Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 25
Il faut que nous visitions ces beaux palais qui s’appellent Chalimar, Nichad, Chichmenché. A cet effet, nous partons à cheval, et nous nous rendons d’abord au palais du Chichmenché, dont la source est renommée à Srinagar. Ce palais est encore en assez bon état, et l’on nous a assuré que le maharadjah le prête volontiers aux étrangers désireux de se soustraire aux chaleurs des bords du Djelum; mais les chambres n’ont que les quatre murs, et les portes, si j’ai bonne souvenance, ont, je crois, disparu de leurs gonds. De ces lieux jadis splendides il reste bien peu de chose aujourd’hui! Les jeux d’eau sont vides, et des beaux parterres il ne s’élève que des soucis, la fleur aimée des habitants de ces contrées. La source de ce palais est sacrée; c’est à elle que les riches citadins, et les Anglais surtout, prennent l’eau qui sert à l’alimentation. Cette fontaine est formée d’un jet assez mince; l’eau en est excessivement claire et limpide, si ce n’est pendant la fin de mai et au commencement de juin. A cette époque, la fontaine est sujette à un phénomène produit par la fonte des neiges, mais que le peuple, dans son ignorance, prend pour un miracle (_karamet_). Après le lever du soleil, à midi et au coucher de cet astre, l’eau bouillonne et s’élance à quelques pieds de hauteur.
Le Nichad, ou Jardin d’allégresse, est admirablement situé: la vue s’étend sur le lac et sur les belles montagnes qui enferment la vallée de Srinagar. De ce parc on distingue parfaitement le beau lac Dal et le magnifique pont d’Akbar, dont l’arche sans tablier s’estompe sur un fond bleu marin. Le kiosque est petit et n’a rien de la grandeur orientale, mais les jardins, divisés en cinq étages de terrasses, sont encore admirablement entretenus; les roses s’y épanouissent dans toute leur beauté, et les raisins qu’on nous y a offerts dans une corbeille étaient très bons.
Les fontaines ne manquent pas non plus; chaque terrasse a la sienne, qui s’écoule dans un canal. Autrefois ce canal était plein de beaux poissons que soignait de sa blanche main la belle Nourmahal, la favorite de Jehan-Ghir. Elle leur avait fait passer dans les narines un anneau d’or, afin de perpétuer son souvenir aux générations futures. Nous ne les avons pas vus, ces beaux poissons, mais le souvenir de la belle favorite s’est présenté à notre imagination dans ces lieux inhabités qu’elle avait embellis de sa beauté, et, en admirant les restes de ce bijou architectural, nous avons compris sa préférence.
Le Chalimar, Jardin du roi, a été bâti par Châh-Jehan; il est beaucoup plus grand que le Nichad, mais la vue en est moins belle. Le beau canal par lequel on y parvient est bordé de gazon et de belles allées de platanes. Il est terminé par un pavillon en marbre qui contient un grand morceau de cette même pierre, laquelle devait être un trône autrefois; puis de l’autre côté de ce pavillon commence un second canal, qui va jusqu’au bout du jardin. Cette magnifique pièce d’eau est toute dallée, avec de larges pierres. De distance en distance s’élèvent des jets d’eau. Ses bords sont coupés de temps à autre par de petits recoins remplis d’eau desquels s’échappent d’autres jets d’eau. Un magnifique pavillon aux colonnes de marbre noir se dresse au bout de ce canal, et l’on aperçoit les eaux, qui s’étendent comme une belle nappe de cristal. La pièce centrale de ce bâtiment est flanquée de chaque côté par des salles de moindres dimensions. Il y a encore des traces de dorure et de peinture; des colonnes de marbre noir et gris sont restées intactes, et l’on peut en admirer les chapiteaux, qui sont merveilleusement sculptés.
Ce palais, approprié aux besoins des pays chauds, devait être splendide du temps des Mogols, alors que les jets d’eau s’échappaient à profusion de ces belles nappes, au milieu de ces gracieuses fleurs et de ces vieux platanes. Plus rien n’est resté de ces splendeurs passées que les platanes, qui sont devenus si âgés que quelques-uns déjà s’affaissent sous le poids des années. Vieux troncs creux! qui nous dira les plaisirs que vous avez abrités, les fêtes que vous avez présidées et les favorites que vous avez ombragées?
