient pas, les cheminées ne tiraient pas, les volets des fenêtres manquaient, et la pluie entrait dans les chambres par un toit percé à jour. Sur la manifestation de notre mécontentement, le gardien de ce charmant séjour nous répondit judicieusement que les voyageurs qui avaient hâte d’arriver à Srinagar ou d’atteindre Marri ne s’arrêtaient jamais à Mouzafarabad. Ce n’est donc pas l’usure causée par l’affluence des voyageurs qui a pu mettre ce bungalow dans un si pitoyable état. Si le gouvernement de Sa Hautesse le maharadjah n’y fait attention, il ne restera bientôt plus rien que les quatre murs de cette maison inhospitalière.