Après cette dernière visite, nous remontons dans le bateau de M. E... Nos chevaux reprennent avec leurs saïs le chemin qui doit les ramener à Goupikar, à l’ombre de leurs beaux arbres. Les écuries sont rares sous ce ciel; l’hiver seul voit les bêtes enfermées et à couvert. La barque nous ramène avec nos provisions, car sur le trône de marbre du Chalimar nous avions pris notre thé. Un vieux samovar yarkandais avait servi à le préparer, sous ce magnifique pavillon qui nous avait offert son abri.
Nous avions beau être réfugiés à Goupikar pour dérouter les marchands, ceux-ci continuaient à nous assaillir de leurs vieux ustensiles de cuisine. La collection que mon mari avait faite de tous ces objets d’art dans lesquels ce peuple fait cuire ses aliments étant complète, cette poursuite nous ennuyait passablement. Pourtant nous n’osions pas nous y soustraire entièrement, car, parmi ceux qu’on nous offrait encore, il y en avait de vraiment remarquables; les plus beaux s’offraient les derniers. Chez les Orientaux il en est toujours ainsi. Leur demandez-vous quelque chose qui n’est pas dans leurs habitudes, ils répondent invariablement non.... Mais si vous parvenez à découvrir quelque objet à peu près semblable à ceux que vous désirez, voyant que vous achetez et que vous payez, ils se remettent de leur étonnement et vous montrent alors tout, même ce que vous ne voudriez pas. Acheter du vieux pour eux est si extraordinaire! Pourtant les objets d’art anciens sont bien supérieurs à ceux qu’ils exécutent maintenant. L’influence européenne leur est pernicieuse, car ils nous imitent sans nous comprendre, sans avoir ni les mêmes besoins ni les mêmes aspirations. Leur nature irrégulière se prête mal à notre nature droite et réglée. Si vous observez bien leurs travaux, les plus beaux sont toujours entachés d’irrégularités. La ligne droite leur est incompréhensible. Jamais quelque chose n’est fini; il faut leur originalité, leur arrangement des couleurs, leur spontanéité, pour nous faire abjurer nos conventions enracinées. Grâce à ces qualités, ils arrivent à nous égaler et même à nous surpasser dans une certaine mesure. Ces qualités une fois entravées, leur imitation servile ne parvient pas à remplir le but qu’on s’était proposé. C’est que, l’âme et le sentiment n’y étant plus, tout objet devient inerte et ressemble à la nature dont il est sorti.
Goupikar avait aussi un attrait pour nous: ce qui nous y attirait, ce n’était pas la distance moins grande qui nous séparait de Nichad et de Chalimar, dont nous allions admirer les ruines en nous promenant sous ces antiques platanes qui avaient abrité les tyrans mogols. Nos pieds avaient foulé souvent de beaux portiques entourés de marbre, de chambres orientales, si gaies et si tristes, de salles de bains où les favorites s’ébattaient joyeusement. Leurs maîtres, graves et sévères, retrempaient leurs membres énervés dans la tiède fraîcheur des eaux, et les piscines de marbre en gardent encore leur empreinte.
Non, toutes ces beautés évoquées au souvenir de ces restes charmants ne nous attiraient pas à Goupikar. Un autre attrait, moins poétique, plus prosaïque et bien plus conforme au siècle dans lequel nous vivons, nous attachait à ce lieu isolé, entouré de cimetières tout frais encore de leur proie, que la famine leur avait envoyée. Nous pourrions chercher ce que nous désirions, des crânes. Oui, il nous fallait songer à rapporter non seulement des objets d’art qui élèvent et ennoblissent le goût, mais nous devions penser aussi à nous procurer des objets servant à cette grande et belle science qu’on appelle la connaissance de l’homme.
Oh! la première nuit où nous sortîmes sans bruit de notre tente, une lanterne éteinte à la main, car la lune brillait de tout son éclat, et durant laquelle nous nous rendîmes près du cimetière où se trouvait l’objet de notre convoitise, comme mon cœur battait! Si l’on nous suivait? Mais non; les tchouprassis, enveloppés de leur couverture, dormaient du sommeil du juste!
Le paria, une pioche à la main, nous attend. Il nous avait fallu payer bien cher le silence de cet homme, l’abjection de tous.
Au hasard parmi toutes ces tombes, il donne un premier coup. Je tremblais un peu, beaucoup même, je dois le dire, malgré mon bon vouloir. Mais il fut assez heureux pour trouver ce qu’il désirait, et le crâne était assez bien conservé. Il est facile, du reste, de fouiller les tombes musulmanes. On enterre les morts presque à fleur de terre; on les jette au fond de la fosse sans être enfermés dans un cercueil, on couvre le corps de branchages, puis on les recouvre de terre. Les recherches du paria furent donc couronnées de succès; mais, comme la lune s’était cachée, je tenais la lanterne, que nous avions été obligés d’allumer. Cette petite lueur dans un lieu habituellement désert pouvait donc nous faire remarquer: aussi nous ne devions pas y rester longtemps, et nous fûmes obligés de recommencer plusieurs jours de suite nos courses nocturnes. Quelquefois aussi, cet homme tombait sur un crâne tellement abîmé qu’il fallait piocher à nouveau. Cependant nous fûmes assez heureux pour en recueillir dix, et, quoique n’ayant pas été découverts, nous n’osâmes plus continuer nos promenades. Mieux valait en avoir dix et s’en contenter, que de courir le risque d’être pris. Certes les musulmans nous auraient fait un mauvais parti; pour eux, la tête d’un mort est plus sacrée que celle d’un vivant. Tout au moins le maharadjah nous aurait chassés au plus vite de son royaume, et c’eût été bien mal reconnaître sa généreuse et aimable hospitalité.
L’homme que nous avions dû suborner était, comme je l’ai dit, un paria.
Le Cachemire, ce paradis terrestre des anciens, a aussi sa race de réprouvés, qui s’appellent chez eux _bâtals_: ce sont des gens qui exercent les plus vils métiers; ils sont équarrisseurs, écorcheurs et autres... Les musulmans sont, relativement parlant, les plus heureux de cette malheureuse secte; mais ceux qui ne sont pas de cette religion, rebutés des mahométans et des Hindous, sont traités par tous comme des bêtes. Pour toute nourriture, ils doivent se contenter des animaux morts de maladie. Quoiqu’ils soient exempts de tous préjugés, nous avions dû payer cet homme excessivement cher; l’idée de toucher à un cadavre était, pour lui, horrible, mais le prix était si élevé qu’il mit toute répugnance de côté et qu’il ne manqua pas à la parole qu’il nous avait donnée. Cette classe, parmi laquelle on recrute les musiciens et les danseurs, est la classe la plus malheureuse qu’il existe au monde, et pourtant elle a encore des degrés, et j’imagine que le sort des danseuses du maharadjah doit être plus doux que celui des autres. Nous ne pûmes malheureusement assister à aucune fête; le souverain étant malade, les divertissements manquaient. C’est à Djammou seulement qu’ont lieu les plus grandes fêtes, qui sont au nombre de quatre: Bassout Panchmà, printemps; Nauroz, été; Saïr, automne; Doura, hiver. A l’occasion de ces fêtes, Rembir-Singh tient un durbar. Aux deux premières fêtes, tous les Hindous sont en jaune; à la troisième, leur costume fait concurrence à celui des perroquets. L’affluence de ces audiences est, paraît-il, immense; on y voit réunis tous les habitants et tous les sujets du maharadjah, du Djammou et du Cachemire; comme ses sujets sont à la fois hindous, musulmans, bouddhistes et de différentes nationalités, cette diversité de costumes et de types doit être curieuse et pittoresque; ajoutez-y quelques étrangers, qui viennent peut-être des fins fonds de l’Afghanistan, et vous aurez une idée à peu près complète de ce mélange humain.
Les Afghans ne sont pas rares sur ce riche territoire, et M. de Ujfalvy a pu en mensurer quelques-uns. Ils n’avaient rien de terrible, et on a peine à croire que ce sont les mêmes hommes ailleurs si rebelles au joug des Anglais; il est vrai que ceux que nous avons vus au Cachemire venaient du midi, mais ils étaient pourtant en plus grand nombre que ceux que nous avions entrevus à Samarkand.
Le temps passe au Cachemire comme partout ailleurs, et l’époque est déjà fixée pour notre départ; nous avons fait prix avec nos bateliers, et M. E... doit nous accompagner jusqu’à Bara-Moullah. L’avant-veille de notre départ, dans l’île des Platanes, qui se dresse au milieu d’un des beaux lacs de Srinagar, a eu lieu une cérémonie touchante à laquelle j’ai assisté. Notre illustre compatriote Jacquemont l’avait habitée en 1831, pour se soustraire à la curiosité des habitants, lesquels, à cette époque, étaient sans doute peu habitués à voir des Européens. Cette île, je la vois d’ici en écrivant sous ma tente, et le souvenir de notre grand voyageur hante doucement ma pensée. M. de Ujfalvy et moi, nous avons eu l’idée de perpétuer le souvenir de Jacquemont dans cette île délicieuse, petit nid de verdure qui surnage au milieu du lac Dal et dans laquelle le temps, ce maître impitoyable, a détruit jusqu’au pavillon mogol qui avait abrité le voyageur français. Jacquemont dit qu’il était joli. A présent quelques restes de fondations en marquent seuls la place. Jadis on avait placé dans l’île une pierre sur laquelle trois noms étaient gravés: Bernier, Forster, Jacquemont. Mais cette pierre a disparu, emportée on ne sait par qui ni comment. C’est cette pierre que nous voulons replacer, afin de laisser pour longtemps dans cette île le nom de celui qui l’avait tant aimée. Avant-hier donc, le 11 octobre, par une de ces belles et chaudes après-midi comme il en fait au Cachemire durant ce mois, nous sommes partis en bateau pour l’île des Platanes, accompagnés de M. E..., directeur des travaux agricoles et vinicoles de Sa Hautesse le maharadjah, et de MM. B..., chef des travaux vinicoles, et S..., chef de la distillerie, deux Français amenés au Cachemire par les soins de M. E... pour le seconder dans ses travaux.
Après une heure et demie nous avons abordé dans l’île. Le soleil resplendissait et semblait vouloir s’associer à notre acte de piété. Nous avons cherché au milieu des broussailles la place la plus ombragée, et, après l’avoir découverte, le premier coup de pioche a été donné.
Pendant que les Cachemiris creusaient la terre, nous avons pris une tasse de thé à l’ombre du grand et beau platane, vieux au moins de trois cents ans, sous lequel, j’en suis certaine, Jacquemont s’est reposé maintes fois après s’être rafraîchi dans l’eau dormante du lac. Le coup d’œil dont on jouit de cette place est vraiment admirable.
Le travail terminé, nous avons déposé au fond de la fosse une bouteille dans laquelle était renfermé un procès-verbal dicté par mon mari. Puis j’ai jeté une pelletée de terre, et ensuite mes compagnons en ont fait autant.
Les Cachemiris étaient d’abord bien étonnés. Mais, lorsqu’ils ont compris qu’il s’agissait d’honorer un mort, ils ont terminé leur travail avec recueillement, je dirai même avec respect. Ils ont ensuite arrangé la terre en forme de tertre et ont placé, aux deux extrémités, des pierres qui, tout en marquant l’endroit, le feront respecter par tous les habitants, car il ne faut pas oublier que les Cachemiris ont une grande vénération pour leurs morts.
Dans quelques jours, grâce aux soins de M. E..., la pierre commémorative s’élèvera de nouveau dans l’île chérie du voyageur.
Cette cérémonie terminée, nous sommes remontés en bateau.
Le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons les montagnes environnantes, dont la cime se reflétait dans l’eau du lac. La soirée nous enveloppait de son crépuscule; des poules d’eau se cachaient dans les jungles, ce qui était préférable aux tigres; des canards s’enfuyaient au bruit de nos rames, et les feuilles de lotus se fermaient toutes frileuses sous la brise du soir.
Soudain l’horizon s’éclaire brusquement et s’enflamme! Ce sont des flancs de montagnes embrasés. L’incendie se propage. C’est comme une splendide illumination lointaine, que nous contemplons, tout en glissant discrètement sur les ondes transparentes du lac. Quelle belle soirée! et, quoique ce ne soit pas la France, quelle belle et riche contrée!
Ce superbe incendie, qui cause notre admiration, a été allumé, nous dit M. E..., par des montagnards voisins pour défricher des terrains couverts de broussailles qui entourent leurs habitations. C’est l’époque de l’écobuage, et nos soirées seront souvent éclairées de la sorte.
Rentrés sous notre tente, je me couchai bientôt, car la fraîcheur de la nuit a remplacé la chaleur du jour presque sans transition, ce qui rend le Cachemire si dangereux pour les Européens et aussi pour les indigènes, à cette époque; les fièvres y sont nombreuses, et pour cause.
Mais le passé de ce soi-disant paradis terrestre me poursuit jusque dans mes rêves.
Quel temps, celui où un peuple industrieux et laborieux a construit les admirables temples de Martand, d’Avantipour, de Pandriten et de Srinagar, dont on admire encore aujourd’hui les solides ruines!
Les Mogols sont venus; ils ont forcé le peuple à accepter leur sanguinaire religion. La contrée se transforme, tous les beaux travaux du temps du règne des princes hindous disparaissent. Le peuple est tombé dans une profonde misère; mais, en revanche, les empereurs mogols ont construit de somptueux palais, de charmants pavillons et de délicieux jardins. Les colonnes en marbre de Chalimar, l’agréable kiosque de Nichad, les ingénieux jeux d’eau de Chichmenché, les somptueuses ruines de Péri-Mahal (Demeure des fées) datent de cette époque, ainsi que quelques vieilles mosquées couvertes autrefois d’une brillante couche d’émail. L’empire éphémère des Mogols s’écroule; l’Afghan brutal, puis le Sick stupide s’emparent de cette admirable contrée. La population, lâche avant tout, courbe son front sous le joug; des famines atroces, des maladies hideuses déciment les habitants de cette vallée, et aujourd’hui un peuple fourbe, plat, voleur et indolent végète sur son grand passé. Tout cela apparaît à ma pensée obscurcie, et je m’endors aux cris plaintifs des chacals qui rôdent autour de la tente, aux hurlements lointains de la panthère qui avait dévoré quelque mouton égaré, et au hennissement de nos chevaux. Hélas! ces choses qui m’apparaissaient en rêve sont malheureusement encore une réalité.
Le maharadjah, avec les meilleures intentions, est si mal entouré que rien n’est changé en ce pays. Les traces de famine encore toute récente nous entouraient; et Goupikar compte beaucoup de maisons désertes et presque en ruine dont les propriétaires, honnêtes fabricants de châles, sont morts d’inanition, des roupies à la main. Et tout cela faute de routes. Ces routes, à peine bonnes en été, deviennent naturellement impraticables en hiver, ou du moins excessivement difficiles pour les transports en masse. Dire que dans un pays si fertile il n’y a cependant pas pour une année de vivres! Le caractère déjà si imprévoyant, si peu économe, si peu équilibré des Orientaux est encore aggravé par la cupidité de ceux qui les gouvernent.
A cela rien n’a changé; tout s’émousse contre un calme impassible.
Nos deux séjours prolongés à Srinagar, durant lesquels M. de Ujfalvy a pu réunir une collection de cuivres anciens et modernes du Cachemire, du Yarkand et du Petit-Thibet, m’ont permis de m’occuper aussi, plus que je ne l’aurais fait peut-être dans d’autres circonstances, de la fabrication des cuivres de ces régions. Mon mari avait réussi à réunir près de trois cents pièces de provenances diverses. Les points de comparaison ne me faisaient donc pas défaut. La vaisselle ancienne et moderne des Indes est généralement en cuivre; les pièces en or et en argent sont relativement fort rares. Les musulmans se servent d’ustensiles en cuivre rouge et étamé; les Hindous ne peuvent faire usage que d’objets en laiton. Les poteries sont rares, parce qu’aujourd’hui on ne s’en sert que comme récipient d’eau de diverses dimensions. Tout cela explique le nombre considérable de cuivres fabriqués aux Indes. Pendant notre voyage nous avons passé à Bénarès, centre principal des cuivres religieux, et je dois dire que les objets qu’on y fabrique actuellement ne m’ont guère paru intéressants au point de vue artistique. Il est vrai que j’ai vu aussi quelques lotas provenant de Tandjore et de Madoura, les principaux centres de la fabrication des cuivres dans l’Inde australe, et ils m’ont frappée par l’élégance et la finesse du travail. En général cependant, les cuivres hindous modernes n’ont rien que de bien ordinaire. Dans le nord-ouest des Indes, dans les contrées musulmanes on fait des ustensiles de ménage en cuivre rouge étamé qui se rapprochent des cuivres persans du même genre, mais qui laissent à désirer comme forme et comme travail. A Srinagar, au contraire, on fabrique depuis des siècles des ustensiles de ménage de tout genre en cuivre rouge étamé, repoussé et niellé. La plaque de cuivre est d’abord laminée et repoussée au marteau; les rainures sont remplies d’une composition noire, comparable à celle que les Italiens appelaient _niello_; l’objet est ensuite étamé à la surface et fourbi de façon que tous les dessins paraissent en noir et semblent encadrés de reliefs argentés. L’effet ainsi produit est très joli, et les objets d’un usage journalier sont devenus de véritables objets d’art. A Mouradabad, dans la province nord-ouest de l’Inde, le procédé est presque analogue; seulement le métal ainsi travaillé n’est pas du cuivre, mais du laiton. Le caractère des inscriptions, gravées avec un soin extrême, permet souvent de déterminer l’âge de l’objet; les aiguières, plats, samovars, lampes, etc., du Cachemire portent la date, le nom de l’artiste, celui du propriétaire.
Les dessins qui ornent ces travaux d’art sont exécutés avec une grande finesse et reproduisent le plus souvent la même profusion d’enchevêtrement d’arabesques, de palmes, etc., que ceux que nous voyons sur les châles. Généralement les aiguières du Cachemire ont des anses en laiton, ce qui leur donne un aspect bien caractérisé et fort agréable à l’œil.
Il est impossible de supposer que cette infinité d’objets d’un usage journalier ait pu être importée de la Perse. Des raisons irréfutables s’opposent à cette manière de voir. Le Cachemire est un pays beaucoup trop fermé, trop inaccessible, trop pauvre pour permettre une pareille importation. Ensuite le travail cachemirien a son cachet propre, qui le distingue absolument du travail persan.
Enfin les cuivres du Cachemire portent le plus souvent des inscriptions qui témoignent que l’objet a été précisément fabriqué à Srinagar, et les Orientaux, malgré leurs nombreux défauts, ne savent pas démarquer les objets.
Les cuivres du Petit-Thibet sont plus massifs que ceux du Cachemire et accusent nettement les résultats de l’influence chinoise. Ceux de Yarkand, plus raides que ceux de Srinagar, se rapprochent des formes curieuses des cuivres du Turkestan.
Constatons finalement que le Cachemire a été et est encore un grand centre de fabrication de cuivre. L’art persan-arabe, l’art hindou et l’art chinois se sont rencontrés dans ce puissant foyer, où un petit peuple prodigieusement doué, surtout du côté de l’imitation, a su créer des chefs-d’œuvre de goût, d’art, auxquels il a imprimé un cachet primesautier d’une originalité charmante.
M. Clarke a réuni une magnifique collection de ces objets, qui figureront bientôt au musée Kensington de Londres et en augmenteront encore l’éclat et la beauté.
CHAPITRE XIII
DE SRINAGAR A MARRI
Départ de Srinagar.--Voyage sur le Djelum.--Générosité du maharadjah.--Tempête.--Le lac Oualar.--Baramoullah.--Souvenir de Bernier.--Le temple de Baniar.--Ouri et son antique mosquée.-- Mouzafarabad.--La vallée du Naïnsoukh.--Les Tchilasis.--Nous reprenons la grande route.--Kohala.--Marri et ses délices.--La vue du Nanga-Parbot.